La question du Front National

 

Boucs émissaires en miroir

Depuis la publication de notre synthèse analytique des programmes politiques, rien n’a bougé en profondeur. L’équipe de M. Hamon – Mme Doucet y est en charge de cette question, épaulée par Mme Brun et Mme Filippetti – n’a toujours pas produit à ce jour de programme décent pour l’Université et la recherche. M. Jadot a, quant à lui, publié un programme qu’il est maintenant inutile de discuter puisqu’il a retiré sa candidature.

Mme Le Pen a elle aussi publié son programme, mais nous ne souhaitons pas le détailler. Force est d’avouer que, ne partageant aucune des valeurs prônées par le Front National, il nous est difficile de prétendre à l’objectivité nécessaire à cette analyse. Mme Le Pen est conseillée par M. Lebreton, professeur de droit au Havre et membre fondateur du collectif Racine. Mme Le Pen s’appuie sur le récit médiatique, fort néfaste au demeurant, d’une polarisation des points de vue sur l’école entre “républicains” et “pédagogues”, pour se présenter comme la représentante des premiers contre les seconds. Elle reprend ainsi un discours réactionnaire promouvant l’autorité des enseignants, la discipline, la méritocratie [1], l’excellence perdue qu’il s’agirait de retrouver [2], la “promotion du roman national et le refus des repentances d’État qui divisent” [3], l’apprentissage et l’usage de la langue française [4] et, évidemment, la préférence nationale.

Quiconque redoute l’avènement d’une autocratie broyeuse de libertés publiques se doit de penser les causes profondes du vote d’extrême-droite, qui constitue l’expression aliénée d’une révolte des classes moyennes dépossédées. Que l’extrême-droite ait conquis une forme d’hégémonie culturelle sur l’omniprésente question sécuritaire et que la désignation des boucs émissaires – l’étranger au premier chef – soit insupportable ne doivent pas nous empêcher de penser le déchaînement des violences sociales pendant l’ère néolibérale.

Le maintien d’un taux de rendement très élevé du capital pendant une phase de stagnation de la production de richesses suppose un prélèvement sur les ressources du plus grand nombre [5]. Ce simple fait explique, en grande partie, la privatisation de pans entiers de l’économie dite “non marchande”, la démolition méthodique des services publics depuis 30 ans, l’atomisation du corps social et l’emprise marchande sur la vie elle-même. L’école, l’hôpital ou les collectivités territoriales ont été dévastés par le New Public Management, à coups de fusions, de fermeture de services non rentables et de transformation des usagers en clients. Ont été touchés de plein fouet les actifs des petites villes et des milieux ruraux, ainsi que les classes peu éduquées. Et une étude récente de l’IFOP (mars 2016) a montré la corrélation directe du vote FN avec la disparition des bureaux de poste en milieu rural [6]. Le diagnostic n’est pas si nouveau, mais il semble que certains candidats à l’élection présidentielle œuvrent directement pour apporter au FN de nouveaux sympathisants, quand ils promettent la suppression de postes de fonctionnaires, par dizaines, voire par centaines de milliers.

Le récit d’une mondialisation heureuse des échanges de marchandises et de capitaux se heurte donc à la réalité subie par les classes moyennes et les classes populaires : le chômage de masse et la précarité engendrés par la désindustrialisation et amplifiés par la contagion de la crise des subprimes de 2008. Si ces classes sociales se révoltent aujourd’hui, dans nombre de pays riches, c’est qu’elles ont été dépossédées de tout, y compris du récit émancipateur. Il est dès lors compréhensible – et cela ne constitue pas une excuse – que le Front National ait réussi sa contamination par un récit amalgamant le déclassement et le sentiment d’injustice à la dénonciation de l’immigration, du libre-échange et des élites.

Néanmoins, nulle part dans le programme de Mme Le Pen n'apparaissent de mesures destinées à contrer les inégalités extrêmes créées par la société de marché. Il n’y est par exemple pas question d’augmenter l’impôt sur les tranches supérieures de revenus, mais au contraire d’amplifier la défiscalisation – sur les “dons” promouvant “les secteurs stratégiques de la recherche et de l’innovation”. Concernant l’enseignement supérieur, c’est à une guerre aux étudiants issus de milieux défavorisés que se livre Mme Le Pen, très proche en cela du programme néolibéral de M. Macron. Cette proximité s’étend jusqu’aux tics de langage : usage récurrent des adjectifs “vrai”, “véritable” et “réel” dans des phrases vides de sens, rhétorique de l’excellence, etc. Mme Le Pen souhaite privilégier l’adaptation des citoyens au marché du travail, dès le plus jeune âge – orientation vers des filières professionnalisantes dès la 5e. Elle souhaite supprimer les bourses sur critères de revenus et introduire à la sélection à l’entrée de l’Université – qui parierait que cette phrase, “la sélection à l’université va libérer les énergies, créer la vraie égalité des chances, en détruisant le dogme de l’uniformisation”, n’est pas de M. Aghion ou de M. Macron ? Mme Le Pen dénigre constamment l’Université (“échec” est un thème récurrent dans son discours) et valorise au contraire les classes préparatoire et les Grandes Ecoles [7], qui jouent pourtant un rôle central dans la reproduction des élites [8,9]. “La Patrie, c’est le sang des autres”, disait Jeanson.

L’hégémonie culturelle néolibérale a été telle pendant ces 30 dernières années que cette idéologie a pris valeur de loi naturelle, et passe pour du “pragmatisme”. Dès lors, la délibération démocratique a été remplacée par de lointaines technostructures supposées procéder aux “nécessaires modernisations” adaptant le système au “réel”. Une phraséologie creuse – le bullshit – a supplanté les savoirs établis. La communication la plus superficielle a ringardisé la pensée savante, en promouvant la vitesse comme valeur au détriment de la durée. Le néomanagement a contaminé jusqu’à l’Université, pourtant à priori armée intellectuellement pour résister : le “projet” comme moyen de coproduction de la dépossession par ceux qui en sont les victimes, l’“évaluation” comme technique de contrôle, le “ranking” comme moyen de mise en concurrence des individus et des structures. Le néolibéralisme a même réussi à faire accepter l’idée que la bureaucratie qu’il engendre massivement partout  – les cohortes inutiles de managers, de chargés de mission, de communicants, d’administrateurs et d’experts – n’était pas de son fait. Les plus naïfs pensent même que le néolibéralisme vise à résorber une bureaucratie forcément étatique  [10]. Là encore, l’Université a aussi servi de laboratoire, avec son amoncellement invraisemblable de structures créées par appels à projet au nom de l’”efficacité”, de la “simplicité”, de la “lisibilité” et de la “visibilité”.

La dépossession au cœur de la “vision” néolibérale – “C’est mon projet !” – a fait son œuvre. Quiconque redoute, disions-nous, l’avènement d’une autocratie broyeuse de libertés publiques se doit dans le même temps de rejeter fermement la doctrine néolibérale qui a conduit à cette montée d’une révolte des classes moyennes aussi aliénée que destructrice. Amplifier les causes, en prolongeant une ère néolibérale exsangue, ne peut qu’amplifier les conséquences : l’adhésion d’une large part de nos citoyens au sacrifice des boucs émissaires. Sortir de la boucle de rétroaction positive suppose maintenant de mettre fin à l’austérité et de promouvoir des politiques publiques qui renouent avec les classes populaires. Le néolibéralisme n’est pas le remède à la montée de l’extrême-droite, mais sa cause.

Teaser : notre prochain billet intitulé “La lutte des places” sera consacré aux lobbies de l’enseignement supérieur et de la recherche et à leurs positionnements.

[1] http://seineetmarne.collectifracine.fr/2017/01/25/les-cpge-dernier-bastion-de-la-meritocratie/

[2] http://www.frontnational.com/videos/discours-de-marine-le-pen-a-la-convention-presidentielle-sur-lecole/

[3] Point n°97 du projet présidentiel de Mme Le Pen :
https://rassemblementnational.fr/pdf/144-engagements.pdf

[4] Point n°96 du projet présidentiel de Mme Le Pen. Ibid.

[5] Le Capital au XXIe siècle, Thomas Piketty, 2013, éditions du Seuil.

[6] http://www.ifop.com/media/pressdocument/896-1-document_file.pdf

[7] https://www.senat.fr/rap/r06-441/r06-44113.html

[8] http://www.inegalites.fr/spip.php?article1176

[9] On retrouve ce mépris de l’Université et des universitaires dans le questionnaire suivant, aux questions IV.3 et IV.4, questions qui tiennent de la propagande pour la ligne néolibérale théorisée par MM. Aghion, Cohen et Attali :
http://science-et-technologie.ens.fr/-IV-Enseignement-superieur-et-Education-scientifique-
Le lecteur soucieux de faits scientifiquement établis peut lire avec profit :
Bodin Romuald & Orange Sophie. L’université n’est pas en crise. Les transformations de l’enseignement supérieur : enjeux et idées reçues, Éd. du Croquant, 2013, 213 p.
Voir également cette entrevue accordée par François Vatin :
https://www.youtube.com/watch?v=m1AUxmf4Nnw

[10] C’est ce que montre Béatrice Hibou (CNRS) dans son étude sur la bureaucratisation du monde comme technologie néolibérale d’exercice du pouvoir (La découverte, 2012).

Programmes électoraux pour le l’Enseignement Supérieur et la Recherche (3/3)

 

Il faut se rendre à l’évidence: l’Université n’est même pas un problème. Ni les politiciens, ni les journalistes n’y ont leurs enfants : dans leur écrasante majorité, ils ne la connaissent pas et ne souhaitent pas la connaître. 2,5 millions de jeunes adultes dans le supérieur, dont 1,6 millions à l’Université, et pas la moindre question sur l’ensemble des entrevues accordées par les aspirants au trône républicain. Aussi, pour ce troisième et dernier volet, ferons-nous preuve d’un soupçon de bienveillance pour les programmes électoraux qui témoignent d’une attention à l’Université et à la recherche.

De façon à clarifier notre analyse, factuelle mais critique, soulignons que, de notre point de vue, l’Université, comme la Recherche, ont besoin d’un nouvel horizon, d’un récit qui tranche avec celui de l’ère néolibérale qui se referme, dont les éléments de langages (le “bullshit”) ont fini par tout contaminer. Si l’Université crève aujourd’hui, ce n’est pas seulement d’amphis surchargés et d’une part trop faible de PIB consacrée à la R & D. Elle crève aussi et surtout des méthodes appliquées de l’intérieur par le New public management, qui érige la mise en concurrence généralisée et le benchmarking en horizon indépassable de la pensée des organisations, et qui induit chez les acteurs perte de sens, infantilisation et isolement, y compris au sein d’une institution supposée créer, transmettre, conserver et critiquer les savoirs.

Les idées pour un monde nouveau doivent primer, et on est loin du compte. Les mesures concrètes, la question des moyens [1] et la mise en œuvre de ces politiques publiques ne devraient venir que dans un deuxième temps. Comme une majorité de nos concitoyens, la question de l’homme providentiel supposé incarner ces politiques publiques ne nous intéresse tout simplement pas.




VI M. Peillon

VI.1 Conseillers

M. Peillon est professeur associé à l’université de Neuchâtel (Suisse) et a fait des études à l’université Paris 1. Il est donc l’un des rares politiciens à connaître l’Université. M. Peillon est conseillé par Mme Doucet, députée, auteure avec M. Apparu d’un rapport parlementaire reprenant les poncifs des gestionnaires de l’Université et chantant les louanges de la politique de regroupement mise en place par la loi Fioraso [2], sans jamais s’approcher des problèmes de l’Université réelle. M. Peillon est également conseillé, quoique officiellement pas sur l’Enseignement Supérieur et la Recherche (ESR), par Mme This Saint-Jean qui a été présidente de Sauvons la Recherche et vice présidente du conseil régional d’Ile-de-France en charge de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche.

VI.2 Le passé

M. Peillon a été ministre de l’Education Nationale (mais pas de l’Enseignement Supérieur) de 2012 à 2014. La création des Écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE), après la désastreuse réforme Darcos-Pécresse de 2009, dite de la « mastérisation », n’a pas été à la hauteur des attentes : la formation des enseignants reste un problème entier pour le prochain quinquennat. Autre intervention dans le supérieur, M. Peillon a dû reculer sur sa réforme du statut des enseignants declasses préparatoires aux grandes écoles (CPGE), alors même qu’il tenait un discours offensif de longue date contre les grandes écoles et leurs classes préparatoires.
M.Peillon a été en charge de l’éducation dans l’équipe de campagne de M. Hollande en 2012. Il portait alors un constat très juste : “Le milieu est profondément atteint, y compris dans son intégrité morale, sa vocation, par les réformes (...), les mécanismes de mise en concurrence qui ont créé aussi des fractures en fonction des positions des uns et des autres dans le nouveau système. Il faut reconstruire de la cohésion, au bénéfice du plus grand nombre» [3]. Il portait alors des propositions que toute la communauté universitaire attendait : “Pour ce qui concerne les présidents des universités, nous reviendrons sur la loi LRU (relative aux libertés et responsabilités des universités) avec deux objectifs : permettre une meilleure collégialité et le respect des libertés académiques, assurer aux universités les moyens nécessaires à leur fonctionnement.” Il s’agissait de revenir sur cette confusion entre “chefs d’établissements et patrons” installée pendant le mandat précédent, de“renouer la confiance avec les enseignants-chercheurs et les chercheurs, confiance brisée par le gouvernement de François Fillon qui a divisé la communauté, mis en concurrence les établissements et les chercheurs, menti sur les financements et trahi ses promesses” [4]. Il faut se contraindre à relire les promesses faites par M. Hollande en 2012 lors du discours au Biopôle de Nancy [5], sur les jeunes chercheurs, sur l’asphyxie financière de l’Université, sur le désastreux Partenariat Public Privé souscrit par son futur conseiller, M. Berger, sur la réforme de la loi LRU, sur la restauration des libertés académiques, sur l’explosion du Crédit d’Impôt Recherche, sur le principe de compensation budgétaire, sur l’ouverture de 5000 postes à l’Université.
Dès les premières semaines du mandat de M. Hollande, on a vu le déploiement du groupe Marc Bloch, déjà à l’œuvre pendant le mandat de M. Sarkozy, dans toute la sphère gestionnaire de l’ESR. Et on a su dès ce moment, et d’autres avant nous encore [6], que pas une seule des mesures annoncées, mesures très attendues après l’échec de la grande grève de 2009, ne seraient tenues.

VI.3 Le programme

M. Peillon consacre une large part de son programme et de sa campagne aux questions éducatives. Si certaines mesures sont proches de celles de M. Hamon, il faut saluer la persévérance avec laquelle il tente de parler des questions universitaires dans ses entrevues [7] en faisant preuve d’une compétence indéniable et d’une qualité d’expression peu commune.
Le programme de M.Peillon reprend les lieux communs du moment qui, faute de stratégie politique pour l’Université, peuplent les rapports officiels : continuité entre lycée et Licence (-3/+3), promotion de gadgets pédagogiques, plan “Universités numériques”. M. Peillon propose de discuter l’affectation, les services et les missions des professeurs agrégés (PRAG) avec les syndicats. On peut redouter qu’il s’agisse, comme dans le programme de M. Hamon, d’une volonté de secondariser la Licence.
Le cœur du programme porte sur les moyens. M. Peillon propose de consacrer un milliard € de plus à l'enseignement supérieur et à la recherche (ESR), en récupérant une partie des 10 milliards € consacrés à l’innovation. Cela financerait “le recrutement de 1600 enseignants supplémentaires par an (professeurs agrégés (PRAG) et enseignant-chercheurs (EC) dans des proportions non spécifiées), l’ouverture de 800 postes par an dans les Établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST), la revalorisation des carrières, l’augmentation des financement récurrents des laboratoires et l’augmentation du budget de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) de 100 millions € par an”. Notre propre chiffrage de ces mesures conduit à une somme beaucoup plus élevée que le milliard € annoncé.
M. Peillon propose de “s’assurer du bon fonctionnement des Écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE)”, de donner de nouveaux moyens à la formation continue des enseignants et de mettre en place des pré-recrutements d’enseignants dès le L1. Enfin, M. Peillon souhaite que le Commissariat Général à l'Investissement (CGI) et le programme des Initiatives d’Excellence (Idex) soient placés sous la (co)tutelle d’un ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche de plein exercice. Il propose de conduire le plan de regroupements des universités à son terme, sans plus imposer la fusion comme modèle unique.

IV.4 En résumé

M.Peillon émet des propositions louables sur les moyens et sur l’emploi scientifique, qui ont poussé d’autres candidats à s’y aligner. Ses propositions sont très semblables à celles faites par M. Hollande en 2012, promesses qui n’ont pas été tenues. On note la disparition regrettable des mesures de retour à la démocratie universitaire et aux libertés académiques. Sa proposition de mise sous tutelle du Commissariat Général à l'Investissement (CGI) et du programme des Initiatives d’Excellence (Idex) est sans commune mesure avec le changement de cap qu’attend la communauté universitaire. La critique est feutrée et la proposition en demi-teinte.

VII M. Montebourg

VII.1 Conseillers

Mme Filippetti est en charge, dans l’organigramme de campagne de M. Montebourg, du système éducatif et universitaire. Elle a été ministre de la Culture et de la Communication de mai 2012 à août 2014. M. Vandembroucq est conseiller pour la recherche. Il nous importe de souligner qu’il s’agit d’un chercheur actif, sans passé dans la sphère gestionnaire. Le programme a été ouvert à des contributions extérieures faites par voie électronique et lors de réunions thématiques.

VII.2 Le passé

M.Montebourg a été ministre du Redressement productif puis, brièvement, ministre de l'Économie, du Redressement productif et du Numérique. Il n’a pas eu de lien avec les politiques publiques d’enseignement supérieur et de recherche par le passé, hormis la volonté d’étendre le Crédit d’Impôt Recherche aux prototypes.

VII.3 Le programme

Le programme de M. Montebourg n’est pas bouclé dans le détail. On en connaît la vision générale : renouer une alliance avec les classes populaires, mettre fin à l’austérité par une politique de relance, relocaliser l’emploi industriel, mettre fin à l’absurde politique budgétaire suivie en zone euro. Chacun sait que “la performance économique à long terme est avant tout déterminée par l’investissement dans la formation” [8]. Il est donc logique que le cadrage macro-économique de M. Montebourg – l’effort de chiffrage est très appréciable, sans équivalent, même s’il anticipe sur le succès de la politique de relance – prévoie un investissement massif dans l’enseignement supérieur et la recherche (ESR), rompant avec la période de paupérisation et de précarisation libérales qui a précédé [9]. L’effort prévu porte sur une enveloppe budgétaire – ce qui est plus difficile à contourner qu’une promesse sur un nombre de postes ; voir le précédent billet – relevant, par un plan pluriannuel de rattrapage, la dépense par étudiant à l’Université de 10 000 à 15 000 euros par an – il y a 1,6 millions d’étudiants. Les  8 milliards consacrés à l'éducation et l'enseignement supérieur seront pris sur les 25 milliards € du plan de relance, financés par 5 milliards € de surtaxe sur les profits bancaires et 20 milliards € récupérés sur le ciblage du CICE. Ce budget extrêmement important est nécessaire pour atteindre l’objectif fixé de longue date d’une recherche à 3% du PIB (1% pour la recherche publique) et de 2% pour l’enseignement supérieur. C’est aussi la somme nécessaire à l’ensemble des mesures prévues : résorption de la précarité par la création de 3000 emplois d’enseignant-chercheurs, de chercheurs et de personnels de soutien à la recherche et à l’enseignement (ingénieurs, personnels techniques, de bibliothèque et administratifs) par an, revalorisation des salaires et des bourses étudiantes, programme immobilier. Ces financements seraient sanctuarisés sur cinq ans, ce qui offre une garantie sur les tentations d’annulation de crédit et de baisse budgétaire.
Sur le plan qualitatif, le changement de vision pour l’Université et la recherche est modéré – il vise à un apaisement plutôt qu’à un réveil des conflictualités –, mais significatif. Il repose le principe des libertés académiques des universitaires, des missions premières de l’Université, de création et de transmission des connaissances, de formation par et pour la recherche. Il propose de renforcer le financement pérenne (crédits récurrents) des unités de recherche. Il dénonce avec raison la “bureaucratisation croissante”, “l'autonomie qui dissimule mal un désengagement intolérable de l'Etat”, la “généralisation du financement par contrats [qui] a fait exploser la précarité, [précarité] qui touche un tiers des effectifs.“ Il souhaite réformer le Crédit d’Impôt Recherche pour le cibler sur les PME/PMI, excluant les grands groupes qui le détournent pour en faire un moyen d’optimisation fiscale, et en le conditionnant sur l’embauche de docteurs. M. Montebourg souhaite par ailleurs revaloriser le doctorat en le faisant reconnaître dans les conventions collectives et dans l’accès à la haute fonction publique, et en en faisant la norme de formation des ingénieurs, comme partout ailleurs dans le monde.
Sur l’enseignement, M. Montebourg propose une remise à plat de l’orientation et la fin de l’opacité du système d’Admission Post Bac (APB) [10]. Il souhaite redonner aux universitaires les moyens de reprendre en main leurs enseignements, en œuvrant contre la bureaucratisation et l’inflation de tâches administratives. Il propose une politique volontariste d’émancipation par la culture, au travers de dispositifs de partenariat avec les établissements culturels, de soutien matériel (pass culture, soutien aux associations).
M. Montebourg souhaite une remise à plat complète de la formation des enseignants et des École supérieure du professorat et de l’éducation (ESPE) [11]. Les étudiants et les étudiants-fonctionnaires stagiaires passent trop peu de temps à l’ESPE pour y apprendre le métier. Leur charge de classe seule serait allégée, et les moyens renforcés pour garantir la présence plus constante du tuteur. Les enseignements seraient repensés, en insistant sur la formation en mathématiques et en sciences des professeurs des écoles, mais aussi sur l’éducation artistique ou sur les apports des sciences cognitives. Le mémoire théorique serait remplacé par une évaluation sur les savoirs et les capacités à enseigner. Le travail collectif serait généralisé, pour réamorcer une solidarité au sein du corps enseignant. Enfin, M. Montebourg souhaite redonner aux ESPE les moyens d’assurer la formation continue des enseignants, en tirant profit du meilleur de l’Université.
Sur les réformes structurelles et la politique de regroupement, M.Montebourg propose une approche pragmatique de remédiation aux “réformes [qui] se sont succédé à un rythme effréné pendant quinze ans sans qu'aucun bilan soit tiré de ces évolutions.” Il souhaite mettre fin au “gigantisme bureaucratique” en réouvrant la possibilité pour les universités de conserver leur taille humaine. Il souhaite que l’Etat aide à la stabilisation des regroupements en cours, selon la modalité de leur choix, ou à reprendre la structure des regroupements problématiques “en y associant étroitement celles et ceux qui constituent la principale richesse de l'ESR, à savoir les chercheurs, les enseignants-chercheurs, les personnels de soutien (...), ainsi que les étudiants, qui n'auraient jamais dû en être écartés.”

VII.4 En résumé

Comme M. Peillon, M. Mélenchon, et d’une certaine manière M. Fillon, M. Montebourg a le mérite de s’intéresser à l’Université et à la recherche. Le point saillant et consensuel du programme est indéniablement le budget, qui propose des moyens extrêmement conséquents et issus d’un chiffrage crédible, alignant les moyens donnés à l’Université sur ceux des grandes écoles et de leurs classes préparatoires. On note, sinon une vision, du moins une attention aux propositions, aux analyses et aux doléances issues de la communauté universitaire plutôt qu’à celles de la technostructure. L’absence de conseillers issus de la sphère gestionnaire dans l’environnement de M. Montebourg est, à notre sens, un point positif. Les propositions sur la formation des enseignants, sur la réparation des dégâts engendrés par la politique de regroupements, sur la réforme de l’orientation et du système APB, sur la modalité d’allocation des crédits de recherche, la politique culturelle et le soutien aux mathématiques et aux sciences, constituent des propositions originales qui démarquent ce programme de ceux recensés dans le premier billet.

VIII M. Mélenchon

VIII.1 Conseillers

Il n’y a pas à proprement parler de conseillers dans l’équipe de campagne de M.Mélenchon. Son programme se constitue pour l’essentiel par des apports extérieurs, par des réunions publiques et par un système d’auditions systématique sans équivalent. L’absence de lobbying de la sphère gestionnaire de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche va sans dire.

VIII.2 Le passé

M. Mélenchon a été ministre délégué à l'Enseignement professionnel de 2000 à 2002, auprès du ministre de l'Éducation nationale M. Lang, dans le gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin. La recherche avait alors été séparée de l’enseignement supérieur au sein d’un ministère confié à M. Schwartzenberg. M. Mélenchon a porté la réforme du baccalauréat professionnel de 2001, réforme généralisée en 2009. Les bacheliers professionnels représentent aujourd’hui 9% des inscrits en Licence avec un taux de succès huit fois moins élevé que la moyenne.

VIII.3 Le programme

L’équipe de campagne de M.Mélenchon nous a communiqué son programme avant sa parution officielle. Il s’agit d’un livret public court et d’un livret plus long et plus détaillé à l’usage du candidat et des contributeurs. Il s'appuie sur une analyse critique de la situation et de son évolution récente – le démantèlement programmé du service public d’enseignement supérieur et de recherche, le pilotage et l’”autonomie”, le désengagement de l’Etat, la précarisation et la bureaucratie, la perspective imminente d’une séparation entre universités de recherche et collèges universitaires paupérisés – pour développer un projet, puis des propositions de réformes. Le programme promeut une idée de l’Université qui crée et critique les savoirs au service du bien commun, fondée sur l’indépendance des universitaires, donc sur des libertés académiques renouvelées, sur le dialogue entre science et société, sur la coopération et le caractère collectif de la recherche et de l’enseignement. L’Université transmet un savoir adossé solidairement à la recherche. Elle doit être fondée sur la gratuité et la possibilité de reprise des études. Elle doit, enfin, être libérée des féodalités.
M. Mélenchon souhaite une sortie de l’austérité, qui permettra de porter l’effort de recherche et développement à 3% du produit intérieur brut (PIB) en 2022, dont la moitié consacrée au système public. Il propose d’abolir le Crédit d’Impôt Recherche (CIR) et d’en reverser le montant (5,5 Milliards €) au budget de l’enseignement supérieur et la recherche (ESR), qui devra progresser pour atteindre 32 milliards € en fin de mandat. Ce budget sera consacré à la gratuité de l’Université (comme en Allemagne) dès la rentrée 2018, à une allocation autonomie de 800 € par mois pendant trois ans pour les jeunes adultes en formation, à un programme immobilier (15 000 mises en chantier de logements sociaux étudiants par an), et à un plan de recrutement de 15 000 maîtres de conférences et de 5 000 chercheurs en 3 ans, pour juguler la précarité. En outre, les dotations de recherche seront versées sous forme de crédits récurrents.
M. Mélenchon souhaite mettre fin à la mise en concurrence entre individus et entre structures. Il propose de supprimer l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), les Investissements d’Avenir (PIA), le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) et les primes au mérite. Il propose d’unifier tous les établissements en une unique Université Nationale (UN) organisant les campus en réseau souple et fixant le cadrage national des diplômes de Licence et de Master reconnus. La licence fondée sur la validation progressive des enseignements aurait une durée flexible, de 2,5 à 4,5 ans.
L’Université Nationale serait sous la tutelle d’un ministère de plein exercice. Les universitaires seraient recrutés par un concours national par le Conseil National des Universités (CNU), sur le principe du CNRS. Le service des enseignant-chercheurs serait abaissé à 160 heures (équivalent TD – actuellement l’obligation de service annuel se monte à 192 heures équivalent TD). M.  Mélenchon, comme M. Hamon, propose la création d’une section Economie et société au CNU. Il promeut la diffusion des connaissances au-delà de l’Université et souhaite créer un pôle éditorial public fondé sur l’“open access”.  
M. Mélenchon propose un moratoire sur les regroupements universitaires, la dissolution des ComUE, et l’organisation de référendums des personnels sur les fusions. Il propose un retour à la démocratie universitaire, basée sur des conseils d’unité élus et sur un changement des règles électorales universitaires. Les présidents seraient désignés par les seuls membres élus du Conseil d’Administration, pour un mandat unique. Les administrateurs ne seraient plus autorisés à s’accorder des primes. Les collèges électoraux des professeurs et des maîtres de conférences seraient fusionnés.
Ces trois trains de mesures supposent une loi votée rapidement et remplaçant les lois Pécresse, Fioraso et Sauvadet.
M. Mélenchon souhaite réformer la formation des enseignants du secondaire en plaçant le concours de recrutement, ouvrant le droit à un statut d’élève-fonctionnaire stagiaire, en fin de Licence. Les masters d’enseignement auraient pour objectif de solidifier les bases disciplinaires et de faire acquérir les méthodes d’enseignement au cours de stages. L’alimentation du concours serait garantie par un système de pré-recrutement.

VII.4 En résumé

M.Mélenchon fait une campagne électorale dont la stratégie s’inspire directement des théories politiques de Laclau et Mouffe, ainsi que du mouvement Podemos. Cette théorie repose sur le constat d’une fragmentation du bloc hégémonique néolibéral et donc d’une période de crise (au sens gramsciste du terme). Partant de la défiance généralisée vis-à-vis des corps intermédiaires (partis, syndicats) et du “système”, vis-à-vis de ”l’establishment” et de l’”oligarchie”, cette théorie suppose que la création d’un nouveau bloc hégémonique passe par un dialogue direct, sans intermédiaire entre un homme et un peuple, celui-ci étant le vecteur d’unification d’une multitude de luttes disparates. M. Macron applique très exactement cette théorie à son populisme d’extrême-centre. On ne peut s’épargner la réflexion sur cette relation verticale.
D’autre part, par contraste, la construction du programme de M. Mélenchon a été, elle, horizontale et ouverte. Le programme est, comme celui de M. Fillon, celui de M. Peillon et celui de M. Montebourg, très clair dans sa vision et dans les politiques publiques qu’il propose. Ce programme combine des moyens, liés à une sortie des politiques d’austérité, un changement profond de la structure de l’ESR qui rompt avec l’ère néolibérale et s’apparente à une renationalisation, un changement profond du mode de financement de la recherche, un engagement vis-à-vis des buts de l’Université et des libertés académiques.

VIII Conclusion

L’intérêt des principaux candidats pour l’Enseignement Supérieur et la Recherche est très variable. Quatre candidats proposent une vision articulée et des perspectives claires, déclinées en propositions de politiques publiques qu’il est raisonnablement possible de mettre en œuvre : M. Mélenchon, M. Montebourg, M. Peillon et M. Fillon. Ils proposent une gradation entre un programme de rupture et un programme de prolongation par continuité de la politique suivie depuis 10 ans.
Il y a sans doute encore des marges de manœuvre pour réorienter ces propositions. Quand tous les candidats seront connus, nous publierons, pour notre part, nos analyses et nos propositions à l’usage de qui voudra s’en saisir.

[1] La période récente fourmille de critiques partielles du système. Chacun garde en mémoire ces tribunes signées de mandarins notoires, qui pour la plupart n’ont jamais mis les pieds à l’Université, souvent à la tête d’une armée de précaires, appelant à augmenter les dotations des appels à projet de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et à achever de faire de l’Université un acteur périphérique paupérisé. Au mieux, ces tribunes parviennent à oublier l’existence même de l’Université :
http://www.pourlascience.fr/ewb_pages/a/article-recherche-la-france-n-investit-plus-assez-pour-garder-son-rang-37970.php
Au pire, on convoque des “grands noms” de la recherche autour de M. Aghion pour appeler, depuis le CNRS, les grandes écoles ou le Collège de France, à achever le programme de destruction de l’Université. Y échappera-t-on cette fois ? Autre exemple récent de critique partielle, ce rapport d’évaluation du CNRS, où figurent en bonne place les demandes de moyens, mais qui articule néomanagement et auto-évaluation par la méthode SWOT :
http://www.cnrs.fr/fr/organisme/docs/espacedoc/comite-consultatif-oct-2016.pdf
[2] Pour construire leur rapport, Mme Doucet et M. Apparu ont auditionné presque exclusivement la composante gestionnaire de l’Université:
http://www.assemblee-nationale.fr/14/rap-info/i4062.asp
[3] http://sciences.blogs.liberation.fr/2012/03/05/francois-hollande-et-les-universitaires-une-incomprehension-/
[4] http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2012/04/16/education-vincent-peillon-veut-en-finir-avec-les-chefs-d-etablissements-patrons_1686306_1471069.html
[5] http://sciences.blogs.liberation.fr/2012/03/15/universite-et-recherche-les-propositions-de-francois-hollande/
[6] Lire par exemple la lettre adressée en février 2012 par Mme Fraïsse, présidente de Montpellier 3, à M.Hollande, dénonçant le noyautage du groupe Marc Bloch :
http://m0.libe.com/blogs/sciences.blogs.liberation.fr/2012/02/09/courrier-frai%25CC%2588sse-hollande-07-02-12.pdf
[7] M. Peillon a par exemple tenté de parler de la mainmise du Commissariat Général à l’Investissement sur la politique de regroupement universitaire pendant l’entrevue qu’il a accordée à Mediapart (Mediapartlive).
[8] Citation tirée du blog de M.Piketty :
http://piketty.blog.lemonde.fr/2017/01/05/de-la-productivite-en-france-en-allemagne-et-ailleurs/
[9] La vision pour l’enseignement supérieur et la recherche figure dans cette tribune du Monde :
http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/01/09/arnaud-montebourg-il-faut-redynamiser-l-enseignement-superieur_5059649_3232.html
[10] http://piketty.blog.lemonde.fr/2016/07/12/le-scandale-apb/
[11] On lira avec intérêt les propositions très justes de ce groupe d’universitaires et de formateurs : http://grfde.eklablog.com/
[12] Lire par exemple :
http://www.slate.fr/story/98821/gauche-radicale-laclau
http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/12/26/chantal-mouffe-la-philosophe-qui-inspire-melenchon_5054023_823448.html

 

Programmes électoraux pour le l’Enseignement Supérieur et la Recherche (2/3)

 

Ce second volet est consacré aux programmes électoraux qui s’inscrivent dans la continuité de la politique menée depuis 10 ans. M.Valls a déclaré lors du deuxième débat de la primaire de la gauche, le 15 janvier 2017: “Sur l’Université, nous nous retrouvons tous.”. Nous verrons dans le troisième volet qu’il n’en est rien, et que les divergences sont substantielles.

I M. Macron

I.1 Conseillers

M. Macron est conseillé par M. Berger [1]. Une large partie du groupe Marc Bloch – recteurs, hauts fonctionnaires (énarques, X-mines, X-ponts), présidents d’universités – s’est ralliée à sa candidature, par une proximité de réseau évidente. M. Macron est également proche de M. Aghion.

I.2 Le passé

M. Macron a été secrétaire général adjoint de l'Elysée, principal conseiller économique de François Hollande, puis ministre de l'Économie, de l'Industrie et du Numérique de 2014 à 2016. Alors que la France retombait en récession en 2012-2013 avec l'ensemble de la zone euro, M. Macron a conduit une politique contre-productive de réduction (trop rapide) des déficits. Il a promu des niches fiscales (20 Milliards € de Crédit Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi, CICE, et 5 Milliards € de Crédit Impôt Recherche, CIR, par an, soit 1,2% du PIB) qui ont plus profité aux dividendes qu’à l’emploi et à l’innovation. Il a concentré son action sur les problèmes d'horaires d'ouverture de magasins et de lignes de bus. On lui doit, avec M. Valls, les annulations de crédits de fin d’exercice, crédits dûment votés par la représentation nationale.

I.3 Le programme

M. Macron n’a pas à proprement parler de programme électoral pour l’Université et la Recherche. Il s’exprime principalement au travers de shows populistes d’extrême-centre pendant lesquels il se travestit en figure messianique. Ses communicants en publient les phrases-clefs sur les réseaux sociaux. Concernant l’Enseignement Supérieur et la Recherche (ESR), on en dénombre très peu : « Toutes les pensées ne se valent pas. L'excellence n'est pas autoproclamée » ; « L'université va devoir faire des clusters d'intelligence dans un monde diffracté par le numérique. » Sa seule proposition claire [2] consiste à ouvrir les bibliothèques universitaires en soirée et en fin de semaine.
A la lecture de son livre-programme [2] et dans les entrevues qu’il a accordées, on comprend qu’il s’inscrit dans la continuité parfaite de la politique suivie depuis 10 ans, de manière assumée. Son programme consiste à achever le processus décrit dans le premier billet : augmentation des frais d’inscription, sélection et séparation entre universités de recherche et universités de proximité. On comprend à demi-mot – rien n’est clair tant il use du post-truth et même parfois du post-meaning – qu’il est favorable à un changement de statut des universitaires en fonction dans les universités de proximité pour accroître leur charge d’enseignement. Concernant les moyens, il affirme que l’investissement dans l’école, dans l’enseignement supérieur et la recherche, mais aussi dans la formation continue, est décisif. Cependant, aucun chiffrage n’est proposé, et cette affirmation est contredite par son rôle primordial dans le quinquennat d’orthodoxie budgétaire qui vient de s’achever, et dans les coupes budgétaires pour l’ESR qu’il a décidées.

I.4 En résumé

Le programme de M. Macron est celui qui, avec celui de M. Fillon, pousse le plus loin la logique néolibérale. Il se revendique « disruptif », comparant sa politique à celle de la foudre traversant un matériau au-dessus de la tension de claquage, en provoquant la désorganisation structurelle. S’il y a bien processus destructif, il s’inscrit cependant dans la durée puisqu’il s’agit de poursuivre le programme suivi depuis 10 ans. Si le programme de M. Macron est le même que celui de M. Fillon, la perspective de subir à nouveau la mainmise du groupe Marc Bloch sur le supérieur, et l’usage permanent d’une novlangue managériale parviennent à le rendre moins sympathique encore que celui-là.

II M. Fillon

II.1 Conseillers

M. Fillon est secondé par M. Hetzel, qui fut conseiller Éducation de M. Fillon, puis directeur général de la DGESIP (Direction Générale de l'Enseignement Supérieur et de l'Insertion Professionnelle) de Mme Pécresse, d'août 2008 à mars 2012 [3]. Le programme reprend des idées et des éléments de langage de M. Blanquer, proche de M. Juppé, qui fut directeur de la Direction Générale de l’Enseignement Scolaire (DGESCO) de décembre 2009 à novembre 2012, et est directeur général du groupe Essec. C’est d’ailleurs le dirigeant de grande école le mieux payé de France et de Navarre (250 k€ annuels). Plus généralement, si l’entourage de M. Macron comporte des hauts fonctionnaires, ce sont plutôt des dirigeants de Grandes Ecoles qui font du lobbying auprès de M. Fillon. Le pôle ESR comprend en outre M. Goulard, qui fut ministre de l’ESR de 2005 à 2007, et M. Grosperrin, sénateur éponyme d’un rapport dont l’indigence et l’autoritarisme cocardier restent dans toutes les mémoires.

II.2 Le passé

La loi LRU dite loi Pécresse a été votée sous le gouvernement Fillon 2. Elle a installé les premiers volets de l’”autonomie”, transférant aux universités des dépenses non compensées budgétairement, créant une inflation de la technostructure bureaucratique sans précédent, et accordant des pouvoirs démesurés aux présidents d’universités. Le projet de décret sur le statut des enseignants-chercheurs instaurant la modulation de service a provoqué en 2009 le plus grand mouvement de grève universitaire de l’après 68. On doit également à M. Fillon la mise en concurrence des universités pour les Idex (les mal nommées “initiatives d’excellence”). L’ensemble de la période a été marquée par des régressions majeures des libertés académiques.

II.3 Le programme

Le programme de M.Fillon pour l’enseignement supérieur et la recherche est très clair et très détaillé dans son objectif comme dans ses moyens. Il s’agit de parachever l’autonomie. Le programme propose d’instaurer la sélection à l’entrée de l’Université et au sein des différentes filières, et de désengager l’Etat en remplaçant les financements publics par l’augmentation des frais d’inscription et par des financements privés. Il souhaite cependant renforcer le budget des Investissements d’Avenir. Il propose de supprimer le statut national des enseignant-chercheurs en laissant les universités (leurs équipes présidentielles) décider des recrutements et des statuts offerts aux enseignants (contractuels ou fonctionnaires). Il propose de confier l’enseignement professionnel aux régions et d’adapter l’université à l’insertion professionnelle des étudiants. Il souhaite interdire la promotion des maîtres de conférences comme professeurs dans leur université. Enfin, il souhaite faire cesser les oukazes et les circulaires émanant du ministère et transférer les hauts fonctionnaires et les cadres du ministère dans les établissements. Le programme prévoit un contrôle budgétaire et une évaluation accrue des établissements. Un apport de campagne de M. Blanquer consiste à promouvoir l’idée que le succès des étudiants est affaire exclusive de pédagogie, de talent des enseignants, et pas de moyens. On note l’usage récurrent des “pédagogies innovantes” comme cheval de Troie pour promouvoir le l’enseignement supérieur privé, le désengagement de l’Etat de l’enseignement supérieur public et la mise en concurrence des enseignants et des établissements.

II.4 En résumé

Le projet néolibéral de M.Fillon est strictement identique à celui de M. Macron, mais il est significativement plus honnête puisqu’il n’avance pas masqué. Sa grande qualité est la clarté et la cohérence : achever l’“autonomie” restée au milieu du gué malgré la décennie de réformes successives. Si la sélection, l’augmentation des frais d’inscription et la mise en concurrence des universités s’en prennent frontalement aux étudiants, la liquidation simultanée des libertés académiques et des statuts s’en prend aux universitaires.

III M. Hamon

III.1 Conseillers

M.Hamon n’a pas rendu public son organigramme de campagne, campagne dirigée par M. Hanotin. Ancien membre de l’UNEF-ID, M. Hamon est naturellement entouré d’anciens cadres de ce syndicat étudiant. Son programme de continuité avec le train de réformes néolibérales de la décennie reprend des propositions du groupe Marc Bloch, et tranche avec l’image qu’il se construit.

III.2 Le passé

M.Hamon a été ministre de l'Éducation Nationale, de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche d’avril à août 2014. Il est resté sourd aux demandes venues de la communauté universitaire – en particulier la tribune du 4 avril appuyée par 12000 signatures – exigeant que les promesses d’un changement de cap dans la politique universitaire soient tenues [4]. Malgré les demandes venues de son propre courant du parti socialiste, il protégea la mainmise du Groupe Marc Bloch sur les leviers du supérieur, avec les conséquences que l’on sait.

III.3 Le programme

Le programme écrit de M. Hamon pour l’Université et la recherche est, comme celui de M. Valls, indigent [5] et anecdotique. Il faut avoir suivi sa conférence de presse du 10 janvier 2017 pour en connaître la teneur. M. Hamon a une attention louable pour l’aide sociale étudiante, en particulier au travers d’un programme de construction de logements. Il souhaite aussi que le salaire d’entrée de carrière des enseignant-chercheurs soit rétabli à deux Smic — c’était le montant au début des années 1980. Il souhaite créer une section au Conseil National des Université (CNU) pour les économistes hétérodoxes. Là s’arrête la partie progressiste de son programme. Pour le reste, M. Hamon souhaite renforcer les crédits de recherche sur appel à projets, en particulier en direction des SHS. Il se prononce pour une “évaluation de l’impact du Crédit d’Impôt Recherche”, alors même que ce travail a été fait en 2014 par une commission d’enquête sénatoriale, travail qui a d’ailleurs été censuré [6]. Le rapport, factuel, se contentait pourtant de questionner l’éligibilité des dépenses, la faiblesse des contrôles et la rémunération des cabinets de conseil en défiscalisation. M. Hamon croit beaucoup à “la nécessité de poursuivre dans le sens des Comue qui ont permis de construire des synergies” (sic). Il semble être le dernier à ignorer l’échec de ces nouvelles couches ruineuses, bureaucratiques et antidémocratiques, conçues délibérément au plus loin des besoins de la recherche et de l’enseignement. Ces machines de guerre ont été conçues par le groupe Marc Bloch (M. Merindol en assure la paternité) comme des structures instables destinées à pomper le meilleur des établissements fédérés pour créer un établissement “de recherche visible internationalement” entouré d’une gangue de collèges universitaires paupérisés. M. Hamon ignore manifestement leurs dysfonctionnements chroniques et le fait qu’elles n’ont jamais été pensées que comme des structures transitoires destinées à imposer des réformes structurelles impopulaires.

Lors de sa conférence de presse, M. Hamon a, pour sa part, longuement salué l’action de Mme Fioraso, action qu’il souhaite prolonger en “aménageant le territoire en matière d’universités de proximité”. On reconnaît là un premier motif du programme néolibéral au long court. Le programme de M. Hamon n’a pas fait l’objet d’un chiffrage précis. Pour faire face aux programmes plus ambitieux de ses compétiteurs, il a récemment mentionné sur son blog la création de 1000 emplois par an dans les universités — avant tout des emplois d’enseignants à temps plein (PRAG, professeurs agrégés) pour le premier cycle — et de 300 emplois dans les organismes de recherche. On sait d’expérience que ces annonces de création d’emplois peuvent être contournées par mille entourloupes — relèvement des plafonds d’emplois sans dotation, par exemple, ou création de nouvelles charges (Glissement Vieillesse Technicité, GVT, ou revalorisation des salaires, PPCR) sans augmentation de budget, conduisant à des “gels”, c’est à dire des suppressions de postes. Concernant la licence, M.Hamon attribue l’échec aux enseignants et à leurs méthodes pédagogiques. Il souhaite du reste investir dans  “l’ingénierie pédagogique”, en particulier au travers de nouvelles offres de formations “tout au long de la vie” et d’un appel d’offre sur l’engagement de l’Université dans la “transition numérique” dans le cadre du Programme d’Investissements d’Avenir (PIA). Il plaide également pour “un grand plan de formation continue des enseignants” consacré “à la personnalisation des apprentissages, à la différenciation pédagogique, et à l’usage pédagogique du numérique”. M. Hamon prône une réforme de secondarisation de la Licence, en procédant à un recrutement massif de PRAG. Autre motif néolibéral récurrent : la “synergie entre lycée et filières post-bac”, baptisée -3/+3, se traduit dans le programme de M. Hamon par une réforme de la Licence vers un tronc commun multidisciplinaire. Pour achever le programme, M. Hamon souhaite que le bénévolat et le service civique permettent de valider le premier semestre de Licence.

III.4 En résumé

Le programme de M.Hamon pour l’Université et la recherche tranche avec l’image qu’il a construite pendant la campagne à partir de quelques propositions très discutées comme le revenu universel d’existence ou le monopole d’Etat sur la commercialisation du cannabis. La secondarisation de la licence, le remplacement des enseignants-chercheurs par des PRAG, la poursuite de la baisse des exigences, l’invocation de gadgets pédagogiques, tous ces lieux communs du moment concourent à une accélération de la dégradation de l’Université. La poursuite de la politique de regroupements à marche forcée achève de faire de ce programme l’un des moins réfléchis et des plus décevants.

IV M.Valls

IV.1 Conseillers

M. Valls est conseillé par M. Collet, porte-parole avec M. Kahn du groupe Marc Bloch. M. Collet a été président de la Conférence des Présidents d’Université (CPU) de 2008 à 2010, et a collaboré activement à la mise en place des réformes de Mme Pécresse. Il a été directeur de cabinet de Mme Fioraso de 2012 à 2013, période pendant laquelle il a contribué à verrouiller la loi ESR, dite loi Fioraso, œuvrant pour empêcher les regroupements confédéraux, pour promouvoir les scrutins indirects dans les Communautés d’Universités et d’Etablissements (ComUE) et plus généralement pour limiter au maximum la démocratie universitaire [7]. M. Valls est également conseillé par M. Leroy, ancien président du syndicat étudiant Fage qui a accompagné avec zèle le train de réformes néolibérales. M. Leroy est étudiant et a, dans le temps même où il intégrait l’équipe de campagne de M. Valls comme n°3, été recruté à un poste à l’intitulé fantaisiste créé sur mesure dans la technostructure de la ComUE Sorbonne Paris Cité. Mme Fioraso soutient M. Valls.

IV.2 Le passé

M. Valls a été premier ministre de 2014 à 2016, période d’austérité budgétaire marquée par la baisse de 2,4 milliards € au contrat de plan Etat-région (CPER) pour les programmes universitaires, par les annulations des crédits de réserve, pourtant votés par la représentation nationale, et par les coups de rabot budgétaires de dernière minute. Cette période sombre a été celle des regroupements à marche forcée, des pressions et des oukazes du Commissariat Général à l'Investissement (CGI) et de la Direction Générale de l'Enseignement Supérieur et de l'Insertion Professionnelle (DGESIP). M. Valls a laissé également dans toutes les mémoires des tirades contre les Sciences Humaines (“Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser”, “J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des explications (...) sociologiques à ce qui s’est passé.”) qui ne sont pas sans rappeler celles de M. Sarkozy contre les chercheurs.

IV.3 Le programme

Le programme de M. Valls, improvisé suite à la défection de M. Hollande, est succinct [8]. Le plus long paragraphe invoquant l’université concerne la formation des imams et la laïcité. M. Valls souhaite lutter contre la désertification commerciale des villes moyennes en y implantant des antennes universitaires. Il souhaite également renforcer les Investissements d’Avenir (PIA), la “visibilité” (quoi que cela veuille dire) et les relations entre recherche publique et privée. Il souhaite promouvoir l’accès des carrières administratives aux diplômés de l’université et la formation tout au long de la vie. Du point de vue budgétaire, M. Valls, voyant ses concurrents de gauche mettre en avant la question des moyens, a lui aussi promis de “consacrer 1 milliard € par an à l’enseignement supérieur et la recherche”. On comprend, malgré la maladresse de la phrase, qu’il s’agit de consacrer 1 milliard € en plus des 23 milliards du budget actuel. Soulignons que le programme de M. Valls n’est pas chiffré et que la somme avancée correspond sensiblement... aux coupes budgétaires qu’il vient d’opérer comme premier ministre, épaulé à Bercy par M. Macron.

IV.4 En résumé

Le programme de M. Valls est très vague et ne dit mot sur la continuation du plan de libéralisation de l’Université et de la recherche. L’appui à la recherche privée, au Programme d’Investissements d’Avenir (PIA) et aux antennes universitaires de proximité, le passif de ses conseillers ainsi que le bilan médiocre du mandat qui s’achève, laissent cependant peu de doute sur la question. M. Valls a centré sa campagne sur la promotion de sa personne, portraiturée en homme d’état autoritaire. L’interdiction du voile à l’université [9] et la formation des imams y jouent plus de rôle que les problèmes réels.

V. M. Jadot

Le programme de M.Jadot devrait paraître en février. Pour autant, on peut constater dans la présentation des 76 mesures qui lui tiennent à cœur [10] que l’Université n’est pas sa priorité puisqu’elle n’y figure pas. La seule mesure concernant la recherche consiste à mieux cibler les soutiens à l’innovation en simplifiant et plafonnant le crédit impôt recherche, et à privilégier les innovations qui participent à la transition énergétique.

[1] Ancien président de l’université Paris 7, alors proche de l’UMP et de M. Descoings, M. Berger est connu pour un désastreux Partenariat Public Privé (PPP) souscrit pour son université, et destiné à lui attirer les bonnes grâces de Mme Pécresse. Devenu strauss-khanien en 2009, il intègre le Groupe Marc Bloch, puis devient aubryste à la chute de M. Strauss-Khan avant de devenir conseiller élyséen pour l’éducation de M. Hollande. Depuis l’Elysée, il fait créer un poste de direction au CEA à son intention, poste qu’il occupe aujourd’hui.
[2] Révolution, Emmanuel Macron, XO Éditions, 270 pages, novembre 2016, 17,90 euros. Ouvrage recensé ici :
http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/revolution-les-propositions-d-emmanuel-macron-pour-l-enseignement-superieur.html
Voir aussi ce compte-rendu de sa visite à la Conférences des Présidents d’Universités (CPU), organisée par M. Berger et M. Salzmann
http://www.lemonde.fr/campus/article/2016/09/01/emmanuel-macron-prone-plus-de-liberte-pour-l-universite_4991234_4401467.html
et ayant eu droit à deux minutes de reportage sur TF1:
https://twitter.com/Gjpvernant/status/771386861776404481
[3] M. Hetzel est gestionnaire de formation (sa thèse portait sur "design management et constitution de l'offre"). Il a cessé après cinq ans de carrière l’enseignement et la recherche pour devenir manager à temps plein, puis politicien (directeur de laboratoire, recteur, conseiller, directeur de la DGESIP, député du Bas-Rhin) mais demeure fin connaisseur de la partie institutionnelle du supérieur.
[4] La tribune est reproduite ici :
https://groupedu4avril.wordpress.com/la-tribune/
La pétition est maintenant fermée à la signature :
https://www.change.org/p/tribune-le-changement-%C3%A0-l-universit%C3%A9-et-dans-la-recherche-c-est-maintenant
[5] Les propositions de M. Hamon figurent ici :
https://www.benoithamon2017.fr/thematique/pour-une-republique-bienveillante-et-humaniste/#enseignementsup
[6] Enquête sénatoriale sur le Crédit Impôt Recherche (CIR) :
https://www.senat.fr/commission/enquete/detournement_du_credit_dimpot_recherche.html
Voir aussi la synthèse sur le CIR en donnant le montant:
http://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/Rapports/85/7/1._Synthese_CIR_Publication_334857.pdf
Voir enfin le rapport de Sciences en Marche sur le dispositif :
http://sciencesenmarche.org/fr/wp-content/uploads/2015/04/RapportSenat_SeM.pdf
[7] M. Collet est médecin de formation comme les autres figures fondatrices du groupe Marc Bloch, M. Kahn et M. Salzmann. Après la promulgation de la loi Fioraso, M. Collet s’est fait nommer à un poste de pantouflage (conseil d’Etat).
[8] http://manuelvalls.fr/Manuel-Valls-presente-son-projet-pour-la-France
[9] Ce fut l’une des obsessions de M.Valls pendant le quinquennat.
http://www.lemonde.fr/campus/article/2016/04/13/interdiction-du-voile-a-l-universite-valls-relance-le-debat_4901346_4401467.html
[10] http://avecjadot.fr/lafrancevive/#liste-mesures

 

Programmes électoraux pour le l’Enseignement Supérieur et la Recherche (1/3)

 

Avant la primaire de la gauche, il apparaît important de comparer les programmes des principaux candidats à l’élection présidentielle en matière de politique de l’enseignement supérieur et de la recherche. Nous proposons une analyse de ces programmes critériée en trois parties, sur la base de notre analyse de la politique suivie depuis dix ans [1].

Une décennie de réformes gestionnaires

Nul ne contestera la dégradation brutale du système d’enseignement supérieur et de recherche depuis dix ans : bureaucratisation, accroissement sans limite  du mille-feuille administratif, chronophagie, pilotage managérial, perte de sens, dépossession de nos pratiques, de nos outils de travail et de nos métiers, suppression graduelle des libertés académiques et de la collégialité, désengagement de l’Etat, inflation de la technostructure, pratiques autocratiques de la DGESIP [2], suppression des possibilités de mobilité des universitaires, mainmise du CGI sur la politique universitaire [3], atomisation du milieu universitaire, dérapage rapide de l’âge de recrutement, pratiques clientélistes et mandarinales, conflits d’intérêt, etc. La fulgurance de la mutation est telle que les collègues les plus jeunes refusent de croire les descriptions que l’on peut leur faire des conditions de travail qui avaient cours au milieu des années 1980, à l’achèvement du processus de démocratisation de l’Université.

Cette séquence néolibérale est issue de réformes structurelles incessantes, relayées avec zèle par un middle management constitué d’universitaires reconvertis dans la gestion et qui ont trouvé leur compte dans ces réformes (promotions, primes, pouvoir symbolique). Il est nécessaire de lire le rapport Aghion-Cohen de 2004 [4] et le rapport Attali de 2008 [5] pour comprendre qu’il y a eu un déploiement continu d’une stratégie théorisée, mise en place – par delà les alternances – par les hauts fonctionnaires du ministère [6]. De sorte à mettre en perspective les programmes électoraux, il nous faut résumer ici les composantes essentielles de cette politique. Usant du procédé classique de l’anti-phrase, la dépossession des universitaires a été baptisée « autonomie ».  La théorie néolibérale prévoit quatre volets dans ce programme :
- l’« autonomie » administrative : il s’agit de remettre les décisions à des conseils d’administration mis hors de portée des universitaires, et sous le pilotage incitatif de la DGESIP et du CGI ;
- l’« autonomie » de gestion des ressources humaines : il s’agit de mettre fin aux libertés académiques qui fondent l’université en mettant les universitaires sous la tutelle d’instances de pilotage locales ;
- l’« autonomie » pédagogique : il s’agit encore une fois de mettre fin aux libertés académiques qui fondent l’université en pilotant l’enseignement au niveau des savoirs comme des méthodes ; il s’agit aussi d’introduire la sélection des étudiants de sorte à mettre en concurrence les établissements ;
- l’« autonomie » financière: il s’agit de transférer la charge financière du supérieur de l’Etat aux « clients », et pour ce faire, il est nécessaire d’augmenter les frais d’inscription et de les moduler pour mettre en concurrence les formations.

Les buts poursuivis sont explicites :
- abaisser le coût pour l’Etat de la formation des jeunes adultes issus des classes moyennes, les classes supérieures ayant, statistiquement, accès aux grandes écoles ;
- piloter la recherche et l’enseignement ;
- différencier les établissements supérieurs en faisant émerger sur l’ensemble du territoire dix universités pluridisciplinaires chargées de promouvoir la recherche française au niveau international et de lui assurer une visibilité considérée comme suffisante dans les classements internationaux, laissant hors des métropoles (banlieue et villes moyennes) des établissements de proximité paupérisés spécialisés dans l’enseignement professionnel.
Ce dernier but a, par antiphrase, été baptisé politique d’« excellence » pour désigner un devenir Uber-Mac-Donald de l’écrasante majorité de l’Université et de la recherche.

Les moyens de cette politique d’« autonomie » et d’« excellence », enfin, doivent être explicités. Car si l’exercice de notre métier se révèle de plus en plus sombre, nous poussant au repli, à l’isolement, au sein de niches écologiques de plus en plus étroites (sa recherche, son enseignement), il ne s’agit ni d’une fatalité ni d’un fait du hasard. A nouveau, on en trouvera la théorie dans le rapport Aghion-Cohen et dans tous les manuels de New Public Management :

  • faire coproduire les réformes de dépossession par ceux-là même qui en sont les victimes ; le processus de contrôle est désigné par antiphrase d’« incitation » et de « bottom-up ».
  • concevoir la gestion comme une mise en concurrence systématique des individus, des structures élémentaires (unités de recherche et d’enseignement), des établissements et des regroupements d’établissements ;
  • multiplier pour cela les micro-agences de moyen, quel que soit le surcoût ;
  • systématiser l’usage du « ranking » et de l’évaluation, de sorte que chacun soit sans arrêt placé en situation d’occuper la position d’évaluateur et d’évalué ;
  • externaliser les décisions politiques vers des « jurys internationaux » fantoches dont personne ne songera à critiquer les procédures de nomination et les évaluations, ce qui permet de détourner le coût symbolique vers des instances placées hors d’atteinte des acteurs. [7]

Ce programme de transformation de l’Université et de la recherche n’a pas, à ce jour été mené à bien complètement : nous sommes au milieu du gué. Cela offre, grossièrement, trois perspectives de programmes politiques : (i) achever le processus néolibéral ; (ii) en rester à la demi-mesure et proposer un statu-quo structurel ; ou (iii) prendre acte des dégâts occasionnés et proposer une nouvelle perspective pour l’Université et la recherche. Il est important également de suivre les mouvements au sein des appareils politiques de ceux qui, par delà l’alternance, ont disposé des leviers de commande ou ont accompagné la dégradation. Nous avons donc classé les programmes analysés selon cet axe, sans prendre en compte la classification ordinairement attribuée à tel ou tel candidat à la présidentielle.

[1] A ceux qui seraient tentés de trouver un infléchissement entre les quinquennats de M. Sarkozy et de M. Hollande, rappelons ces mots de M. Berger, conseiller pour l’éducation de M. Hollande : « Pour l’enseignement supérieur et la recherche, sur les vingt dernières années, il y a eu globalement un consensus entre les gouvernements successifs de droite et de gauche », mots prononcés en octobre 2016 lors du discours tenu à l’occasion du colloque d’octobre Institut Montaigne-Terra Nova. En mai 2011, M. Cambadélis, à qui on demandait quelle partie du bilan de M. Sarkozy il considérait comme positive, répondit : « L’autonomie des universités et le changement de pied sur l’investissement dans la recherche.».
http://www.lejdd.fr/Election-presidentielle-2012/Actualite/Jean-Christophe-Cambadelis-s-explique-sur-la-Porsche-de-DSK-interview-310179
[2] La DGESIP est la direction générale de l'enseignement supérieur et de l'insertion professionnelle. Elle est dirigée par Mme Bonnafous-Dizambourg et concentre l’essentiel du pouvoir ministériel.
[3] Le CGI est le Commissariat Général à l’Investissement. Il est dirigé par M. Schweitzer et placé sous la tutelle du premier ministre. Par le levier des Idex, le CGI a acquis un pouvoir de coercition sur les établissements pour les contraindre à procéder à des fusions. Le ministère a perdu tous les arbitrages contre le CGI pendant les gouvernements de M.Valls. Le CGI a donc décidé d’une partie importante de la politique universitaire.
[4] www.groupejeanpierrevernant.info/RapportCohenAghion.pdf
[5] http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportAttali.pdf
[6] Soulignons le rôle majeur joué par les hauts fonctionnaires anonymement réunis au sein du Groupe Marc Bloch, dont le site http://marcbloch2012.fr vient d’être fermé et n’est plus disponible qu’en cache. 

 

Après le désaveu des ComUE franciliennes

 

Les résultats de l’évaluation des Idex de la première vague ont récemment été rendus publics. Ils constituent des preuves irréfutables, visibles par tous, de l’échec de la partition du réseau universitaire francilien en ComUE, et de l’échec de la forme fédérale d’organisation universitaire. Nous rappelons ici l’urgence à ce que l’organisation territoriale francilienne soit enfin pensée en fonction des besoins de l’enseignement et de la recherche, au plus près du terrain, et la nécessité de mettre en place un réseau confédéral d’universités à taille humaine, adapté du modèle britannique aux spécificités françaises.

Le Premier ministre a décidé de ne confirmer aucun des Idex franciliens, en s’appuyant sur les conclusions d’un « jury d’experts » [1] dont le mode de constitution et la démission fracassante de ses deux membres les plus connus (M. Gillet et M. Aghion) [2], suffisent à montrer qu’il n’a rien d’indépendant [3]. Cette décision vient sanctionner le découpage aberrant du maillage universitaire francilien en plusieurs ComUE, destinées dans la grande couronne à assurer sans moyens l’enseignement de masse et sur son axe central, à constituer, selon la nov’lang en vigueur, des « universités de recherche intégrées, visibles au plan international et reconnues comme telles ». Rappelons que l’Île-de-France est la plus grande région universitaire de France et d’Europe. Sur 1,6 % du territoire national, elle concentre plus d’un quart des étudiants, un tiers des universitaires et deux cinquièmes des laboratoires de recherche.

Ce découpage a été, pour l’essentiel, imposé par un petit groupe clanique. Ainsi, le regroupement Sorbonne Paris Cité est-il né de la volonté d’Axel Kahn et Jean-Loup Salzmann de procéder à une fusion de Paris 5, Paris 7 et Paris 13 pour constituer la plus grosse faculté de santé de France, plus grosse en particulier que leurs concurrents de Paris 6 [4]. A ce propos, Axel Kahn confia candidement au Monde : « Quand les médecins s’organisent, ils sont imbattables. ». Le fait que ce regroupement favorable au secteur santé soit destructeur pour les sciences exactes et les sciences humaines, qui étaient attachées pour les unes aux relations avec Paris 6 et l’ENS et pour les autres, à Paris 1, Paris 4, l’ENS et l’EHESS, n’a jamais été pris en compte. Du reste, chaque tentative de procéder à un autre découpage a été balayée autocratiquement par la direction de la DGESIP (Mme Bonnafous-Dizambourg et M. Carrière). Ainsi, Paris 1 a été successivement empêchée de rejoindre Paris 7, Paris 3 et Paris 2. Ainsi encore, Paris 2, qui souhaitait former un regroupement autour d’elle, a reçu l’ordre de rejoindre le regroupement dont elle s’était séparée.

En lieu et place de l’organisation territoriale harmonieuse, fondée sur la coopération, organisation souhaitée par la communauté universitaire, on a vu émerger, par la contrainte, une spécialisation des sous-territoires et une concurrence exacerbée pour capter les ressources. Saclay a été destinée aux sciences de la matière et à l’ingénierie, Paris Centre au secteur santé et, de manière secondaire, aux SHS. La grande couronne a été organisée en universités de proximité paupérisées destinées à la formation professionnelle de masse, l’exemple le plus frappant étant celui de la ComUE Paris-Est sous la tutelle de M. Bonnafous-Dizambourg.

Dans ces conditions, on comprend que la communauté universitaire, systématiquement écartée des décisions par la technostructure, ne se soit jamais approprié des projets pour l’essentiel nuisibles à la coopération territoriale. Les ComUE de Paris Centre ont par exemple détruit le tissu coopératif de laboratoires et de formations co-accréditées en sciences exactes, obtenant l'exact contraire de l'effet prétendument recherché : une mise en concurrence destructrice, une multiplication des masters, une remise en cause sans précédent des libertés académiques.

A Paris Saclay, se sont mis en place les principes industriels du cannibalisme : constituer un ensemble plus grand dont on prélève l'étage doctoral et les joyaux en matière de recherche, puis, dans un coup d'accordéon, reconstituer un noyau autour des grandes écoles et du CEA, entouré d'une université paupérisée, en charge de l'enseignement de masse. On a vu à Paris-Saclay un déchaînement de tous les lobbies conservateurs, le CEA, qui a disposé de relais directs au ministère et un groupe de patrons du CAC 40 [5], pour détruire toute possibilité de constituer un ensemble universitaire selon la norme internationale.

Si le jury Idex dénonce avant tout l’absence de “gouvernance commune” (i.e. de fusion), il sanctionne aussi le déficit d’adhésion des « acteurs » (sans doute s’agit-il dans leur esprit de spectacle, plus que d’enseignement et de recherche...) aux regroupements contre nature qui leur ont été imposés. Cette absence d’adhésion et d’enthousiasme est on ne peut plus réel, tant les dégâts sont perceptibles, après quelques années seulement. Le jury pense-t-il obtenir l’adhésion par le bâton, quand la carotte n’a pas fonctionné ? Comment peut-il feindre d’ignorer que la carotte était factice et que le bâton est inopérant, tant les sommes en jeu sont faibles comparées à la masse salariale ? Il faut donc en conclure que c’est le découpage imposé, la forme ComUE, et l’accumulation de villages Potemkine, de projets de façade vides de toute science qui a, logiquement, amené la sanction francilienne. Ce choix du jury validé par le Premier Ministre est l’aveu d’échec d’une politique.

La loi Fioraso a prévu trois formes de regroupements universitaires pour permettre l’organisation universitaire à l’échelle du territoire — en l’occurrence, l’Île-de-France. Mme Fioraso avait du reste engagé la parole de l’Etat devant la représentation nationale que chacune de ces trois formes serait acceptable par le jury Idex. En ne validant que les Idex reposant sur la fusion (la première des trois formes de regroupement), le jury Idex a clairement pointé l’échec de la forme fédérale (la ComUE). De fait, le bilan des ComUE est intégralement désastreux. Ces usines à gaz bureaucratiques, opaques, clientélistes et nuisibles ont accaparé, comme on pouvait le redouter, une partie des ressources auparavant dévolues à la recherche et à l'enseignement. Que reste-t-il de la volonté affichée de “simplifier” et de “rendre lisible” ? Rien, sinon une accumulation de nouvelles couches de millefeuille bureaucratique. Que reste-t-il de la volonté de coopération territoriale? Rien, sinon une mise en concurrence par une succession d’appels d’offres d’’’excellence” plus ineptes les uns que les autres. A croire que les objectifs affichés n’ont jamais été que des prétextes pour des manœuvres d’un autre ordre. L’arrêt de l’Idex porté par la ComUE Sorbonne Paris Cité est un signe des plus clairs, puisqu’il était porté par M. Merindol, ancien conseiller du chef de l’Etat et principal idéologue des ComUE pendant la phase d’élaboration du projet de loi. Il est trop tôt encore pour juger des conséquences des fusions de Strasbourg, d’Aix-Marseille et de Bordeaux en matière de recherche et d’enseignement. On sait déjà que les restructurations ont été extrêmement coûteuses, destructrices pour nombre de personnels et ont conduit à une perte d’influence des lettres et sciences humaines. En Ile-de-France, les fusions en mastodontes éclatés entre sites distants supposent non seulement de fusionner les services centraux mais surtout de faire supprimer ce que le découpage arbitraire fait apparaître comme des “doublons” disciplinaires. Dans le cas de Sorbonne Paris Cité, ce serait à l’évidence un désastre.

Reste la troisième forme de regroupement : la confédération d’universités et d’établissements qui, dans un cadre institutionnel souple et efficace, garderaient une taille humaine. Formule encore inexploitée, et pour cause : la DGESIP a tout mis en œuvre (mensonges, pressions, chantage aux ressources) pour qu’elle ne puisse être ni choisie ni même discutée. Notre groupe s’est précisément constitué pour proposer cette solution sous forme d’amendements à la représentation nationale. Et de fait, la forme confédérale de regroupement figure bien dans la loi. La confédération est le modèle britannique par excellence, avec des exemples aussi célèbres qu’Oxford, Cambridge ou University of London. Elle présente deux avantages essentiels : l’étendue et la souplesse. Un réseau de coopération comme celui que nous envisageons permet à la fois d’étendre à l’échelle de l’Île-de-France le maillage collaboratif, sans superstructures coûteuses, et de laisser toute leur autonomie aux établissements. Il évite ainsi l’îlotage absurde qui émiette aujourd’hui les ComUE de la région-capitale et la lourdeur contre-productive de structures pyramidales inspirées de modèles d’organisation dépassés. Vue de l’extérieur (par exemple, du classement de Shangaï qui constitue le B-A-BA de la pensée manageriale [6]), seule la confédération (la Sorbonne) apparaîtrait, entraînant une “lisibilité” et une “visibilité” sans équivalent. Nous disposons aujourd’hui d’un créneau politique favorable pour procéder à une recomposition du paysage de l’enseignement et de la recherche de l’Île-de-France. Quand M. Mandon déclare qu’“une structure fédérale peut tout à fait permettre une intégration poussée” et que la Région semble enfin décidée à “élaborer une stratégie régionale universitaire et de recherche”, quand tous les Idex franciliens ont été sanctionnés par le jury, le moment est venu de repenser, sur de nouvelles bases, l’organisation d’un ensemble cohérent et efficace, coopératif et confédéral.

[1] Le jury est nommé en application de la convention du 23 novembre 2010, sur proposition d’un comité de pilotage présidé par le ministre chargé de l’ESR, du DGRI, de la DGESIP et du DAFACMENESR, proposition validée par le CGI. Il comprend pour l’essentiel des personnes impliquées dans la technostructure universitaire ou industrielle. Hormis une astrophysicienne de renom, les profils académiques des membres du jury sont ternes. On retrouve plusieurs de ces noms dans les archives de la CPU. Plusieurs des membres sont en situation de conflit d’intérêt notoire. Examinons les profils du président et des vice-présidents. M. Rapp (juriste, 37 articles sur le droit des contrats, h number 0 à 65 ans) et M. Tarrach (physicien, h number 31 à 68 ans) se sont succédé a la tête d’un lobby bruxellois, l’Association des Universités Européennes. L’un et l’autre ont dirigé des universités (Lausanne et Luxembourg) situées dans les tréfonds du classement de Shangaï. Mme Crawford Heitzmann (chimiste, h number 13 à 49 ans), passée par L’oréal et Air Liquide, complète le trio. Voir [6] sur le facteur h.
[2] Cette démission a suivi la présélection de Lille par le jury Idex, quelques semaines avant le Congrès de Poitiers du Parti Socialiste. Lille n’a au final pas été sélectionnée.
[3] Reconnaissons à ce jury une forme d’humour, puisqu’il souligne dans l’évaluation de l’Idex toulousain que déléguer une prise de décision à un comité externe est un signe de faiblesse de la gouvernance.
[4] Malgré le désaveu cinglant du jury Idex et l’absence d’adhésion de la communauté universitaire à leurs menées, les dirigeants de la ComUE SPC n’ont pas démissionné et tentent d’utiliser la stratégie du choc pour procéder à une fusion désastreuse dès la mi-juillet.
[5] Denis Ranque (Airbus Group), Pierre Pringuet (Pernod Ricard), Olivier Zarrouati (Zodiac Aerospace), Marwan Lahoud (Airbus Group), Jean-Christophe Mieszala (McKinsey), Caroline Laurent (Direction générale de l'armement), Patrick Pouyanné (Total), Xavier Huillard (Vinci), Antoine Frérot (Veolia Environnement), Philippe Varin (Areva), Philippe Knoche (Areva), Laurent Giovachini (Sopra Steria), Bernard Arnault (LVMH), Claude Bébéar (fondateur d'Axa), Jean-Louis Beffa (Saint-Gobain), presque tous issus de Polytechnique.
[6] Le Ranking est avec l’Appel à Projets et l’Evaluation, un instrument de contrôle du néo-management. On pourra réfléchir à partir de l’exemple ridicule et bénin suivant, fourni par les comptes Twitter les plus influents. On y constate que l’ensemble des universitaires actifs en ont été gommés, au profit de la technostructure. Une seule exception, au rang 5: M.Bouvet, qui a lancé récemment le mouvement de soutien au premier ministre M.Valls, le Printemps Républicain. Notons qu’avec une note de 77, notre compte @gjpvernant aurait été largement en tête de ce classement.

Triple fracture

 

Nous hébergeons cet appel à la grève du 31 mars émis par le Collectif des Jeunes Universitaires d'Ile-de-France, collectif auquel contribuent les plus jeunes d'entre nous.

Trois fractures qui travaillaient en profondeur la société française ont fait surface à l’occasion du mouvement soudain et massif contre la « loi Travail ».

La plus évidente est une fissuration du bloc historique néo-libéral.

On se rappelle la manière dont l’alliance entre le salariat du secteur public, la classe moyenne intellectuelle et les milieux populaires, alliance qui conduisit la gauche à la victoire électorale de 1981, s’est progressivement désagrégée au milieu des années 1980. On vit alors se constituer un nouveau bloc hégémonique rassemblant le système économique néo-libéral moderne et les représentations qui lui sont liées, représentations théorisées et instillées par le néo-management. L’emprise fut telle qu’au plus profond de la gauche, la mise en concurrence généralisée des individus, des structures et des territoires, la mise à bas de l’Etat providence, de l’Hôpital, de l’Ecole, de l’Université apparurent comme les terrains d’une “modernisation nécessaire”. Si le démontage social et démocratique a un temps été porté par le consentement et l’idéologie insidieuse de coproduction des “réformes”, la classe moyenne qui fournissait au néo-libéralisme son assise sociale est en passe, maintenant, de faire défection. Attaquée économiquement et socialement dans son essence, elle se détourne à présent des valeurs qu’elle a un moment glorifiées.

La seconde fracture est générationnelle.

Les babyboomers sont devenus adultes pendant les trente glorieuses, période marquée économiquement par une forte croissance, par une idéologie orientée vers la consommation et par une ascension sociale facilitée. Est-ce lié au fait que la génération précédente avait connu la honte de la guerre ? Les babyboomers ont accédé rapidement aux responsabilités et n’ont plus quitté le pouvoir depuis. Pour ce faire, ils n’ont eu de cesse d’auto-célébrer l’hédonisme conquis pendant leur jeunesse et de dénigrer les générations suivantes, la “Bof” génération et la génération “Bataclan”, supposées incapables d’élans vitaux, de pensée politique, de toute prise de responsabilité, et maintenues dans un état d’adolescence avancé. Ces générations – la “Bof” et la “Bataclan” – ont été et sont celles du « niveau qui baisse », du bac dévalué (qui ne saurait plus constituer le rite initiatique donnant accès à l’âge adulte), de la déresponsabilisation (à l’Université comme ailleurs), de la dépossession. Or, chaque génération a le droit et le devoir d’exercer le pouvoir pour modeler la vie qu’elle a, elle, devant soi, de prendre des risques, de construire de nouvelles valeurs, de nouvelles utopies, fussent-elles éloignées de celles de la génération précédente.

En un mot, le droit et le devoir d’accoucher d’elle-même.

Les babyboomers sont pleinement comptables du monde qu’ils ont contribué à construire pendant les trente années d’hégémonie néo-libérale, monde qui fait leur fierté. Comment les gérontes du moment pourraient-ils, dans ces conditions, prétendre à gouverner encore, prenant des décisions dont ils ne vivront pas les conséquences ?

La troisième caractéristique de la crise globale que nous traversons se manifeste par un décalage entre les camps politiques ou de manière plus large, les structures d’organisation, et les valeurs, l’idéologie qu’ils sont censés véhiculer. Ce décalage ne se fait jour que lorsque les représentations culturelles dominantes ne permettent plus l’adhésion aux politiques menées. Or, la “République des Communicants” et sa pratique de la triangulation n’abusent plus personne et la “raison économique” se fait mythologie. Le décalage est devenu une béance.

Et comment ne pas constater que l’absence d’adhésion à la ligne politique poursuivie continûment par-delà les alternances induit un danger supplémentaire : la tentation autoritaire, perceptible dans l’amoncellement de lois sécuritaires, dans l’utilisation quotidienne de la peur comme moyen de gouvernement, dans la promotion de l’homme providentiel, dans la nostalgie du leader charismatique et rédempteur — je suis le sage, le juste, le miséricordieux.

Cette crise générationnelle et systémique débouchera inéluctablement sur un monde nouveau. Il ne tient qu’à nous qu’il soit conforme à nos vœux et aux intérêts du plus grand nombre. Il nous appartient — à nous, et non à ceux qui l’ont conduit là où il est— de construire le monde. Ça nous regarde.

Aussi, le 31 mars, nous manifesterons, mais nous ne rentrerons pas chez nous.

Refonder l'Université dans le liberté, l'exigence et l'émancipation

Une note du pôle ESR du groupe
Jean-Pierre Vernant.

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Préambule
C'est avec enthousiasme, mais sans la moindre illusion, que nous contribuons à la consultation supposée alimenter la loi de simplification de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche. Avec enthousiasme, puisque cette simplification est nécessaire. Sans la moindre illusion, puisque la complexification qu'elle sera amenée à corriger provient des réformes menées depuis 10 ans, dans une continuité parfaite par delà les alternances, réformes dont l'antiphrase est un trait dominant. Ainsi, la réforme supposée concéder une "autonomie" aux universités mais de facto pilotée par le haut a-t-elle conduit à une dépossession des universitaires et à une mise à mal des libertés académiques. Des libertés qui sont pourtant au fondement de l'Université, sans lesquelles aucun enseignement, aucune recherche authentiques ne sont réalisables. Ainsi, la "coopération territoriale" a-t-elle conduit à détruire nombre de réseaux de collaboration en matière de formation et de recherche, en Ile-de-France en particulier. Ainsi, la "simplification" du millefeuille administratif supposée guider les "Assises de l'ESR" a-t-elle conduit à un déluge de structures supplémentaires, fortement bureaucratisées, et toutes plus contestables, coûteuses et inefficaces les unes que les autres quant à leur apport estimé à la qualité de la recherche et de l’enseignement supérieur. Chaque nouvelle mise en concurrence des individus ou des structures, caractéristique de la vague de réformes néolibérales, a conduit à une inflation bureaucratique sans précédent, à un retour en force du népotisme et du mandarinat, à l'inoculation de new public management à dose létale, avec son cortège de gadgets infantilisants destinés à assujettir et contrôler ceux sur qui il s'abat : appels à projets, évaluations, comités stratégiques, approche par compétences, ad nauseam. Dès lors, la probabilité est grande de voir cette nouvelle loi faire empirer les choses, avec la bénédiction de la fraction, maintenant significative, de la communauté universitaire reconvertie dans une activité de nature purement bureaucratique, la Conférence des Présidents d'Université en tête.
L'Université et la Recherche ont été tellement maltraitées qu'il s'agirait maintenant de reconstruire intégralement le système en en inversant la logique bureaucratique suivie jusque là et peu conciliable avec les prérequis de l’activité de recherche. Aussi prenons-nous très au sérieux la proposition de simplifier l'enseignement supérieur et la recherche, ce qui suppose de ne pas se contenter d'un toilettage, mais de viser des changements en profondeur.


I Appel à projets

I.1) Interdiction des appels à projets dont le coût consolidé dépasse 2% des aides distribuées
Analyse — Les appels à projets constituent la technique primordiale de contrôle et de dépossession du new public management, qui utilise volontiers les mots de "pilotage" et de "stratégie". Ils constituent une gabegie financière et humaine fantastique et conduisent à un développement massif des pratiques clientélistes et bureaucratiques. En effet, chaque appel à projet suppose une mise en concurrence, une évaluation par un jury et un suivi de projet, toutes choses qui orientent les ressources vers la bureaucratie plutôt que vers la recherche et l'enseignement et qui s’inscrivent dans un cadre précis : celui de la diminution des dotations pérennes des laboratoires. Il ne s’agit pas de proposer des ressources supplémentaires, mais d’étrangler la recherche en obligeant les chercheurs et les équipes à se couler dans le moule de projets pilotés par le politique, en renonçant donc à la liberté foncière du métier, supposée pourtant être garantie par la loi sur l’Éducation : le libre choix des sujets de recherche. La multiplications des appels à projets a conduit, en à peine 10 ans, à l'émergence d'une frange de la communauté universitaire, qui consacre le plus clair de son temps à asseoir son contrôle de la machine bureaucratique, et à en développer l'emprise. Ce n’est un secret pour personne, parmi ceux qu’il affecte, que ce système, en dépit de sa quête d’ “excellence” ouvertement affichée, dans les faits ne favorise la qualité, ni de la recherche produite, ni des formations dispensées. Pour ne donner qu'un chiffre, le rapport entre les sommes distribuées par l'ANR et le budget administratif de cette même ANR a crû linéairement de presque rien en 2005 à 8% en 2014. Par ailleurs, l'émission d'appels à projets est devenu le moyen de donner une apparence d'existence aux innombrables structures bureaucratiques créées depuis 10 ans, multipliant à l'infini le nombre de micro-agences de moyens inutiles, inefficaces et chronophages.

Recommandation — Nous recommandons l'interdiction de tout appel à projets et tout appel d'offres dont le coût d'organisation et de suivi soit supérieur à 2% des sommes distribuées. Ces 2% sont entendus en coûts consolidés, incluant les salaires des universitaires siégeant dans les jurys, les salaires des personnels de soutien mobilisés pour l'occasion, et les frais d'environnement. On conçoit aisément l'économie de moyens, le gain de temps et d'énergie, que représenterait le fait de limiter ainsi drastiquement le nombre de ces appels à projets qui pourrissent la vie universitaire. Pour des raisons identiques, nous recommandons de supprimer les contrôles et démarches administratives dès lors que le coût consolidé de la vérification est supérieur à 2% des dépenses.

I.2) Suppression de l'ANR
Analyse— L'ANR est devenue au fil des années une machine bureaucratique terrifiante, grignotant les libertés académiques, le temps et les moyens consacrés à leurs activités premières par les universitaires. L'inflation de son coût, en proportion inverse des sommes distribuées, a conduit à céder une partie importante de l’élaboration de la politique scientifique à une bureaucratie spécialisée dans la production de documents, présentés comme des "pilotages stratégiques", mais dont le vide de la pensée et la langue de bois qui les caractérisent autorisent à penser qu'aucun chercheur en activité ne les a même relus.
Les conséquences d’une telle politique ainsi que le taux de réussite en termes de  financements auprès de l’ANR -inférieurs à 8% des dossiers déposés- découragent les chercheurs et  les incitent à détourner une partie significative des sommes octroyées en cas de succès rendant ainsi caduque la politique des sujets de recherche prioritaires en France.

Recommandation— En cohérence avec la recommandation I.1, il est nécessaire de supprimer l'ANR, devenue une machine folle mue par une logique autonome intégralement bureaucratique, et orthogonale à ce titre à la production de savoirs et à leur critique. Par conséquent, nous recommandons de reverser dans les dotations pérennes des laboratoires (UMR, équipes d’accueil, etc.) les budgets qui ont été prélevés pour les appels à projets de l’ANR, et qui proviennent pour une large part de la diminution des dotations des laboratoires. Il faut laisser les chercheurs et enseignants-chercheurs libres de disposer au sein de ces structures de l’argent public destiné à financer leurs travaux sur les thématiques qui sont les leurs ; travaux dont, au demeurant, ils rendent compte à intervalles réguliers dans le cadre d’une évaluation a posteriori. Il s’agit de la seule évaluation qui soit adaptée à la démarche découvrante de la recherche et effectuée sur la base de l’objet singulier produit par la recherche et non à partir de critères à priori et extérieurs à celle-ci.

I.3) Rétablissement d'une politique de crédits centrée sur l'échelle du laboratoire et de la composante
Analyse— L'échelle humaine — nous entendons par là des structures regroupant au maximum quelques centaines d'universitaires — est la seule échelle pertinente pour l'Université. C'est l'échelle naturelle des unités de recherche — des laboratoires — et des composantes, échelle qui est la seule à garantir un fonctionnement au plus près des besoins de la recherche et de la formation des étudiants. C'est la seule échelle qui permette une mobilité permanente des thèmes et des pratiques de recherche, et une expérimentation audacieuse en matière d'enseignement. Les restructurations incessantes depuis 10 ans ont conduit à priver ces briques de base du système de l'essentiel de leur liberté d'organisation et de décision, ainsi que de leurs moyens de fonctionner. C'est la face cachée de l'"autonomie" des universités, mot qui recouvre une dépossession des universitaires (de leur métier, de leurs libertés académiques, de leurs moyens garantissant leur autonomie de pensée) et une destruction délibérée de cette échelle "communale" d'organisation, propice à la collégialité et au travail d'équipe. Il s'est agi, par la concentration des pouvoirs dans les mains d'une technostructure dont l'exigence en matière de recherche et de formation est le cadet des soucis, d'achever l'atomisation de la communauté universitaire.

Recommandation— C'est naturellement au niveau des unités de recherche et des composantes, que les financements doivent parvenir, pour redonner des moyens d'action au plus près des besoins. Cela favoriserait des projets de laboratoires, en lieu et place de projets individuels produits par des "managers du savoir". Cela constituerait une économie de moyens et de temps considérable. Enfin, cela donnerait une souplesse sans-pareil aux chercheurs pour mener des recherches exploratoires et prendre des risques. Les appels à projets, par la myriade de micro-agences de moyens auxquels ils ont donné naissance, créent de la norme et du conformisme quand la recherche a besoin d'ambition intellectuelle et de liberté d’exploration. Notre proposition de projets portés par les unités de recherche ne suppose évidemment pas que les budgets soient distribués indépendamment de la qualité des travaux passés ni d'une justification globale des dépenses prévisionnelles.

I.4) Suppression du Commissariat Général à l'Investissement, des Labex et des Idex
Analyse— L'évaluation factuelle des progrès en matière de recherche et de formation liés aux structures financées par le programme d'investissement d'avenir conduit à une conclusion nette : le PIA a consisté à verser des budgets importants, auparavant dédiés aux universités, dans les sables du désert ou dans des pipelines budgétaires de nature clientéliste. Le Commissariat Général à l'Investissement s'est illustré par un conservatisme, un corporatisme et une indigence intellectuelle qui ne donnent pas une image positive de l'Université et de la Recherche. Non seulement aucun progrès tangible n'est issu de ce programme, mais il a consisté en une orientation massive de fonds publics vers des filières grassement arrosées déjà : la filière énergétique nucléaire, les communications, les transports, l'armement, l'agrobusiness et l'industrie pharmaceutique. Pour ce qui concerne les Idex, nous renvoyons le lecteur aux recommandations concernant les regroupements.

Recommandation— Pour inculquer enfin une culture de l'innovation, de l'exigence, de la prise de risques et mettre fin aux pratiques clientélistes, il est nécessaire de supprimer le CGI et ses programmes pour réaffecter ses moyens aux besoins de l'Université et de la Recherche. C’est en effet une mesure de simplification de l’activité de recherche et de respect de ses spécificités.

I.5) Réduction et contrôle du Crédit d’Impôt Recherche
 Analyse— Le Crédit d’Impôt Recherche est une niche fiscale totalement inefficace. La modeste croissance des dépenses de recherche des entreprises est inférieure à celle du crédit d’impôt recherche. C’est donc l’Etat qui l’a entièrement financée, sans qu’il conduise au moindre effet de levier. Qui plus est, l’ensemble des pays qui n’ont pas de dispositif de ce type font mieux que les entreprises françaises. L’Allemagne, sans CIR, a un volume de recherche des entreprises qui est exactement le double de celui de la France et fait mieux tant sur l’emploi de docteurs que sur l’innovation. Par ailleurs, encore faudrait-il que cette croissance des dépenses de recherche des entreprises soit réelle, ce qui suppose que les déclarations fiscales le soient. Or, si les entreprises ont déclaré une augmentation fantastique du nombre de leurs chercheurs, les dépenses de recherche n’ont, elles, pas bougé. L’explication est connue : les entreprises ont, avec l’aide de cabinets de consultance spécialisés dans ces maquillages frauduleux (mais non tenus pour responsables en cas de redressement fiscal), fait passer des emplois de cadres pour des emplois de chercheurs afin d’accroître l’assiette des déclarations pour le CIR. Les grandes entreprises détournent ainsi de façon persistante une part importante du CIR de son objectif d’accroissement des dépenses de R&D. On peut ainsi estimer que 6Md€ sur les 15Md€ perçus n’ont pas été utilisés dans l’objectif affiché d’accroître les dépenses de recherche des entreprises de plus de 500 salariés. C’est en partie pour cette raison que le rapport du Sénat sur ce sujet a été censuré.
82 % (~25000) des emplois créés par les entreprises en R&D sur cette période l’ont été par des entreprises de moins de 500 salariés alors que ces entreprises n’ont bénéficié que de 37% de la créance (~ 9Md€). 80% des emplois créés par les PME l’ont été dans deux branches de services dont les activités de R&D sont en partie sujettes à caution. 18% des emplois (~5500) en R&D ont été créés par des entreprises de plus de 500 salariés qui ont bénéficié de 67% de la créance (~ 15Md€). Seules 8% des entreprises bénéficiaires du CIR ont eu recours au dispositif favorisant l’emploi des docteurs : le lobbying des ingénieurs issus de Grandes Ecoles, qui ne sont formés ni à la recherche ni à l’innovation, continue de peser lourdement sur l’économie du pays. Par ailleurs, le CIR accroît le chômage des docteurs et la désaffection pour les études et la recherche scientifiques.
Le Crédit d’Impôt Recherche est le symptôme du mal français: clientélisme, opacité, fraude fiscale, séparation entre le systèmes des grandes écoles chères et médiocres, et l’Université qui porte la recherche de qualité.

Recommandation— Le Crédit d’Impôt Recherche doit être supprimé et remplacé par des aides de l’Etat à la recherche industrielle transparentes, évaluées, et ayant un effet d’entraînement sur le financement des entreprises dans leurs propres recherches. Ces aides doivent être réservées aux PME, les grandes entreprises ayant prouvé avec le CIR qu’elles s’en servent presque exclusivement à des fins de défiscalisation. Elles peuvent prendre la forme de programmes thématiques, d’aides à l’investissement (prise en charge des intérêts), d’aides remboursables en cas de succès, ou même d’aides fiscales ciblées vers les PME et les pôles de compétitivité. Elles devront intégrer des chercheurs, ce qui suppose de disposer d’un doctorat.
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Schéma d’organisation de la Recherche Pure proposé par Jean Perrin

II Ressources humaines

Préambule— La dénomination "ressources humaines" fait partie de la novlangue néo-managériale, pour désigner la gestion. Nous étendons ici nos recommandations aux structures décisionnaires (en novlangue, "gouvernance"), absentes du questionnaire. Une partie de nos recommandations vise à dégager l'Université de l'emprise de la technostructure qui en a pris le contrôle, pour le pire.

II.1) Réaffirmation des libertés académiques
Analyse— Le programme d'"autonomie" des Universités se compose d'un triple volet: autonomie de gestion, autonomie administrative et autonomie financière. Il s'agit d'une "autonomie" structurelle qui supprime la seule autonomie fondatrice de l'Université : celle des universitaires. L'"autonomie" des universités est une dépossession des universitaires. Le développement anarchique de la technostructure qui a accompagné cette "autonomie" et qui se targue de "piloter stratégiquement" enseignement et recherche — remplaçant la pensée et le savoir par le vide communicationnel — a mis à mal les libertés académiques. Un autre aspect préoccupant de cette dépossession des universitaires de leurs conditions et modalités d’exercice de leur profession, avec ses deux volets conjoints : enseignement et recherche, est le déséquilibre dans ces deux termes engendré par le manque d’enseignants-chercheurs dans les universités pour assurer l’encadrement des étudiants. La semestrialisation avait été vendue comme le moyen pour les universitaires de partager leur activité en un semestre d’enseignement et un autre de recherche. Dans la pratique, l’enseignement et les tâches administratives, faute d’un personnel Biatss en nombre suffisant et statutaire, ont dévoré le temps en principe dévolu à la recherche pure. Celle-ci se réalise désormais souvent lors des périodes de vacances, principalement en été. Les CRCT (congés pour recherches ou conversions thématiques) qui pourraient corriger imparfaitement cette situation, ne représentent en réalité que 253 semestres pour près de 50 000 enseignants-chercheurs, soit en moyenne 1 semestre accordé tous les 196 ans ! Et ce chiffre pour 2016-17 est en baisse par rapport à la période précédente. Peut-on vraiment continuer à traiter les universitaires et les personnels non enseignants de l’université comme de simples “moyens” d’une politique de l’ESR sans moyens ?

Recommandation— Il est devenu nécessaire de réaffirmer les libertés académiques, comme fondatrices de l'Université, et de les garantir par le droit. Nous détaillons ci-après des dispositifs pratiques susceptibles de redonner aux universitaires une prise sur leur métier, seule à même de garantir la qualité de formation et de recherche nécessaire. Il convient de permettre aux universitaires de pouvoir accomplir leur activité de recherche dans les meilleurs conditions possibles, conformément à l’obligation théorique que l’université a à leur égard, et pour ce faire de rétablir le semestre de recherche voire développer les CRTC en nombre suffisant. Cela passe également par une augmentation significative du nombre de personnel de soutien à l’enseignement et à la recherche qui a tendance à se réduire comme peau de chagrin.

 

II.2) Limiter la durée cumulée des fonctions à responsabilités
Analyse— La confusion entre autonomie structurelle et autonomie des universitaires est entretenue par le fait qu'une grande partie de la bureaucratie est issue de la communauté universitaire. Nous avons ainsi vu nombre de collègues en difficulté professionnelle, ayant décroché de la recherche et disposant donc de temps, trouver naturellement leur place dans la technostructure parasitaire comme conseillers, préfigurateurs de pôles, membres de commissions inutiles, chargés de mission, etc. Ces activités sans rapport autre que nuisible à l'endroit de la recherche et de la formation ont fini par être celles ouvrant aux décharges, aux primes et aux promotions locales — dont les modalités sont évidemment décidées par ceux-là, "autonomie" oblige.

Recommandation—Il est nécessaire de procéder à un dégonflement important et rapide de la technostructure. Pour ce faire, nous disposons d'un levier simple et incitatif. Comme mécanisme d'incitation, nous recommandons d'établir une liste des fonctions à responsabilités (y compris celles de conseillers ministériels) et d’en limiter l'exercice à8 ans cumulés sur une carrière. De plus, nous souhaitons que le mandat de président d'université soit de 4 ans non renouvelable et qu'un mécanisme de destitution du conseil d'administration par un référendum d'initiative académique soit mis en place.

II.3) Suppression des membres extérieurs des conseils universitaires
Analyse— Le contrôle du système universitaire par des personnes ayant eu, dans leur grande majorité, une production savante négligeable s'appuie sur la présence de membres extérieurs dans les conseils universitaires. Dans l'écrasante majorité des cas, ceux-ci, choisis dans les réseaux relationnels des équipes présidentielles, ne participent pas aux délibérations, ne siègent pas, mais prennent part aux votes en donnant procuration. Leur vote est systématiquement légitimiste, les pratiques népotistes faisant le reste. Dans nombre d'universités, les regroupements ont par exemple été mis en forte minorité par les communautés universitaires, mais l'ont emporté à cause des procurations de membres extérieurs. Citons l’exemple récent du président directeur général du CNRS, M.Fuchs, outrepassant toutes ses prérogatives en envoyant un mail aux personnels CNRS de l’UPMC, prétendant que le CNRS avait choisi de soutenir la liste présentée par l’un de ses amis, M. Chambaz. Précisons que le CA du CNRS n’a pas été saisi de cette initiative toute personnelle.

Recommandation— Il est nécessaire de réaffirmer que l'Université n'est pas l'employeur des universitaires mais que l'Université, ce sont les universitaires, il est nécessaire de mettre fin aux réseaux clientélistes en supprimant les membres extérieurs des conseils universitaires. On pourra s'appuyer sur l'exemple de nombreuses universités de par le monde, comme Berkeley ou Cambridge.

II.4) Suppression de l'agrément de la CPU
Analyse— Le train de réformes d'essence bureaucratique que subit l'Université depuis 10 ans a été accompagné par une structure nuisible: la Conférence des Présidents d'Université (CPU). Cette association n'a eu de cesse de démanteler le service public universitaire en captant le pouvoir de décision à son profit. Cette association ne représente pas l'Université, c'est-à-dire les universitaires, lesquels n’ont pas d’instance équivalente pour faire part de leurs idées et recommandations touchant à la politique de la recherche et de l’enseignement supérieur auprès des pouvoirs publics. La CPU est l'émanation clientéliste de la bureaucratie qui en a pris le contrôle. Pour redonner toute sa place à notre Université, il convient de se défaire de cette désastreuse structure de lobbying.

Recommandation— Nous recommandons le retrait de l'agrément d'utilité publique accordé à cette association parasitique. Une alternative à cette proposition serait d’accorder la même reconnaissance et les mêmes moyens matériels que ceux dont bénéficie cette structure quasi patronale, paradoxale dans un milieu où la relation de subordination n’existe pas, à des structures équivalentes issues de la communauté universitaire constituées en associations en-dehors des structures représentatives existantes et ayant vocation à traiter des questions de l’ESR du point de vue de ceux qui font exister concrètement ce secteur d’activités et ont un savoir sur celui-ci que ni la CPU ni les tutelles ne possèdent.

II.5) Prévenir effectivement les conflits d’intérêts et abroger l’article L952-14-1 du Code de l’éducation
Analyse— Les conflits d’intérêts entre public et privé ou au sein de l’enseignement supérieur et de la recherche se sont multipliés. Les (auto)-nominations de membres de cabinets ministériels à des postes de pouvoir, les renvois d'ascenseur et l'établissement de lignes budgétaires scandaleuses sont devenus la norme. Il convient d'y mettre fin, pour des raisons morales, pour des raisons budgétaires et pour la qualité et l'intérêt du service. Les conflits d'intérêts sont favorisés par l’article L952-14-1 du code de l’éducation qui autorise les enseignants-chercheurs à exercer dans le privé en sus de leurs obligations de service.

Recommandation—Nous recommandons l'abrogation de l’article L952-14-1 du code de l’éducation. Nous recommandons l'instauration d’un contrôle des situations de conflits d’intérêts avec des fonctions passées ou actuelles avant toute nomination ou promotion, d'autant plus strict que les positions occupées sont élevées dans la hiérarchie décisionnelle.

II.6) Réforme des règles électorales pour le secteur de la santé
Analyse— Alors même qu'ils sont rarement au sein des campus universitaires et ignorent tout des autres disciplines, les professeurs de médecine sont à la tête d'un très grand nombre d'universités. Il y a là une anomalie qui nuit au bon fonctionnement de l'institution universitaire. Elle a une double origine. Les pratiques corporatistes du milieu médical conduisent en général à des votes staliniens (au dessus de 95%) pour la liste soutenue par le doyen et son entourage. D'autre part, les listes électorales conduisent à ce que votent des personnes sans le moindre lien avec l'Université.

Recommandation— Nous recommandons de libérer l'Université française de cette tutelle de la médecine en changeant les règles électorales de sorte à garantir la possibilité d'une expression démocratique dans les décisions. En contrepartie, il s'agirait d'accorder une plus grande autonomie budgétaire et gestionnaire au secteur santé des universités.

II.7) Supprimer les comités de sélection et revenir à des commissions élues
Analyse— Les anciennes commissions de spécialistes avaient des lourdeurs, étaient relativement opaques et soumises à un mandarinat qui taisait son nom. Elles étaient surtout critiquées pour leur tendance au localisme. La procédure des comités de sélection est encore plus lourde, encore plus opaque, beaucoup plus coûteuse en temps et en argent et a encore accru le localisme. Par ailleurs, une commission fonctionne bien lorsque la prise de parole est libre, ce qui suppose que ses membres se connaissent.

Recommandation— Nous recommandons d'en revenir à des commissions de spécialistes dont les membres soient élus par leurs pairs, pour leurs compétences disciplinaires. Par ailleurs, l'"autonomie" a bloqué le peu de mobilité géographique dont bénéficiaient les universitaires. Il convient de renforcer fortement ces possibilités de mobilité, et d'inscrire des modalités de fonctionnement des nouvelles commissions de spécialistes qui préviennent les recrutements endogames, au détriment des compétences, et les autres problèmes récurrents: profils de poste officieux éloignés des profils officiels, profils à moustaches étroitement fléchés, manque de considération pour les candidats (convocations tardives, auditions éclair, frais de déplacement élevés). Une modalité possible serait de confier le recrutement à une commission restreinte, dont le choix devrait être justifié dans le détail auprès de l'ensemble des électeurs de la commission.

II.8) Mettre fin aux politiques de primes
Analyse— Les primes constituent, avec les appels à projets, l'un des leviers de dépossession et d'atomisation de la communauté universitaire. Leur attribution est chronophage (donc coûteuse), inefficace et d'une opacité totale. Rappelons également que les primes ne contribuent pas au salaire socialisé. Enfin, de nombreuses primes sont décidées par la technostructure à son propre profit: ainsi, la prime vient en plus d'une décharge d'enseignement, et indépendamment de tout critère de qualité dans la mise en œuvre de la fonction. Les primes sont donc tantôt des instruments de coercition envers autrui et tantôt des auto-gratifications au sein de la frange bureaucratique qui, pourtant, nuit à la bonne marche de l'Université. Si les primes favorisent très fortement les activités bureaucratiques, elles conduisent aussi les personnels qui ne les perçoivent pas à se désinvestir de l’université, à se mettre en retrait de l’activité de gestion des enseignements et de la recherche, voire de l’enseignement et de la recherche, du fait du jugement de valeur que celles-ci suscitent inévitablement.
La politique des primes a donc pour conséquence d’engendrer une technostructure endogame totalement déconnectée de ce qu’est l’université dans ses pratiques quotidiennes et ses finalités, de favoriser uniquement les activités à haute valeur symbolique en négligeant “les petites choses” indispensables qui font que l’université fonctionne encore, de favoriser une hypertrophie dans la présentation des activités des acteurs de l’université, de démotiver une partie du personnel, exclue du processus d’attribution. Enfin une politique de quota dans la gestion des primes (par exemple pour la PES) est d’une absurdité intolérable. N’oublions pas non plus que les commissions chargées d'instruire les dossiers de demande de primes et de fournir un classement n’ont pas la main sur la décision qui sera finalement prise par les instances de direction et ignorent par conséquent ce qui a pu motiver les choix de ces dernières.

Recommandation— Il convient de mettre fin aux politiques de primes et d'augmenter les salaires en retour.

II.9) Unifier les grilles indiciaires
Analyse— Du point de vue salarial, les postes d'universitaires ne sont plus attractifs. Si cela fût compensé, un temps, par des libertés académiques sans pareil, la situation s'est tellement dégradée sous l'effet des réformes successives que sur ce plan là, aussi, la France décroche de son rang international.

Recommandation  — Pour prévenir l'expatriation des universitaires, tout en évitant le favoritisme devenu roi avec les nouvelles couches de millefeuille bureaucratique (ComUE, Idex, PIA, etc), il convient de supprimer les possibilités de rémunérations dérogatoires comme celles que certains présidents de ComUE s'octroient ou comme le salaire complémentaire récemment accordé à l’épouse du directeur du CNRS. Il convient de revoir les grilles indiciaires de sorte à les faire coïncider avec les standards internationaux des pays de niveau de production par habitant comparable. De même il convient de revoir la grille indiciaire des PUPH dont les salaires frisent l’indécence comparés aux autres universitaires.

II.10) Abandon du suivi de carrière
Analyse— Le suivi de carrière est la dernière attaque en vigueur contre les libertés académiques. les enseignants-chercheurs sont déjà régulièrement évalués, que ce soit au niveau de leur carrière (demande de qualification, de promotion, de congés, de prime, de recrutement, de mutation) et de leur production scientifique (réponses à appels à projets, soumission d'articles, d’ouvrages, etc.). Au mieux, ce « suivi de carrière » ne servira à rien et représentera une perte de temps considérable pour tous. Au pire, dans le contexte actuel de pénurie budgétaire et de gel des postes, ce « suivi de carrière » constituera un outil de gestion que les présidents d'université seront incités à utiliser pour combler les déficits en alourdissant les services obligatoires d'enseignement. Cette mesure réduira le temps consacré à la recherche scientifique. Dans ce cadre, le suivi de carrière ne peut être interprété que comme un outil de contrôle supplémentaire auquel les universitaires sont tenus de se soumettre et qui n’a qu’une fonction coercitive pour parvenir à un objectif purement gestionnaire.

Recommandation  — Nous recommandons d'abandonner toute mesure d'évaluation récurrente et obligatoire des enseignants-chercheurs, comme figurant dans le décret n° 2014-997 du 2 septembre 2014. Nous recommandons en revanche l'évaluation sérieuse des politiques publiques, jamais menée sérieusement avec correction en cas d'échec.

II.11) Revaloriser la fonction de recteur
Analyse— Dans un contexte où il est question de revaloriser le doctorat en en faisant un diplôme permettant d’accéder à des postes de direction au sein de la haute fonction publique notamment, l'assouplissement des conditions requises pour les fonctions de recteur et de chancelier des universités est un camouflet à l'endroit des universitaires, et une imposture. La dispense élargie de doctorat ne garantit plus la compétence des candidats pour assumer de telles fonctions.

Recommandation  — Nous recommandons l'obligation de doctorat pour les fonctions de recteur, de chancelier des universités, de ministre ou de secrétaire d'Etat à l'ESR, de conseiller ministériel ESR.

II.12) Créer des revues savantes européennes adossées à une Académie Européenne
Analyse— Les revues scientifiques sont devenues, avec une large complicité, majoritairement privées et à but lucratif. Le contrat léonin avec Elsevier en est l'exemple le plus saillant.

Recommandation  — Nous recommandons la création et le soutien financier de sociétés savantes européennes en charge de revues publiques non-lucratives de haut niveau. Un exemple sur lequel se fonder serait la revue Proceedings of National Academy of Science, adossée à l'Académie étatsunienne des Sciences.

II.13) Suppression de l’Habilitation à Diriger des Recherches (HDR)
Analyse— La HDR devait non seulement compenser la suppression de la thèse d’état mais encore garantir la qualité de l’encadrement des doctorants. On constate aujourd’hui qu’elle ne sert que de filtre pour interdire l’accès à certaines ressources (PES, contrat doctoraux …) aux “jeunes” universitaires qui entrent de plus en plus tardivement dans la fonction. La HDR repose sur une absurdité puisqu’elle nécessite obligatoirement d’avoir encadré un doctorant pour pouvoir encadrer un doctorant. De fait elle permet de développer un clientélisme auprès de mandarins qui prêtent leur nom afin que le prétendant à la HDR puisse encadrer un doctorant. Elle permet ainsi à ces mandarins d’accumuler une “masse” impressionnante d’encadrement de thèses en plus de leurs activités administratives importantes, ce qui leur garantit une position symbolique conséquente -et les jouissances qui en résultent- au sein de l’université et du monde scientifique.

Recommandation  — Nous recommandons de supprimer la HDR et de créer une habilitation sur avis local (commission de spécialistes) ou national (CNU).

III Comue et regroupements

III.1) Suppression des ComUE
Analyse— Le bilan des ComUE est intégralement désastreux. Ces usines à gaz bureaucratiques, opaques, clientélistes et nuisibles ont accaparé, comme on pouvait le redouter, une partie des ressources auparavant dévolues à la recherche et à l'enseignement. Il est du reste symptomatique que le père des ComUE ait publié 6 articles scientifiques en 40 ans de recherche, ce qui, aujourd'hui, ne lui permettrait même pas d'être auditionné pour un poste de maître de conférences. Que reste-t-il de la volonté affichée de "simplifier" et de "rendre lisible" ? Rien, sinon une accumulation de nouvelles couches de millefeuille bureaucratique. Le retour d'expérience est pourtant divers, comme le montrent ces exemples symptomatiques. La ComUE UBL a été fondée sur un double pari, la fusion des deux régions et l'obtention de l'Idex. Ce double échec patent procède d'une stratégie sourde aux aspirations des personnels et soumise aux injonctions des pouvoirs locaux et aux oukazes de la DGESIP (l'ampleur du dommage doit beaucoup aux personnalités de Mme Bonnafous-Dizambourg et de M. Carrière). Les ComUE de Paris Centre ont détruit le tissu coopératif de laboratoires et de formations co-habilitées en sciences exactes, obtenant l'exact contraire de l'effet prétendument recherché : une mise en concurrence destructrice, une multiplication des masters, une destruction sans précédent des libertés académiques et une mise sous tutelle d'un petit groupe clientéliste connu publiquement sous le nom de "groupe Marc Bloch". La ComUE Sorbonne Paris Cité a ajouté trois nouvelles couches de millefeuille, toute conçues sur le double principe de l'opacité et  du caporalisme : des facultés chapeautant les UFR, dégonflées de leurs prérogatives, des pôles chapeautant les facultés, et enfin la ComUE soumise au bon vouloir d'un Président et d'un Bureau omnipotents. Paris Saclay doit retenir notre attention. Il s'y est mis en place les principes industriels du cannibalisme : constituer un ensemble plus grand dont on prélève l'étage doctoral et les joyaux en matière de recherche, puis, dans un coup d'accordéon, reconstituer un noyau autour des grandes écoles et du CEA entouré d'une université paupérisée, en charge de l'enseignement de masse. On a vu à Paris Saclay un déchaînement de tous les lobbies conservateurs: le CEA, à l'évidence, qui a disposé de relais directs au ministère, et un groupe de patrons du CAC 40 (Denis Ranque (Airbus Group), Pierre Pringuet (Pernod Ricard), Olivier Zarrouati (Zodiac Aerospace), Marwan Lahoud (Airbus Group), Jean-Christophe Mieszala (McKinsey), Caroline Laurent (Direction générale de l'armement), Patrick Pouyanné (Total), Xavier Huillard (Vinci), Antoine Frérot (Veolia Environnement), Philippe Varin (Areva), Philippe Knoche (Areva), Laurent Giovachini (Sopra Steria), Bernard Arnault (LVMH), Claude Bébéar (fondateur d'Axa), Jean-Louis Beffa (Saint-Gobain)) pour détruire toute possibilité de constituer un ensemble universitaire. Que dire de la ComUE Léonard de Vinci, intégralement virtuelle ? Que c'est une réponse désastreuse à une question qui ne se posait pas. Que dire d'Hesam, qui a explosé en vol ? Que dire du gâchis en Ile-de-France dont le découpage arbitraire à la hache ne fut pensé que dans l'intérêt des seuls médecins ? Que le projet que nous avons porté d'une Université confédérale francilienne, sur le principe de Cambridge ou d'University of London, reste le seul valide et qu'il est encore temps de le mettre en oeuvre.
Notons aussi le coût exorbitant de ces structures ; à titre d’exemple la CoMUE SPC distribue 13 millions d’euro à ses huit membres et consomme trois millions d’euro pour son fonctionnement.

Recommandation  — Les ComUE doivent être supprimées dans les plus brefs délais. Ne doivent subsister que des Universités à taille humaine, mises en réseau de manière confédérale, sans la moindre couche décisionnelle qui supplante celle des universités. De sorte à pouvoir recomposer le paysage francilien de manière cohérente, la proposition pourra être faite de réassembler des fractions des universités existantes pour former des universités complètes dont les mutualisations à la carte constituent une université confédérale francilienne naturellement baptisée : la Sorbonne.

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Loi de simplification.

III.2) Signature unique sur les articles: "Recherche Publique Française"
Analyse— On comprend aisément que le "ranking" compte parmi les outils favoris du néo-management, puisqu'il s'est donné pour tâche d'assujettir les individus en détruisant toute auto-organisation, toute solidarité, toute autonomie par la mise en concurrence des individus et des structures. C'est ainsi que les "décideurs" de l'ESR ont brandi à tout va des classements internationaux et en particulier l'inénarrable classement de Shangaï. Il s'agit de se débarrasser définitivement de cet outil d’assujettissement. Il s'agit surtout de réaffirmer le but de l’Université : produire, transmettre, critiquer et conserver des savoirs, à l’aide de pratiques et de méthodes de travail et de relations interpersonnelles et institutionnelles favorisant la liberté et l'émancipation par rapport aux pratiques établies et à la pensée héritée.

Recommandation  — L’intégralité des publications des chercheurs et universitaires français sera signée d'une unique affiliation: "Recherche Publique Française" ou, bien sûr, tout équivalent. Chaque chercheur disposera d'un numéro de  publiant, selon une norme internationale comme researcherID, lui permettant de voir ses publications répertoriées automatiquement, de contrôler, compléter et valider la liste en fin d'année. Sur cette base, les publications issues de chaque laboratoire et de chaque université seront instantanément accessibles, facilitant le système de dotation. Les tutelles multiples, nécessaires à des réseaux de recherche féconds, seront instantanément prises en compte dans les calculs, engendrant une simplicité remarquable vu de l'extérieur du système, comme de l'intérieur. Ni les laboratoires, ni les universités n'apparaîtront sur les publications, de sorte que "Recherche Publique Française" sera dès la première année devant Harvard au classement de Shangaï. Avant que “Recherche Publique Étasunienne” et “Recherche Publique Chinoise” viennent supplanter la première et se supplanter l’une l’autre, avant que... Misère de la course aux classements internationaux.

III.3) Mettre fin à la dualité entre Grandes Ecoles et Université
Analyse— L'un des buts affichés des regroupements était de rapprocher les Grandes Ecoles de l'Université. Nous partageons évidemment ce but. La France a cette particularité de former des ingénieurs qui, hormis dans quelques écoles publiques exceptionnelles, ignorent tout de la recherche. La France est dotée d'un nombre considérable de petites écoles privées, à but lucratif, proposant à leurs étudiants sélectionnés une formation médiocre, déconnectée de toute recherche. Contrairement aux grands pays développés, les ingénieurs qui font une thèse (de PhD) en France sont minoritaires. Il y a là un facteur d'accélération de la désindustrialisation du pays. Que l'on note, encore, l'esprit de corps et l’entre-soi qui règnent parmi les anciens élèves de Grandes Ecoles, et l'on comprendra le conservatisme qui domine en la matière. En Allemagne, l'Université est entièrement gratuite et forme des docteurs ingénieurs, le PhD étant la norme. En conclusion, il est impératif de mettre fin à la dualité entre Grandes Ecoles et Université. A fortiori il convient d'éviter de modeler l'Université sur ces Grandes Ecoles.  Il faut enfin que les étudiants qui réussissent le mieux leur parcours scolaire reçoivent enfin une formation universitaire exigeante et émancipatrice, qui s'appuie sur la recherche la plus en pointe, et non sur un bachotage hors sol et stérile. Là encore, la loi sur les regroupements a magistralement échoué. Il suffit de regarder la situation de la ComUE d'Aquitaine ou celle de Paris Saclay pour s'en convaincre : une catastrophe.

Recommandation  —Il convient de mettre en œuvre des solutions fermes, rapides et efficaces pour faire fermer cette myriade de mauvaises écoles privées, et pour en réintégrer les étudiants dans une Université exigeante dont les formations soient revalorisées. A terme, il faudrait parvenir à un statut unique d'Université, fondée sur le couplage entre recherche et enseignement, sans permettre de statut dérogatoire. Il n'y a d'autre Université qu'humboldtienne, la dualité entre "université de recherche" et "université d'enseignement" introduite ces trois dernières années par le groupe clientéliste Marc Bloch n'étant qu'une façade médiocre au désengagement de l'Etat dans certains territoires et à leur mise en concurrence. L'exécutif pourra combiner la fermeture de Grandes Ecoles, leur nationalisation, ou, dans une phase transitoire, leur association à une université.


 

IV Formation

Préambule— La formation universitaire est prise dans un double mouvement. D'une part, la séparation entre Grandes Ecoles et Université a conduit à un système où les premières ont les meilleurs étudiants (sélectionnés à l’entrée) et la seconde les meilleurs enseignants-chercheurs, mais paradoxalement aussi à ce que les uns et les autres ne se rencontrent jamais. D'autre part, la démocratisation des études a été un succès pendant les trente glorieuses jusqu'au tournant du milieu des années 1980. Tiré par le plein emploi et les mesures sociales issues du Conseil National de la Résistance, on est alors parvenus à l'élévation du niveau de connaissances de toutes les fractions de la population. On connaît ce paradoxe, brillamment mis en avant par Baudelot et Establet, d'un niveau qui baisse légèrement lorsqu'on regarde une classe donnée (le Bac par exemple) alors même que les 1%, 10%, 99% de la population la plus instruite voit leur niveau de formation s'élever. Les mêmes mesures montrent que le chômage de masse et le néo-libéralisme triomphant ont conduit à une seconde massification qui a dégradé le niveau de formation de l'ensemble de la population. On a vu ces dernières années fleurir les bonimenteurs de l'"innovation pédagogique", agitant des amulettes magiques supposées remédier aux dégâts de l'Ecole. La plupart de ces charlatans qui peuplent les "commissions stratégiques" n'enseignent pas, se contentant de communication découplée de l’expérience de terrain, souvent afin de détourner de l'argent public vers la vente de marchandises par le secteur privé. Prenons un exemple. Les expérimentations de MOOC aux Etats-Unis et en France ont démontré que cette tentative de mécanisation de l'enseignement est un échec magistral. Qu'on juge sur pièces: 5% de taux de réussite, contre 50% dans un enseignement classique; parmi ces 5%, l'écrasante majorité des étudiants ont déjà un diplôme de même niveau que celui préparé, ou sont eux-mêmes enseignants dans la discipline; 70% d'abandon, contre 20% pour un enseignement classique; un coût exorbitant en moyens financiers et humains. Cette évaluation factuelle existait avant même la promotion des MOOC au sommet de l'Etat par des charlatans. Cela n'a pas empêché le détournement de moyens significatifs des formations qui fonctionnent, vers ces machines à échouer. Aujourd'hui, il devient indispensable de reconstruire l'Ecole et l'Université en commençant par se débarrasser des comités Théodule et de redonner pouvoir de décision et libertés académiques aux seuls enseignants. Il s'agit surtout d'affirmer la nécessité d'une formation universitaire adossée à la recherche de haut niveau, et fondée sur l'émancipation des étudiants comme des universitaires. Le Baccalauréat doit devenir, enfin, l'étape initiatique qui, dans le domaine du savoir, fait passer les adolescents dans le monde adulte de l'Université. La lycéisation en cours de l'Université, en dépossédant universitaires et étudiants, en infantilisant, est déjà une régression.
 
IV.1) Obligation d'avoir la même offre de formation aux deux semestres
Analyse—L'échec en Licence est une notion trop souvent rapportée à un indicateur quantitatif: le taux de réussite. Ainsi, lorsque les solutions pseudo-innovantes et souvent hors sol échouent, en vient-on à brader la délivrance des UE, puis des semestres, puis des diplômes. S'il y a un échec, c'est celui de la maîtrise des concepts, des outils, des grammaires enseignés, qui peut se redoubler d'un échec à développer une pensée autonome. C'est évidemment dans cette deuxième acception que nous prendrons l'échec en Licence. En conséquence, les solutions doivent s'inscrire dans le contexte de ce qu'est l'Université : un lieu de responsabilité, d'exigence et de liberté.

Recommandation  —Une solution à même d'améliorer de manière significative la réussite en Licence consiste à supprimer l'une des causes d'échec : le fait qu'un semestre raté soit suivi d'un autre semestre qui s'appuie sur le premier. Cela engendre non seulement un échec à ce second semestre mais en général un découragement qui conduit à ce que le redoublement, après six mois de décrochage, soit lui même difficile. Il s'agirait donc d'obliger les universités à proposer strictement la même offre de formation aux deux semestres. L'essentiel de la charge d'encadrement provenant des Travaux Dirigés et des Travaux Pratiques, le surcoût proviendra essentiellement du duplicata du cours magistral aux deux semestres. Ce surcoût bien réel, à traduire en embauches, vient en contrepartie d'un effet significatif, selon nos simulations. Ce principe s'articulerait également avec des réorientations à l'issue du premier semestre ou avec le principe d'un semestre 0, destiné à remettre à niveau les étudiants n'ayant manifestement pas le niveau requis pour suivre la filière choisie, et à leur donner les bases d'une méthode de travail créant les conditions d'une autonomie intellectuelle.
Puisqu’il s’agit dans les discours officiels de mettre l’étudiant au coeur du dispositif universitaire, puisqu’il s’agit toujours dans les discours officiels de favoriser une pédagogie différenciée, de tenir compte des différentes sensibilités, expériences acquises au cours de la scolarité par les uns et les autres, la promotion de  cette recommandation relève du bon sens, de la logique et de l’efficacité.

IV.2) Garantir le financement des formations
Analyse— L'Université ne représente qu'une partie du budget dévolu à l'ESR —essentiellement le programme 150 — et cette partie a connu un désengagement de l'Etat.

Recommandation— Nous recommandons que l'habilitation de formation par l'Etat comporte une annexe financière qui conduise, de manière contractuelle, à ce que l'Etat en assure le financement.

IV.3) Réaffirmer les libertés universitaires
Analyse— Le déferlement du néo-management sur l'Université a conduit à une dépossession des universitaires (au profit de la médiocrité managériale) comme des étudiants. Quand le Baccalauréat devrait constituer une étape initiatique qui garantisse que l'on soit traité en adulte au-delà, les réformes des dernières décennies n'ont eu de cesse de déresponsabiliser les étudiants, de pousser à former au panurgisme en troupeaux. Avec une justesse effarante, la mutation de la société disciplinaire vers la société de contrôle prédite par Foucault est advenue, poussée par la vague de crétinisation néo-libérale. Il est temps d'en revenir au rôle de l'éducation selon Condorcet : rendre les "citoyens indociles et difficiles à gouverner". Cette remarque touche aux deux aspects de la démocratie, à la fois mode de gouvernement d’un collectif humain par un appareil d’Etat dont les responsables sont élus et doivent des comptes à la nation, c’est à dire au peuple dont ils détiennent leurs mandats ; mais également forme d’auto-organisation collective notamment autour d’un domaine d’activités, d’un commun, etc. L’activité de recherche et d’enseignement répond naturellement à la seconde, à la fois dans son organisation interne et dans la formation de citoyens aptes à prendre part à la chose publique et faire preuve d’autonomie dans leurs choix de vie et d’inventivité dans la conduite de leurs activités, professionnelles notamment, et d’un sens critique à l’égard des pratiques et des discours relatifs à l’action publique et aux justifications que les professionnels de la chose relayés par les médias, sont susceptibles de lui donner. D’où en effet le portrait idéal du citoyen en démocratie qui est d’être et de demeurer indocile et difficile à gouverner, au sens où il est apte à se gouverner lui-même selon les principes de la démocratie pour peu que les moyens lui en soient donnés et parmi eux l’éducation. En tout état de cause une société n’est pas démocratique si ces citoyens n’ont pas la possibilité de se vivre pleinement sur ce mode. Il en va des citoyens comme des chercheurs, universitaires et apparentés.

Recommandation— Seule la reconstruction d'une Université fondée sur la confiance en la compétence des universitaires, mettant en avant les principes d’autorégulation propres à l’activité de recherche, préservation et transmission des connaissances, et libérée de sa technostructure envahissante, est susceptible de répondre aux enjeux de formation du pays. Cela suppose de garantir par la loi les libertés académiques et de donner aux équipes enseignantes au travers des Unités de Formation et de Recherche des libertés accrues, seules à même de favoriser des enseignants-chercheurs s’efforçant de penser par eux-mêmes et de s'organiser collectivement et démocratiquement afin de mieux former des étudiants en pleine autonomie de pensée, à même de prendre des risques, de penser hors des sentiers battus.

IV.3) Création d'un grand service public propédeutique
Analyse— L'Université a perdu sa place de référence dans l'enseignement supérieur en France, concurrencée qu'elle est, dès la première année, par les IUT, les classes de BTS et les classes préparatoires aux Grandes Ecoles.

Recommandation— Nous recommandons de rapprocher ces cursus, sans toutefois les normaliser dans un dispositif autonome, dans un grand service public propédeutique au sein des Universités.

IV.4) Suppression de la commission des titres d'ingénieurs
Analyse—La singularité française provient, on le sait, de la séparation néfaste entre Grandes Ecoles et Université. Une myriade d'écoles privées (et chères), de piètre qualité, sans la moindre recherche, est en charge de la formation des étudiants sortis du lycée avec les meilleurs résultats. Souvent, ces écoles n'assurent même plus de formation technique, se contentant d'une formation managériale, de gestion de projet. Le redressement économique du pays nécessite une action forte pour mettre un terme à cette situation et insuffler, enfin, un esprit de recherche aux cadres supérieurs et aux ingénieurs.

Recommandation— La commission des titres d'ingénieurs a trente ans de retard sur les besoins de l'industrie et est au cœur de l'édu-business des grandes écoles privées. Nous recommandons sa suppression.

IV.5) Réforme de la première année de médecine (PACES)
Analyse— La première année de médecine est une formation contraire à tout l'esprit de l'Université, favorisant le bachotage indigent plutôt que le développement d’une pensée libre et curieuse. Elle n'est en aucun cas à la hauteur de l'enjeu que constitue la formation propédeutique de médecins. Par ailleurs, cette formation est destructrice pour une fraction importante des étudiants recalés.

Recommandation— Nous recommandons de réformer la première année de médecine pour cesser de détruire la vie de tant de jeunes adultes mis en échec, et pour assurer une authentique formation universitaire.

IV.6) Supprimer le RNCP et sortir du processus de Bologne
Analyse— Le fichierRNCP est un moyen contestable de promotion de formations commerciales non-diplomantes destiné aux collectivités locales, aux chambres de commerce et au patronat. En réalité, la commission nationale de la certification professionnelle qui tient le fichier RNCP n'opère aucun contrôle de qualité et entretient savamment la confusion entre formations douteuses et formations soumises à l'habilitation ou à l'accréditation. Le clientélisme et la marchandisation étant promus au rang de politique publique, l'édu-business s'est emparé de  ce fichier pour tromper les étudiants et leur famille sur la nature des formations qu'il propose et qui s’apparente à de l’escroquerie pure et simple.

Recommandation— Le fichierRNCP doit être supprimé.

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