Ventiler, quantifier le taux de CO2, filtrer

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En résumé

  • La ventilation des locaux est un facteur clé de réduction de la transmission épidémique, améliorable par des mesures simples et peu coûteuses.
  • L’équipement du milieu scolaire et universitaire en capteurs de taux de CO2 est nécessaire pour recenser les salles dont la ventilation pose problème, avec un objectif quantitatif (650 ppm) et un niveau au-delà duquel une révision du protocole de ventilation s’impose (850 ppm).
  • Des purificateurs d’air doivent être installés dans les lieux de restauration collective, puis dans les pièces dont la ventilation ne peut être améliorée.
  • Les tests salivaires rapides de groupe, les masques FFP2 non-médicaux et l’installation graduelle de VMC à double-flux constituent des moyens complémentaires pour diminuer la contagion.

Ils ne manquent pas d’air…

“On doit s'attaquer très fermement aux foyers d'infections [clusters] locaux, sinon à Noël on aura [en Allemagne] des chiffres comme ceux de la France.” [1]

A. Merkel, le 28 septembre 2020

“Les aérosols sont déterminants, les endroits fermés sont un problème. Nous devons donc faire attention à la ventilation.“) [2]

A.Merkel, le 29 septembre 2020

“Les établissements sont prêts à recevoir les étudiants”

F.Vidal 3 septembre 2020

“Ce ne sont pas des clusters par promotion mais des clusters par groupe d'amis (...) Rien ne nous dit que les contaminations se fassent au sein des établissements de l'enseignement supérieur.”

F.Vidal, le 28 septembre 2020

“Les récentes évolutions de la #COVID19 conduisent à restreindre les capacités d’accueil des établissements d’enseignement supérieur situés en zones d’alerte renforcée ou d’alerte maximale à 50% de leur capacité nominale dès le 6 octobre.”

F.Vidal, le 5 octobre 2020

“N’oublions pas que les étudiants comme les néo-bacheliers ne se sont pas rendus en cours pendant près de six mois et pour s’adapter aux méthodes de l’enseignement supérieur, il faut une part de cours à distance.”

C.Kerrero, recteur de la région Ile-de-France, le 5 octobre 2020

En dernière instance, la rentrée en “démerdentiel” procède de ce qu’on appelle en algorithmique un interblocage (deadlock en anglais), qu’il faudrait baptiser ici «L'étreinte mortelle de la bureaucratie". Les universitaires attendent les instructions des directeurs de composantes et laboratoires, lesquels sont à l’affût des normes et des procédures qui ne manqueront pas d’être édictées par les Doyens de Faculté qui, eux-mêmes, guettent les spéculations éclairées — n’en doutons pas — des présidences, lesquelles temporisent pour ne pas contrevenir aux directives à venir du ministère, cependant que le cabinet dudit ministère sursoit à toute décision avant les arbitrages de l'Elysée et de Matignon, dont les conseillers, faute de renseignement objectivé sur la situation, poireautent en prenant connaissance sur Twitter des plaintes des universitaires.

Reboot.

Nous proposons ci-dessous une fiche pratique à l’usage des collègues comme de la technostructure pour mettre en œuvre des moyens simples de réduction de la propagation épidémique en milieu confiné.

Etat épidémique

L’épidémie a cru, pendant les trois derniers mois, d’un facteur 2 toutes les trois semaines, environ. Le taux de reproduction épidémique (nombre de personnes contaminées en moyenne par une personne atteinte) est légèrement supérieur à 1. Pour l’abaisser le plus bas possible en dessous de 1, et juguler l’épidémie, il est nécessaire de cumuler des politiques publiques normatives et incitatives pour atteindre par chacune un facteur d’abaissement de la transmission.

Facteurs de transmission épidémique

Les personnes contaminées asymptomatiques génèrent un aérosol de micro-gouttelettes, dont une fraction n’est filtrée ni par les masques de tissu, ni par les masques chirurgicaux, et induisent une concentration de virus qui dépend :

  • du nombre de personnes secrétant du virus dans la pièce,
  • du flux de ventilation de la pièce
  • du volume de la pièce
La probabilité qu’une personne saine soit contaminée croit avec
  • la concentration en particules virales, possiblement avec un effet de dose (non-linéarité), voire un effet de seuil
  • le temps de présence dans l’atmosphère contaminée
Chaque personne a un système immunitaire spécifique qui implique que cette probabilité de contamination — pour grossir le trait, le seuil de concentration virale — varie entre individus. De plus, les données actuelles suggèrent que l'infection par le SARS-CoV-2 accroitrait la production du récepteur du virus ACE2 par les cellules pulmonaires, favorisant la fixation ultérieure d'autres virus sur ces cellules, ce qui augmenterait la probabilité de contamination. Toutefois cette probabilité n'est pas connue, même en moyenne.

En résumé, on peut agir sur la ventilation, qui permet de maintenir la concentration virale la plus basse possible, sur la dénaturation ou le piégeage des particules virales, sur la qualité des masques et sur la détection préventive de personnes atteintes.

Ventilation (quantification, contrôle et mesures effectives)

Les gouttelettes exhalées de taille inférieure à 5 µm (aérosols) se maintiennent en suspension dans l’air pendant plusieurs heures. Le renouvellement de l’air est donc requis pour éviter une transmission aéroportée par ces aérosols potentiellement chargés en virus. Pour quantifier le renouvellement de l’air dans une salle, on peut mesurer la concentration de CO2 dans l’air à l’aide de capteurs infra-rouge. Dans l’hypothèse basse de linéarité entre probabilité d'infection et concentration virale, la concentration de CO2 dans l’air, une fois soustraite celle du milieu extérieur, détermine directement la probabilité de contamination, indépendamment du nombre de personnes dans la pièce et de son volume, quand une personne sécrétant du virus s’y trouve. Des modèles hydrodynamiques plus fins peuvent être produits si besoin.

Il convient d’aérer le plus possible, en conservant une température permettant de travailler confortablement. La mesure la plus simple consiste à exiger que les portes des salles soient ouvertes et d’aérer 5 minutes en grand toutes les 30 ou 45 ou 60 minutes, et plus longtemps en début de matinée, à la pause déjeuner et en fin d’après-midi. Il est nécessaire d’aérer très fortement les lieux de restauration, où la transmission est extrêmement rapide et efficace. Il convient aussi de demander aux élèves et aux étudiants de se vêtir chaudement (pulls, polaires, etc) pour pouvoir aérer. Le chauffage doit être réglé pour prendre en compte l’aération. Ces consignes doivent faire l’objet d’une circulaire envoyée à tous les personnels et l’information communiquée à tous les usagers, lesquels seront invités à s’en saisir et à les adapter localement. Il convient d’inverser la logique d’intervention de l’Etat, appelé à fournir une aide effective, y compris matérielle, et une boîte à outils d’aide à la décision aux composantes des établissements universitaires.

La seconde mesure consiste à équiper tous les établissements de capteurs de CO2 de sorte à optimiser la ventilation de chaque pièce:

  • fenêtre entrebâillée en permanence ou ouverte périodiquement en grand
  • révision des systèmes de ventilation forcée, quand ils existent, et réglage des vitesses de ventilation

La mesure de CO2 s’effectue à 1 m 50 ou 2 m du sol, avec un relevé au cours du temps. Le taux de CO2 doit être amené, en permanence, au niveau le plus bas possible. Un objectif quantitatif consiste à essayer d’atteindre 200 ppm de plus qu’à l’extérieur (soit 650 ppm à Paris). Les mesures préliminaires effectuées en milieu universitaire et scolaire montrent des taux anormalement élevés, y compris là où les VMC sont aux normes. Passer de 1500 ppm à 650 ppm permet de gagner au moins un facteur 5 en probabilité d’infection, et probablement beaucoup plus, par effet de seuil/de dose. Il conviendrait de fixer un maximum raisonnable (850 ppm est une valeur type recommandée par différents scientifiques) au delà duquel il faille:

  • diminuer la jauge d’occupation
  • ajouter un système de filtration (voir ci-dessous)
  • faire réviser la ventilation forcée pour augmenter le débit
Il convient d’avoir un recensement exhaustif des salles à risques, avec une attention particulière pour les lieux de restauration.

Budget pour améliorer la ventilation — L’essentiel passe par des circulaires ministérielles et par une campagne de sensibilisation par des scientifiques, évitant le ton des campagnes du printemps.
Budget pour les capteurs CO2 — Equiper chaque établissement scolaire, et chaque UFR d’un capteur CO2, produit à 50 €, coûte 3 millions €. Il faut pour cela une commande d’Etat de 60 000 capteurs-enregistreurs, et le recrutement et la formation de techniciens aidant à la mise-en-œuvre.
Intégration à des projets pédagogiques — L’utilisation de capteurs infra-rouge peu onéreux, à monter sur des cartes de type Arduino, leur test dans une enceinte fermée dans lequel une bougie se consume, et la caractérisation de la ventilation peut faire partie de séances pédagogiques, à partir de fiches détaillées, adaptées aux différents niveaux.

Purificateurs d’air

Les salles de restauration (en priorité), les amphis et les salles de classe peuvent être équipées de système de purificateurs d’air, créant une circulation intérieure au travers de filtres HEPA (technique robuste, appareils commerciaux ou en kit existants) ou au voisinage d’un néon UV-C, entouré d’un tuyau opaque. L’investissement n’est pas spécifique au Covid, mais sera rentabilisé par la prévention de toutes les maladies respiratoires. La seconde technique est prometteuse, mais demanderait une PME nationalisée pour la production — il existe cependant quelques systèmes commerciaux pour les halls de grande surface.

Tests salivaires rapides

Détecter la présence d’une personne sécrétant une charge virale importante, en utilisant des tests salivaires, même peu sensibles, réduirait significativement la transmission du virus. Il convient de mettre à disposition des tests salivaires produits pour un usage collectif (pour 20 personnes par exemple) avec résultat rapide. Le consortium formé par la société de biotechnologie SKILLCELL, filiale du groupe ALCEN, le laboratoire du CNRS SYS2DIAG (CNRS/ALCEN) et la société VOGO a mis au point ces tests. Commander pour l’institution scolaire des tests collectifs quotidiens assurerait une baisse importante de la transmission.

Masques

Les masques de norme UNS comme les masques en tissu ne sont pas efficaces pour filtrer des aérosols qui sont de taille < 5 µm. Les masques souples intissés ont un effet important mais sont souvent mal portés, produisant des fuites d’air par les bords. Les masques FFP2 filtrent efficacement les aérosols (à l’exhalation comme à l’inspiration), et de plus s’adaptent de façon étanche au visage et évitent les fuites d’air. Les masques FFP2, N95 ou KN 95 non médicaux, testés sur une journée (taille de l’élastique, confort, étouffement de la voix, humidité accumulée), assurent une filtration efficace et une étanchéité sur la peau. Le port généralisé de ce type de masques par les élèves, les étudiants et les enseignants limiterait considérablement les contaminations aéroportées. Il est indispensable à court terme, d’équiper de masques FFP2 non médicaux les personnes à risque, les personnels d’accueil et de restauration.

Budget — 20 centimes par masque à la production en France, 9 centimes en Asie. Option maximale: 1 million € par jour. Par comparaison, les tests PCR coûtent entre 10 et 100 millions € par jour à la sécurité sociale.

Ventilation à double flux

La plupart des bâtiments scolaires ont été construits avant la mise en place des normes sur la qualité de l’air et la mise en place de système de ventilation. La plupart n’ont qu’un système de ventilation manuelle — des fenêtres — limité par les normes de sécurité. Un programme d’installation de ventilation à double flux doit être mis en place, pour améliorer graduellement la situation, à moyen terme. Le dimensionnement doit être fait avec précision, pour éviter les nuisances sonores inutiles.

Bibliographie

[1] "Man muss lokale Infektionsherde sehr deutlich angehen, sonst haben wir an Weihnachten Zahlen wie in Frankreich"

[2] "Aerosole sind entscheidend, die geschlossenen Räume sind ein Problem; wir müssen also auf Belüftung achten"

Comment la loi de programmation (LPpR) entend financer la recherche par la baisse de nos cotisations retraite, et autres questions.

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La loi de programmation de la recherche repose sur un dispositif ternaire:

  • L’article 18 de la loi sur les retraites prévoit la baisse des cotisations retraite payées par l’Etat comme part socialisée de nos salaires.
  • Cet argent, prélevé de nos salaires socialisés, est reversé pour partie en “revalorisation” indemnitaire, pour partie en budget de l’Agence Nationale pour la Recherche (ANR), et pour partie en Crédit d’Impôt Recherche (CIR).
  • La narration faisant de ce financement de la recherche par nos cotisations retraite un investissement “historique” permet d’acheter l’adhésion nécessaire à faire passer l’accroissement de la précarité par le système de chaires de professeur junior (Tenure Track) et de CDI de mission, qui procèdent d’une dérégulation des statuts et des modalités de recrutement.
Nous détaillons ici ce dispositif, sous forme de questions et de réponses.

Si la démonstration pourra ici sembler technique, il suffirait à des journalistes de poser trois questions au ministère pour l’établir:

  • quelle est l’évolution programmée du budget du ministère sur les dix prochaines années, compte tenu des deux lois, sur les retraites et sur la recherche ?
  • quelle est l’évolution programmée de la masse salariale d’une université sur les dix prochaines années, compte tenu des deux lois, sur les retraites et sur la recherche ?
  • comment évoluera le crédit d’impôt recherche dans les dix prochaines années, du fait de la loi de programmation sur la recherche ?

I Quel est le calendrier prévisionnel de la LPpR ?

Dès la mi-janvier, indépendamment de l’alerte épidémique donnée par la Chine, nous avons su que le calendrier parlementaire ne permettrait pas l’examen de la LPpR avant l’automne. Le projet de loi a été présenté en Conseil des Ministres le 22 juillet 2020. Le Gouvernement a engagé la procédure accélérée ce qui signifie qu’il n’y aura qu’une lecture par chambre du Parlement. Le projet de loi devrait être examiné à l’Assemblée Nationale la semaine du 14 septembre, en commission, et la semaine du 21 septembre, en séance publique.

Ce créneau a été choisi afin que l’examen de la loi par le Parlement ait lieu avant le vote du budget 2021. En effet, ce budget fera apparaître explicitement l’absence de création de postes et d'augmentation du budget de l’Université et de la recherche pour la troisième année du quinquennat. Le mécanisme de vases communicants entre cotisations retraite et “revalorisations” sera alors apparent sans avoir à faire d’effort de compréhension. Rappelons qu’en 2019 et 2020, le nombre de postes pérennes mis au concours a fortement baissé et le budget n’a été augmenté que du montant de l’inflation (-150 millions € par an, en moyenne sur trois ans), ne permettant pas la compensation du Glissement Vieillesse Technicité.

L’encombrement du calendrier parlementaire ne laisse guère de possibilité d’examen au Sénat avant janvier 2021. Le faible poids politique de Frédérique Vidal permet de supposer que l’examen de la loi donnera lieu à un travail d’amendement et de lobbying conséquent. D’après nos informations, le cabinet ministériel anticipe un possible redécoupage de la loi entre l’examen par les deux chambres, en séparant le volet “Ressources Humaines” du volet budgétaire. En effet, le Conseil d’Etat a prévenu qu’il pouvait s’avérer anticonstitutionnel de reporter les compensations de rémunération liées à la loi sur les retraites à une loi de programmation.

II Quels sont les documents du projet de loi de programmation de la recherche 2021-2030  ?

Le projet de loi:
http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b3234_projet-loi.pdf

L'étude d'impact de la loi:
http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b3234_etude-impact.pdf

L'avis du Conseil économique, social et environnemental:
"Peut-on soigner un système avec les outils qui l'ont rendu malade ?"
https://www.lecese.fr/sites/default/files/pdf/Avis/2020/2020_13_programmation_pluriannuelle_recherche.pdf

L'avis du Conseil d'Etat:
http://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/textes/l15b3234_avis-conseil-etat.pdf

Les mesures indemnitaires:
http://www.groupejeanpierrevernant.info/LPPR_Mesures_indemnitaires.pdf

III Quel est le budget exceptionnel alloué à la recherche et à l’Université suite à la crise du coronavirus ?

Le plan de relance européen a conduit à baisser le budget européen de la recherche (HorizonEU, planifié pour 7 ans) de 94,4 milliards € à 81 milliards €. Le rapport Lamy de 2017 recommandait une somme supérieure à 120 milliards €.

Dans le projet de loi de finance rectificative de 2020, le Sénat a voté par amendement le transfert de 150 millions € à la recherche (programme 172). L’amendement a été supprimé en commission mixte paritaire. Il n’y a donc aucun budget exceptionnel alloué, ni à la recherche, ni à l’Université.

IV Comment les crédits de la loi de programmation de la recherche seront-ils prélevés sur nos cotisations de retraite ?

L’essentiel des sommes que la loi de programmation de la recherche prévoit de redistribuer proviennent de la baisse programmée de la part patronale dans les cotisations de retraite. Les crédits de recherche et la revalorisation des salaires promis proviennent donc de prélèvement dans notre salaire socialisé, sans augmentation budgétaire réelle.

Le budget brut salarial pour l’Université et la recherche s’élève à 10,38 milliards € par an. La baisse de cotisation patronale de l’État de 74,3% à 16,9% sur 15 ans permettra à terme de redistribuer les 6 milliards € par an prélevés sur notre salaire socialisé — c’est le nom qu’il convient d’utiliser pour les “charges patronales”. Pour la période 2021-2030 couverte par la LPpR, l’article 18 conduira en cumulé à 21,8 milliards € de prélèvement dans nos cotisations de retraite [1].

V Comment les crédits de la loi de programmation de la recherche seront-ils ventilés ?

Les annonces budgétaires qui n'ont pas été tenues en temps normal, de l’aveu même de Frédérique Vidal (“Il y a de la défiance car de nombreuses promesses n’ont pas été tenues par le passé.”) ont des chances infimes d'être tenues pendant une crise économique. De fait, la crise de 2007-2008 nous a montré que les budgets des services publics servaient de variable d'ajustement pour sauvegarder la “confiance des marchés”.

La LPpR porte essentiellement sur le programme 172 (Recherches scientifiques et technologiques pluridisciplinaires) auquel est rattaché le Crédit d’Impôt Recherche. La recherche spatiale (programme 193), passée sous la tutelle de Bercy pour accélérer les programmes de privatisation, est également mentionnée mais les chiffres ont été “retraités” (sic) pour escamoter le remboursement de la dette française à l’Agence spatiale européenne. Enfin, “l’incidence” (sic) sur le budget de l’Université (programme 150) est mentionnée, qui couvrira les “revalorisations indemnitaires” et les chaires de professeur junior (tenure track): 150 millions € par an sur les trois dernières années.

Selon le communiqué de presse [2], la loi était supposée augmenter les crédits du programme 172 par paliers de 400 millions € pendant le fin du quinquennat, puis plus vite pour atteindre 5 milliards € de plus par an en 2030. Le projet de loi propose une augmentation plus modeste, de 320 millions € par an, sauf… en 2021, où l’augmentation n’est que de 224 millions €. Or, le seul budget qui engage l’exécutif est justement celui de 2021. Par la suite, rien n’oblige le parlement à suivre les recommandations du plan de programmation lors des votes annuels des budgets. Du reste, le mot “pluriannuel” a disparu du titre de la loi. L’augmentation de 224 millions € sur le programme 172 en 2021 doit être comparée à celle réalisée pendant les premières années du quinquennat: +200 millions € par an, ce qui correspond à la croissance moyenne des dépenses fiscales en Crédit d’Impôts Recherche sur les cinq dernières années.

Résumons nous. Sur dix ans, une fois l’inflation soustraite, l’effort consenti par Bercy dans le programme 172 (CIR, ANR, grands organismes) est de 10,5 milliards € (euros de 2020), à comparer au 17,63 milliards € (euros de 2020) prélevés sur nos cotisations de retraite. Une moitié, environ de ce transfert budgétaire se fera au profit l’ANR [3], soit un petit tiers des économies faites sur le salaire socialisé. Une large partie du reste devrait donc être destinée à augmenter l’aide directe aux entreprises par la niche fiscale du Crédit d’Impôt Recherche.

VI Combien de postes statutaires sont planifiés dans la LPpR ?

Les annonces budgétaires qui n'ont pas été tenues en temps normal, de l’aveu même de Frédérique Vidal (“Il y a de la défiance car de nombreuses promesses n’ont pas été tenues par le passé.”) ont des chances infimes d'être tenues pendant une crise économique. De fait, la crise de 2007-2008 nous a montré que les budgets des services publics servaient de variable d'ajustement pour sauvegarder la “confiance des marchés”.

Aucun article du projet de loi n’est consacré à l’emploi statutaire. L’augmentation des moyens de l’ANR, la création (article 3) d’un système de chaires de professeur junior (tenure track) et la création (article 6) des CDI de mission participent d’un développement de l’emploi contractuel et d’un renforcement du contrôle bureaucratique de la recherche.

VII Quel sera le montant des revalorisations compensant partiellement la baisse des cotisations retraite ?

Que fera l’Etat de ce prélèvement sur le salaire socialisé, qui va croître pendant 15 ans ? En 2021, 77,7 millions € seront consacrés à aligner la cotisation salariale et à compenser la disparition de la retraite additionnelle de la fonction publique. La “revalorisation indemnitaire” sous forme de primes n’est donc rien d’autre qu’une compensation de baisses des revenus liés aux systèmes de solidarité nationale. En fait de revalorisation, il s’agit d’un alignement graduel de la partition entre salaire net et salaire socialisé sur le régime du privé, le salaire total baissant. De même, les mesures de “renforcement de l’attractivité” des postes précaires ne sont rien d’autre qu’un transfert entre salaire socialisé et salaire brut, rapprochant la partition de celle en usage dans les pays anglo-saxons.

Le choix de “revalorisations” indemnitaires (primes) plutôt que de “revalorisations” salariales (augmentation du point d’indice) permet à l’Etat de ne pas payer de salaire socialisé (de “charges”) et d’accroître l’adhésion de la technostructure managériale. Le montant des enveloppes budgétaires, en million € (m€), pour chaque filière en 2021 est le suivant:

  • EC: 45 m€ pour 48 793 bénéficiaires soit 77€ en moyenne/mois
  • Chercheurs: 17,5 m€ pour 17 188 bénéficiaires soit 85€ en moyenne/mois
  • ESAS: 3,6 m€ pour 12 755 bénéficiaires soit 24€ en moyenne/mois
  • BIB: 0,3 m€ pour 4 237 bénéficiaires soit 6€25 en moyenne/mois
  • ITRF: 1,8 m€ pour 39 129 bénéficiaires soit 3€80 en moyenne/mois
  • ITA: 7,5 m€ pour 24 391 bénéficiaires soit 26€ en moyenne/mois
  • Contractuels: 7,2 m€ (nombre de bénéficiaire non précisé; probablement 19 000).
La rémunération des 128 000 vacataires ne semble pas faire l’objet d’une “revalorisation” dans le cadre de la LPpR.

VIII Qui soutient ce train de réformes de l’Université et de la recherche ?

Alors que la communauté académique s’alarmait du contenu des rapports préparatoires à la “grande loi darwinienne” pour la recherche et l’Université, les initiateurs et rapporteurs de la LPpR (Gilles Bloch, Jean Chambaz, Christine Clerici, Michel Deneken, Alain Fuchs, Philippe Mauguin, Antoine Petit, Cédric Villani et Manuel Tunon de Lara) ont fait paraître une pétition dans le Monde daté du 20 février 2020 :
LA COMMUNAUTE SCIENTIFIQUE a lancé cette pétition adressée à Emmanuel Macron.

Se sont associés à leur texte une centaine de chercheurs retraités qui ont tous bénéficié au cours de leur carrière de conditions (postes pérennes, liberté de recherche et moyens récurrents) dont les réformes à venir vont achever de priver les jeunes générations de chercheurs [4]. Les plus connus d’entre eux avaient déjà signé une tribune à la veille du premier tour de la présidentielle pour faire connaître leur attachement au mille-feuille d’institutions bureaucratiques créées depuis quinze ans (ANR, HCERES, etc).

Est-ce dû à leurs convictions d’un autre temps les conduisant à prétendre parler au nom de “la communauté scientifique” — c’est le nom d’administration de la pétition — communauté à laquelle ils n’appartiennent de facto plus ? Leur pétition de soutien à la LPpR a rassemblé deux cents signatures en quatre jours.

IX Qui est à l’origine de ce train de réformes de l’Université et de la recherche ?

La majorité des mesures de précarisation et de dérégulation qui accompagneront la loi de programmation budgétaire ont été conçues par la Coordination des Universités de Recherche Intensive Françaises (CURIF), association de présidents et d’anciens présidents d’universités qui travaillent depuis quinze ans à la suppression progressive des libertés académiques et à la dépossession des universitaires. La CURIF comprend dix-sept membres, dont huit, indiqués en gras, véritablement actifs : Philippe Augé, David Alis, Jean-Francois Balaudé, Yvon Berland, Jean-Christophe Camart, Jean Chambaz, Christine Clerici, Frédéric Dardel [5], Michel Deneken, Barthélémy Jobert, Frédéric Fleury, Alain Fuchs, Corinne Mascala, Sylvie Retailleau, Manuel Tunon De Lara, Fabrice Vallée, Frédérique Vidal, Jean-Pierre Vinel. La CURIF a déclaré son allégeance à la candidature de M. Macron lors d’une réunion avec Jean Pisani-Ferry, le 28 avril 2017. Le programme de la CURIF est simple : différencier les statuts et les financements des établissements, supprimer le CNRS, et accorder les pleins pouvoirs aux présidents d’université. Les apports de la CURIF au programme présidentiel de M. Macron figurent dans les deux documents suivants :
http://groupejeanpierrevernant.info/CURIF_EM.pdf
http://groupejeanpierrevernant.info/positions_CURIF_avril_2017.pdf
La place des courtisans de la techno-bureaucratie universitaire dans la structure en cercles concentriques d’En Marche est discutée dans ce billet :
http://www.groupejeanpierrevernant.info/#LuttePlaces3

La ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, Amélie de Montchalin revendique avoir obtenu la LPpR grâce à sa proximité avec Édouard Philippe.

S’il importe de nommer les managers à l’origine de la loi, il ne faut pas ignorer ce qu’elle doit aux normes de “bonnes pratiques” gestionnaires rappelées par l’Inspection Générale des Finances dans son rapport récent sur le pilotage et la maîtrise de la masse salariale des établissements
https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid149561/le-pilotage-et-la-maitrise-de-la-masse-salariale-des-universites.html

X Le “Pacte productif” de Bercy empiète-t-il sur le pilotage et le budget de la recherche ?

Frédérique Vidal n’a emporté aucun arbitrage budgétaire depuis le début du quinquennat. Ni Bruno Le Maire ni les hauts fonctionnaires du ministère de l'Economie et des Finances n’ont été convaincus de la nécessité de financer l’Université et la recherche. Mieux, ils se chargent eux-mêmes du volet “innovation” du Pacte productif :
https://www.economie.gouv.fr/pacte-productif

Ce financement par l’impôt du secteur privé est pris sur la même enveloppe globale que le budget de la recherche publique. Il est hélas probable qu’un programme pour “l’innovation” serve davantage les intérêts politiques de M. Macron que le financement de la recherche et de l’Université publiques, pourtant vitales pour répondre aux trois crises, climatique, démocratique et économique, qui minent nos sociétés.

Mais l’emprise de Bercy sur la politique de recherche ne s’arrête pas à la ponction de nos cotisations retraite pour financer des programmes d’“innovation” et la niche fiscale du Crédit d’Impôt Recherche (CIR) plutôt que de financer la recherche. Comme l’a précisé Bruno Le Maire, “la loi de programmation de la recherche devrait être l’occasion de réfléchir à une augmentation des moyens consacrés à des programmes de recherche publique en contrepartie de leur orientation vers un développement industriel précis.” [6] Tout est dit.

La LPpR est le volet de la réforme de la recherche porté par la CURIF, organisant la dérégulation des statuts et le contournement du recrutement par les pairs, en renforçant le pouvoir démesuré de la technostructure managériale des établissements. Le “pacte productif” apparaît comme le volet de cette même réforme portée par Bercy, instaurant des outils de pilotage qui lui permettent de contrôler cette même technostructure.

XI Quelle est le montant des crédits exceptionnels annoncés par Emmanuel Macron à l’Institut Pasteur ?

Le 19 mars, Emmanuel Macron a de nouveau annoncé, lors d’une visite à l’Institut Pasteur, qu’il y aurait probablement une loi pluriannuelle pour la recherche. Cette annonce était avant tout une opération de communication dont l'enjeu était de couper court aux articles de presse sur l’absence de financement récurrent des études sur les virus à ARN en laissant entendre aux journalistes un “déblocage immédiat” de fonds pour la recherche. Il n’y a évidemment pas le moindre “chèque” signé par Emmanuel Macron pour la recherche, pas le moindre “crédit exceptionnel”.

Ce qui a été annoncé d’un tweet à la rhétorique césariste, c’est le montant négocié avec Bercy pour la LPpR: “J'ai décidé d’augmenter de 5 milliards d'euros notre effort de recherche, effort inédit depuis la période de l’après-guerre.”

[1] Le calcul affiné, séparant primes et salaires, conduit à -4,98 milliards € au lieu de -6 milliards € et à -17,63 milliards € pour la période 2021-2030, et non -21,8 milliards €. Nous avons gardé le calcul approximatif pour permettre à chacun de vérifier le calcul.
Sur cette somme, Mme Vidal a annoncé que la restitution de 118 millions € par an lors de ses vœux:
https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid148778/ceremonie-des-voeux-a-la-communaute-de-l-enseignement-superieur-de-la-recherche-et-de-l-innovation.html
92 millions € seront destinés à aligner la cotisation salariale et compenser la disparition de la retraite additionnelle de la fonction publique. 26 millions € seront consacrés à faire passer le salaire d'entrée moyen de 1,8 à 2 SMIC. Au delà de 2021, l'absence de visibilité budgétaire empêche toute estimation plus réaliste.

[3]’inefficacité du pilotage bureaucratique par l’Agence Nationale pour la Recherche est mise involontairement en lumière dans ce rapport sénatorial :
http://www.senat.fr/rap/r16-684/r16-684.html

[4] La sociologie de ce groupe, composé à 93% d’hommes, sans chercheur en SHS, et la hiérarchie des statuts qu’ils affichent, témoignent du fait que le temps où ils ont été pleinement productifs (la moyenne d’âge est de 72 ans et demi) ne saurait être considéré comme un âge d’or de la recherche.

[5] Après s’être vu refuser le poste de président-directeur général du CNRS, Frédéric Dardel a été nommé conseiller spécial de Frédérique Vidal en septembre 2019, en charge de la LPpR. Il a été depuis touché par le scandale du charnier de Paris-Descartes et en particulier par la vente, sous sa responsabilité, de membres et d’organes de corps donnés à la science. 70 plaintes pour atteinte au respect des morts étant en cours d'instruction, il a été limogé de ses fonctions de conseiller:
https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000041987394&dateTexte=&categorieLien=id

[6] Le pacte productif. Discours de Bruno Le Maire, ministre de l'Économie et des Finances à Bercy, le mardi 15 octobre 2019.
https://www.economie.gouv.fr/pacte-productif/discours-de-bruno-le-maire-ministre-de-leconomie-et-des-finances

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Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’annonce ministérielle d’une revalorisation des salaires des jeunes chercheurs est directement liée à la réforme des retraites. Elle est destinée à faire écran aux réformes structurelles de la recherche et de l’Université dont le volet financier, la loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR), est annoncée pour la mi-mars (transmission au Conseil économique et social puis présentation fin mars en conseil des ministres), pour adoption en octobre, du moins si le calendrier parlementaire saturé le permet. Le reste des dispositifs prévus dans les rapports des “groupes de travail” figure dans la Loi sur la transformation de la fonction publique du 6 août 2019, dans la loi de Croissance et transformation des entreprises (PACTE) ou passera vraisemblablement par ordonnance, par cavalier législatif ou hors de toute loi, par voie réglementaire [1].

Pour comprendre le lien entre réforme des retraites et LPPR, il convient d’en passer par l’arithmétique.

Déroulons d’abord la mécanique de la réforme des retraites jusqu’à son cœur : l’article 18. Il prévoit que l’Etat aligne progressivement, sur 15 ans, son taux de cotisation patronale de 74,3% aujourd’hui sur celui du privé dans le nouveau système : 16,9%. Cette mesure contribuera évidemment à créer une crise de financement des retraites, pourtant aujourd’hui à l’équilibre. Si globalement, les recettes vont décroître de 68 milliards € sur un total de 330 milliards € par an, la chute sera de 36 milliards € sur un total de 55 milliards € pour la fonction publique d’Etat [2]. En 2037, l’Etat sera le principal contributeur à la baisse générale des recettes de cotisation pour un montant de 42 Milliards € hors inflation. L’objectif est évidemment de reprendre ce déficit créé de toute pièce sur le montant des pensions [3] [4].

Que fera l’Etat de ce prélèvement sur le salaire socialisé, qui va croître pendant 15 ans ? En 2021, il en reversera une partie aux budgets des universités et des grands organismes de recherche. Le montant annoncé par Mme Vidal lors de ses vœux, 120 millions €, est comparable aux annonces faites chaque année, qui couvrent généralement l’inflation (143 millions € pour 2019) mais pas le glissement vieillesse technicité. Pour partie, ce montant sera cependant consacré à des primes indemnitaires, permettant d’accroître l’adhésion de la technostructure managériale. 92 millions € seront utilisés pour aligner la cotisation salariale et compenser la disparition de la retraite additionnelle de la fonction publique. Cependant, le Conseil d’Etat a considéré dans son avis que reporter les compensations de rémunération à une loi de programmation est anticonstitutionnel [5]. Par ailleurs, le recrutement pour des postes statutaires (CR et MCF, de plus en plus clairement mis en extinction) se fera à un salaire de 2 SMIC [6].

En présentant de manière favorable ce système de vases communicants entre budget de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche et creusement annuel d’un trou de 230 millions € dans le financement des retraites, il s’agit de fabriquer le consentement à la réforme réelle. Ainsi, le journal Les Echos titrait le mercredi 22 janvier : « Frédérique Vidal annonce le doublement du salaire des jeunes chercheurs ». Les éléments de langage du ministère ont en effet sous-estimé le salaire d’entrée actuel des chargés de recherche et des maîtres de conférences, qui se situe entre le 2ème (1,6 SMIC) et le 3ème échelon (1,8 SMIC), en omettant délibérément la reconstitution de carrière. Passer le salaire d’entrée de 1,7 SMIC à 2 SMIC, beau “doublement” en vérité. Cela constituera « un gain de 2600 à 2800€ sur un an » répète du reste Mme Vidal, soit +0,2 SMIC. Ce qu’il fallait démontrer [7].

On se souvient que la « loi de programmation pour la recherche » était la revendication centrale portée il y a des années lors de grandes réunions des directeurs d’unité annonçant leur démission. En en reprenant le nom, la loi à venir se dotait d’une façade consensuelle : l’inscription dans la loi de l’objectif de 3% du PIB consacré à la recherche. L’objectif, non contraignant, est ramené aujourd’hui à une montée à compter de la fin du quinquennat vers 2,6% du PIB dans 10 ans.

Que s’agit-il de faire accepter par ces jeux de bonneteau budgétaires ? Le cœur de la réforme est l’introduction du système de tenure track par des chaires de professeur junior : ces contrats de 3 à 6 ans accompagnés d’un financement de recherche seront intercalés entre les post-docs et le recrutement statutaire, accroissant de la même durée la période de précarité des docteurs. Au passage, les modalités de recrutement et de titularisation seront dérégulées et les conditions statutaires dégradées. Il s’agit bel et bien d’initier la mise en extinction des postes statutaires, déjà raréfiés, pour les jeunes chercheurs. Pour des raisons politiques évidentes, la demande syndicale de fusion des corps des maîtres de conférence et des professeurs n’a pas été actée.

Hormis les vases communicants opérés par l’article 18 du projet de retraites, il importe de comprendre le caractère attendu de ces annonces, théorisées depuis quinze ans par Aghion et Cohen [8]. Leur rapport de 2004, suivi à la lettre, prévoyait quatre volets de dérégulation et de mise en concurrence :

  • l’autonomie administrative des universités (dérégulation des statuts, direction par un board of trustees, etc) : actée ;
  • l’autonomie pédagogique (mise en concurrence croisée des étudiants et des formations, dérégulation des diplômes) : amorcée avec Parcoursup ;
  • l’autonomie de recrutement, d’évaluation et de gestion des personnels (dérégulation des statuts, contractualisation, liquidation des libertés académiques et du principe de collégialité entre pairs) : nous y sommes ;
  • l’autonomie financière (dérégulation des frais d’inscription) : travaillé dans le débat public, par l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiants étrangers et par la multiplication des DU.
Que les réformes structurelles menées depuis quinze ans conduisent à l’effet inverse de celui qu’elles prétendaient obtenir ne les arrêtera pas. L’obsession néolibérale consistant à utiliser les moyens de l’Etat pour construire un marché international des universitaires, des chercheurs, des établissements et des formations est telle, que la sphère managériale ne perçoit plus la réalité des dégradations qu’elle engendre. Elle persiste, dans une période où le nombre de candidats de qualité par poste explose, à répéter la fiction d’un « défaut d’attractivité » supposément constitué par la fraction limitée de candidats étrangers [9]. Cette séparation de la sphère décisionnaire avec l’expérience concrète des conditions d’exercice de la recherche et de l’enseignement est dramatique : la reprise en main bureaucratique est en train de sacrifier une génération de jeunes chercheurs ainsi que le niveau d’exigence dans la création et la transmission des savoirs.

[1] Ces réformes systématiseront ce que certains établissements comme Sciences Po, l’ENS Paris ou Strasbourg font déjà en partie: tenure-tracks, modulation de service d’enseignement, précarité, prime à la performance, appels à projets dissipant en bureaucratie crédits et temps, développement de l’endettement bancaire et rupture conventionnelle.

[2] Cette chute se fera au rythme de 2 milliards € par an d’économie jusqu’en 2036, engendrant un défaut de recette cumulé de 240 Milliards € sur 15 ans pour la fonction publique d’Etat.

[3] L’élévation de l’âge de départ à la retraite à taux complet est une manière d’obtenir cette baisse des pensions. Le décrochage de la valeur du point par rapport à l’inflation en est une autre (15% de baisse depuis 10 ans).

Intervention pédagogique de Michael Zemmour sur la règle d'or
https://www.youtube.com/watch?v=iJKVd609iGU&feature=emb_logo

Notre système de retraites ne connaît pas la crise.
https://www.alternatives-economiques.fr/systeme-de-retraites-ne-connait-crise/00091163

https://www.alternatives-economiques.fr/guillaume-duval/reforme-risque-de-desequilibrer-fortement-financement-retraites/00091464

Garantir la valeur du point ne garantit rien.
https://www.alternatives-economiques.fr/michel-husson/garantir-point-ne-garantit-rien/00091288

La valeur du point ne pourra pas baisser… Mais le niveau de votre pension, si.
https://blogs.alternatives-economiques.fr/zemmour/2019/11/30/la-valeur-du-point-ne-pourra-pas-baisser-mais-le-niveau-de-votre-pension-si

[4] Le taux de cotisation patronal était un frein aux passages entre fonction publique d’Etat et contrats de droit privé, l’employeur devant par le passé compenser le différentiel lors du passage de la fonction publique d’Etat vers la fonction publique territoriale ou la fonction publique hospitalière. L’objectif est donc également de généraliser l’indifférenciation entre les sphères publique et privée et le recours à la contractualisation en lieu et place du statut de fonctionnaire.

[5] Avis du Conseil d’Etat.
https://www.conseil-etat.fr/ressources/avis-aux-pouvoirs-publics/derniers-avis-publies/avis-sur-un-projet-de-loi-organique-et-un-projet-de-loi-instituant-un-systeme-universel-de-retraite

"29. En revanche, le Conseil d’Etat écarte les dispositions qui renvoient à une loi de programmation, dont le Gouvernement entend soumettre un projet au Parlement dans les prochains mois, la définition de mécanismes permettant de garantir aux personnels enseignants et chercheurs ayant la qualité de fonctionnaire une revalorisation de leur rémunération afin de leur assurer un niveau de pension équivalent à celui de fonctionnaires appartenant à des corps comparables. Sauf à être regardées, par leur imprécision, comme dépourvues de toute valeur normative, ces dispositions constituent une injonction au Gouvernement de déposer un projet de loi et sont ainsi contraires à la Constitution (décision n° 89-269 DC du 22 janvier 1990, cons. 38)."

[6] Selon l’arbitrage, le recrutement se fera à l’échelon 3 par une addition de 73 points d’indice ou à l’échelon 4.

[7] Les vœux de Mme Vidal comportaient ces éléments rendant impossible la compréhension à qui ignore la reconstitution de carrière : “Dès 2021, tout chargé de recherche et tout maître de conférence sera recruté à au moins 2 SMIC, contre 1,3 à 1,4 SMIC aujourd’hui. Cela représente, en moyenne, pour les nouveaux maîtres de conférences qui seront recrutés l’année prochaine, un gain de 2 600 à 2 800€ sur un an.” Tweet du 21 janvier.

[9] Trois des rapports sur lesquels sont construites les réformes à venir:

Note Idex
http://www.groupejeanpierrevernant.info/NoteIdex.pdf

Note Terra Nova
http://www.groupejeanpierrevernant.info/NoteTerraNova.pdf

Note Siris
http://www.groupejeanpierrevernant.info/NoteSiris.pdf

Rapport de l'Inspection Générale des Finances (IGF) sur le pilotage et la maîtrise de la masse salariale des universités
https://www.education.gouv.fr/cid149541/le-pilotage-et-la-maitrise-de-la-masse-salariale-des-universites.html

Quelques réponses aux questions fréquemment posées sur la grève

 

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““Je suis pour une loi inégalitaire – ou «différenciante», si l’on veut être politiquement correct–, vertueuse et darwinienne”

Antoine Petit, PDG du CNRS

I Dois-je me déclarer en grève?.

En aucun cas il ne faut se déclarer spontanément en grève. Se déclarer en grève c’est porter atteinte au droit de grève. C’est à l’administration de recenser les personnels grévistes et de fournir la preuve qu’ils étaient en grève. Le préavis de grève couvre tout le monde et l’Enseignement Supérieur et la Recherche ne sont pas soumis au service minimum. Si le besoin de sacrifice est trop grand, donnez votre journée de salaire à l’une des caisses de grèves.

II En quoi consiste le fait de faire grève ?.

La grève n’est pas une fin mais un moyen, une tactique déployée dans un but stratégique. Elle ne consiste ni à “se compter” ni à “être comptés” par la presse, moyens notoirement inefficaces. Elle consiste encore moins à se sacrifier. La grève vise à arrêter l’appareil productif comme les barrages sur les routes ou devant les supermarchés servent à bloquer les flux de marchandises. Hors du secteur marchand, la grève sert à se libérer du temps à consacrer aux actions destinées à l’obtention du but fixé. Aussi la grève d’universitaires et de chercheurs pose-t-elle la question de leur utilité publique. Que pouvons-nous faire pour contribuer à l’objectif stratégique fixé? Tout d’abord sensibiliser et informer les étudiants en faisant le tour des amphis [1]. Ensuite mettre ses savoirs et son intelligence critique au service des analyses et des actions collectives qui se construisent localement? Enfin créer politiquement, créer stratégiquement, créer collectivement, ce que les universitaires ont fini par oublier.

III Pourquoi faire grève ?.

Les enseignants, les universitaires, les chercheurs et les personnels de soutien sont doublement sacrifiés dans la réforme de démolition du système de retraite. Sacrifiés par le système à points, conçu pour permettre la baisse des pensions au profit des fonds de pension et de la spéculation financière, et sacrifiés par la baisse abyssale des pensions de retraite programmée, entre -25% et -40% selon les situations [2].

Le milieu de l’enseignement supérieur et de la recherche étant plongé dans l’aphasie depuis 2009, le champ est libre pour achever le programme de “réformes” destructrices conçu dans le rapport Aghion-Cohen de 2004 et appliqué depuis fidèlement. Les réformes autour de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche (LPPR) mettront en œuvre, si nous ne les bloquons pas, la dérégulation intégrale des statuts — recrutement, définition des temps de service, primes et promotions à la discrétion de la techno-bureaucratie universitaire, en violation de toutes les libertés académiques, de la disputatio entre pairs et du principe de collégialité — et la précarisation intégrale des jeunes chercheurs, par extinction des corps des maîtres de conférences et des chargés de recherche. Les coupes dans les budgets des universités et la suppression en deux ans de 100 postes de chercheurs au CNRS et quatre ou cinq fois plus à l’Université ont dû achever de déciller les derniers qui ont cru à la possibilité d’une réforme vertueuse quand elle ne sera l’expression, de fait, que du spencérisme le plus abject.

IV La grève illimitée comme expression de notre colère.

Si seulement nous avions des fous rires pour emporter nos larmes. Mais il n’y a aucune consolation, aucune, à voir un saccage commis par des imbéciles qui détruisent un système de recherche comme un enfant de 5 ans arrache des pattes à un insecte. Alors, oui, il y a le mauvais darwinisme social de l’un, manifestement pas très au point en histoire des sciences et qui trouve l’inégalité du dernier chic dans l’organisation de la recherche ; il y a le conseiller recherche de l’autre qui plastronne en rendez-vous en mode « oui, je sais, le crédit impôt recherche, c’est pas vraiment de la recherche, ça sert à payer les secrétaires des boîtes de R & D » (7 milliards quand même); il y a la série de boas avalés depuis exactement 15 ans par des chercheurs qui voudraient juste chercher plutôt que rêver de conditions de travail correctes.

Mise en crise, mise en dette, -40% de postes CNRS en 10 ans, démagogie des classements infantiles et darwinisme à deux sous : ces gens sont persuadés de faire l’histoire en vous faisant la peau, à vous, enseignants-chercheurs et chercheuses, doctorants, profs, jeunes docteurs sans poste, étudiants et vacataires d’universités en crise. Ils n’ont aucune idée de ce qu’est la recherche. Ils n’ont aucun goût pour le savoir, la citoyenneté, les valeurs partagées, tout ce qui donne sens à vos vies. Mais en bons employés du mois, ils vont massacrer votre écosystème, marketer l’ignorance, benchmarker la médiocrité, pendant que leurs managers démolissent votre retraite. Ce que nous savons tous, dans notre chair, c’est que la terne banalité du mal ne connaîtra d’autre limite que celle nous devons maintenant lui fixer. Comme ces agents de la tristesse s’attaquent directement à nos vies, c’est la vie elle-même qui devient maintenant résistance.

A compter du 5 décembre, nous avons la ferme intention de leur rendre l’existence difficile, parce que c'est notre monde qui est en feu. Et comme ils veulent raccourcir nos vies en allongeant notre temps de travail, nous allons leur opposer la grève la plus longue et la plus dure de ces dernières décennies.

[1] Une présentation pédagogique de la réforme, librement utilisable
www.groupejeanpierrevernant.info/PresentationRetraites.pptx

[2] Si des dizaines de textes, venant même des économistes de LREM, ont fait une critique factuelle et chiffrée de la “réforme” des retraites, aucun argumentaire rationnel n’a été publié pour la soutenir mais un usage renversé de la rhétorique d’abolition des privilèges, contre la fonction publique. L’objet même de la réforme est indicible, car indéfendable : il s’agit de mettre le système de retraite en déficit de financement de 67 milliards €, créant une crise qui amènera mécaniquement à une diminution des pensions facilitée par le système à points, à une augmentation de l’âge de départ en retraite et à un allongement de la durée de cotisation.

Intervention pédagogique de Michael Zemmour sur la règle d'or
https://www.youtube.com/watch?v=iJKVd609iGU&feature=emb_logo

Notre système de retraites ne connaît pas la crise.
https://www.alternatives-economiques.fr/systeme-de-retraites-ne-connait-crise/00091163

Les fonctionnaires sacrifiés sur l'autel du système «universel» de retraites.
https://www.liberation.fr/debats/2020/01/14/les-fonctionnaires-sacrifies-sur-l-autel-du-systeme-universel-de-retraites_1772791

La réforme risque de déséquilibrer fortement le financement des retraites.
https://www.alternatives-economiques.fr/guillaume-duval/reforme-risque-de-desequilibrer-fortement-financement-retraites/00091464

Garantir la valeur du point ne garantit rien.
https://www.alternatives-economiques.fr/michel-husson/garantir-point-ne-garantit-rien/00091288

La valeur du point ne pourra pas baisser… Mais le niveau de votre pension, si.
https://blogs.alternatives-economiques.fr/zemmour/2019/11/30/la-valeur-du-point-ne-pourra-pas-baisser-mais-le-niveau-de-votre-pension-si

Organiser le pessimisme

 

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“Ainsi commence le fascisme. Il ne dit jamais son nom, il rampe, il flotte, quand il montre le bout de son nez, on dit : C'est lui ? Vous croyez ? Il ne faut rien exagérer ! Et puis un jour on le prend dans la gueule et il est trop tard pour l'expulser.”

Françoise Giroud

“By denouncing Socialism and Capitalism alike as the common offspring of Individualism, it enables Fascism to pose before the masses as the sworn enemy of both. The popular resentment against Liberal Capitalism is thus turned most effectively against Socialism without any reflection on Capitalism in its non-Liberal, i.e. corporative, forms. Though unconsciously performed, the trick is highly ingenious. First Liberalism is identified with Capitalism ; then Liberalism is made to walk the plank; but Capitalism is no worse for the clip, and continues its existence unscathed under a new alias.”

Karl Polanyi, 1934 [1]

L’annonce de la suspension de nos activités nous a valu de nombreux courriers, très chaleureux, nous en demandant les raisons. La raison la plus profonde tient au moment politique que nous traversons, annonciateur de gros temps pour une décennie au moins, et sans doute plus. Il devient urgent de nous y préparer, ce qui nécessite d’y consacrer du temps — le bien le plus précieux dont nous disposions encore. Ayant peu de goût pour le catastrophisme, il nous a semblé important de rassembler dans ce billet des éléments analytiques sur la crise politique en cours et en particulier sur la nature des régimes qui, des États-Unis à la Hongrie en passant par le Brésil, l’Inde ou les Philippines, menacent l’autonomie de la recherche et de l’Université.

La crise politique française peut se résumer à la partition du champ politique en trois blocs: le bloc modernisateur au pouvoir, qui mène une politique néolibérale, un bloc nationaliste et identitaire, issu de la normalisation de la vieille extrême-droite [2], et un bloc émancipateur fragmenté, qui tente de reconstruire un projet social intégrant la nécessité de juguler le réchauffement climatique et l’effondrement des espèces. Aucun de ces trois blocs n’est capable de s’assurer le soutien d’une majorité de la population. Seules, les institutions de la cinquième République ont permis à un parti comme LREM, disposant d’une base de 11% de l’électorat [3], d’obtenir 53% des sièges à l’Assemblée nationale, ce qui oblige ce bloc modernisateur à avoir recours à une répression violente et autoritaire du mouvement social pour pallier l’absence d’adhésion à son projet néolibéral [4].

Cette tripartition du champ politique [5] est le fruit de la lente émergence d’un bloc centriste modernisateur, décomposant la gauche de gouvernement par prélèvement de la classe moyenne éduquée [6], attirée par l’adhésion au projet européen, et décomposant en même temps la droite conservatrice par prélèvement des “CSP+”, cadres du secteur privé et professions libérales, par adhésion au projet néolibéral. Il s’agit là d’une stratégie délibérée [7], explicite dans les desseins de M. Giscard d'Estaing et de M. Barre, ainsi que dans ceux de la deuxième gauche de M. Rocard, de M. Delors puis de M. Strauss-Kahn, théorisés par des groupes de réflexion comme Terra Nova [8] ou les Gracques. Or, cette recomposition du paysage politique ne permet de constituer aucun bloc social majoritaire, ce qui est la caractéristique première d’une crise d’hégémonie. Les tentatives d’élargissement des blocs autour de partitions binaires inopérantes (écologiste vs productiviste, souverainiste vs globaliste, nationaliste vs européiste, libéral vs autoritaire, cosmopolite vs identitaire, progressiste vs populiste, rationaliste vs obscurantiste, etc.) ne font qu'accroître la fragmentation de l’offre politique, empêchant la coalition de groupes sociaux aux intérêts distincts autour d’un même projet politique et d’un même imaginaire social.

Pourtant, M. Bolsonaro, M. Orbàn, M. Salvini ou M. Trump sont parvenus à reconfigurer l’espace politique en faisant émerger un nouveau bloc social dominant incluant les classes moyennes peu éduquées, les cadres du privé, les professions libérales et les détenteurs du capital financier. Pour le cas français, il s’agirait, en substance, de l’électorat de M. Macron et de Mme Le Pen, une fois écartées les classes moyennes intellectuelles (enseignants, chercheurs, journalistes, etc.), majoritairement attachées au libéralisme politique et culturel. Il s’agit donc de tenter de dégager les caractéristiques du projet politique capable de fédérer ce bloc social en écartant les qualificatifs ordinaires qui en perturbent l’analyse : post-fascisme, populisme, illibéralisme, post-démocratie, alt-right, etc. [9] Les travaux sur l’émergence des fascismes [10] au début du siècle dernier nous alertent sur un point : il est vain de chercher des invariants stricts entre des mouvements nationalistes, ceux-ci devant par nature s’adapter aux spécificités culturelles locales. Aussi convient-il de se libérer de toute tentative de définition unitaire et totalisante d’un Ur-fascisme i.e. d’un fascisme éternel [11] et partir de l’examen des faits.

Allons à l’évidence : les politiques économiques et sociales menées aux Brésil, en Hongrie, en Italie ou États-Unis sont indubitablement néolibérales (dérégulation financière [12], flat tax [13], suppression de droits des salariés (loi Travail) [14], privatisations, réduction des aides sociales, etc.) Il n’y a là aucune coïncidence, mais une filiation intellectuelle explicite de l’entourage des présidents de ces États avec les penseurs néolibéraux de l’école Autrichienne (Ludwig von Mises, Friedrich von Hayek, etc.) comme de l’École de Chicago (Milton Friedman, etc). Si les courants de l’Alt-right se distinguent par des nuances quant aux questions de mœurs et quant aux références évangéliques (néoconservateurs) ou technophiles (libertariens), ils se rejoignent sur l’essentiel en promouvant une hybridation entre néolibéralisme et fascisme, alliant le culte de la libre concurrence au nationalisme, à la xénophobie, à l’eugénisme, au climato-négationnisme, au suprémacisme blanc, à la haine de l’altérité et au rejet des “droits civiques”. Cette hybride monstrueux hérite du néolibéralisme l’idée d’un État illibéral, réduit à sa fonction répressive, au service du marché et sous le contrôle de la sphère actionnariale. Comme n’a cessé de le répéter Robert Paxton, ceci constitue une différence fondamentale avec l’État planificateur et centralisé des fascismes historiques, adossés à la Nation comme communauté organique transcendant tout individualisme [15]. S’il s’agit toujours de détruire l’institution de la société comme communauté de personnes, cela ne passe plus comme dans les totalitarismes par la disparition de l’individu mais par sa privatisation. La résurrection métastatique du mythe identitaire — la race, le sang, le chef — n’est plus affaire de masse mais d’atomisation sociale, de séparation avec l’expérience sensible.

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F. Hayek et son Road to Serfdom servent ainsi de référence centrale à M. Philippe (dans la traduction de M. Barre) [16] comme à M. Bannon, qui ne cesse de le citer dans les meetings auxquels il participe à travers l’Europe [17]. M. Trump et M. Salvini vénèrent M. Laffer, le théoricien de la réduction d’impôts [18] qui a inspiré la suppression de l’ISF portée par M. Macron. M. Salvini se réfère également à Mme Thatcher, pour sa conception de la liberté réduite à la liberté économique, et à Alvin Rabushka, un politiste affilié aux think tanks néolibéraux Hoover Institute et Société du Mont-Pélerin, pour la flat tax. [19] Au Brésil, M. Bolsonaro est entouré de “Chicago boys” comme le ministre des finances, M. Guedes, néolibéral influencé par Milton Friedman, qui a enseigné l’économie au Chili pendant la dictature de M. Pinochet [20]. Partisan d’un Brexit dur, M. Johnson s’est entouré de “libertariens” revendiqués comme M. Javid (Chancellor), M. Raab (Foreign office), Mme Patel (Home office), ou Mme Truss (International Trade Secretary), auteurs du pamphlet “Brittania Unchained” [21]. Il en va de même pour l’AfD allemand ou le FPÖ autrichien, deux partis postfascistes et ordo-libéraux dont des dirigeants importants ont été formés dans les think tanks néolibéraux (Société du Mont-Pélerin, Hayek Society, etc) [22].

Simultanément, M. Salvini a multiplié les références à Mussolini, le citant par exemple le jour de son anniversaire ("Tanti nemici, molto onore"), dans un discours prononcé depuis le balcon de Forli où le Duce avait assisté à l'assassinat de jeunes partisans de la démocratie. L’illibéralisme de M. Orbàn s’inspire de Carl Schmitt ; M. Farage ne cache pas son antisémitisme [23] ; M. Bolsonaro se place dans la filiation explicite de la dictature brésilienne, dont il prétend qu’elle n’a “que” torturé, et pas tué, et de celle de M. Pinochet, dont il considère qu’elle n’a pas été assez loin, ne tuant pas assez de “gauchistes” [24]. Chacun de ces leaders prétend incarner le peuple, la majorité silencieuse, contre les élites technocratiques corrompues. Or le néolibéralisme d’un Friedrich Hayek ou d’un Ludwig von Mises a désigné la même cause aux maux du monde : la prétention des hauts-fonctionnaires d’État, nourris de saint-simonisme et de positivisme comtien, à contrôler les affaires du monde. De ce point de vue, ce n’est donc pas tant l’hybride nationaliste du néolibéralisme qui est surprenant, mais bien l’hybride entre néolibéralisme et management constitué au cours des années 1970 et qui sert de programme politique au bloc centriste modernisateur. Pour sûr, l’État-entreprise de la “start-up nation” [25], technorationaliste, réduisant le politique à l’ordre gestionnaire, serait apparu comme une horreur aux yeux de ces deux théoriciens néolibéraux pour qui seul le marché, construit par la mise en concurrence, peut faire émerger la “Vérité catallaxique”. En revanche, il est d’une ressemblance frappante avec la technocratie autoritaire imaginée par Walter Lippmann, en rupture avec le “laissez-faire” du libéralisme comme avec l’idée démocratique. Le néolibéralisme de Lippmann repose en effet sur une élite d’experts, seule à même d’imposer, par la fabrication du consentement, les réformes nécessaires pour adapter les individus à leur environnement, soumis à l’évolution autonome des sphères économiques et techno-scientifiques [26] .

Comment le protectionnisme nationaliste [27] prôné par le bloc identitaire peut-il être compatible avec la dérégulation néolibérale ? Si les institutions européennes — ainsi que d’autres institutions internationales comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale ou l’Organisation mondiale du commerce — ont été utilisées pour imposer, contre les souverainetés étatiques, des réformes néolibérales et unifier les marchés à l’échelle planétaire, cela n’implique nullement un rejet des frontières, puisque celles-ci permettent de mettre en concurrence les États. Lorsque M. Trump utilise la puissance coercitive de l’État fédéral américain, c’est pour contraindre les autres nations à se conformer à la logique de marché. Les théories économiques néolibérales s'accommodent ainsi parfaitement des nationalismes comme du “globalisme”. Exemple révélateur, le Brexit a été pensé dans les cercles néolibéraux, dès la fin des années 1980, sous l’influence de Mme Thatcher [28]. La campagne pour le Brexit a du reste été influencée par M. Mercer, propriétaire “libertarien” de Cambridge Analytica [29] et financeur le plus important de la campagne de M. Trump, lui permettant d’imposer M. Bannon à ses côtés. L’opération a été épaulée par M. Thiel, fondateur de Paypal et de Palantir, soutien lui aussi de M. Trump et spécialiste des techniques de surveillance, de fichage et de contrôle des populations [30] .

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Ces deux hybrides du néolibéralisme, l’un managérial et l’autre nationaliste, partagent non seulement les grandes lignes des orientations économiques, mais aussi les mêmes boucs émissaires à sacrifier. Rompant avec les compromis consentis par les détenteurs du capital financier pendant l’ère fordiste, l’ère néolibérale a méthodiquement remis en cause l’ensemble des systèmes de solidarité qui assuraient des formes de sécurité aux classes moyennes et populaires (école, santé, chômage, retraite). Dès lors, comment la sphère politique doublement soumise au système représentatif et au contrôle des investisseurs peut-elle répondre à la demande de sécurité économique, politique et culturelle des classes moyennes ? Par “l’organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses” [31], ce qui suppose la surexposition aux questions migratoires et identitaires, jouant d’un imaginaire colonial encore vif [32]. Les tenants des deux néolibéralismes usent ainsi du même renversement de la rhétorique des révolutions française et américaine d’abolition des privilèges de l’ancien monde par un ordre nouveau : les “privilégiés” dont le sacrifice est supposé mettre fin au déclin ne sont plus les aristocrates mais les chômeurs (fainéants), les fonctionnaires (rentiers), les militants climatiques (liberticides) et surtout, les migrants [33]. Le néolibéralisme identitaire, nationaliste, xénophobe et climato-négationniste est donc la réaction du néolibéralisme à sa propre crise, et en est probablement la phase terminale. Nous renvoyons les lecteurs à l’analyse de Karl Polanyi [34], qui a montré comment le mythe d’un marché auto-régulateur a conduit à un processus de désencastrement de l’économie des institutions sociales et politiques, à une crise profonde du libéralisme et in fine à la montée des fascismes. Nous y sommes à nouveau et il y a si peu à ajouter à La Grande Transformation.

L’hybride managérial et globaliste et l’hybride identitaire et nationaliste du néolibéralisme diffèrent fondamentalement par les rhétoriques déployées, qui s’adressent à des blocs sociaux distincts. Le premier s’adresse à la classe moyenne supérieure, en appréciant son capital culturel par un discours fondé sur la modération, sur l’idée d’expertise, sur la notion galvaudée de "progressisme", sur l’adaptation nécessaire à un monde qui change. Il use de storytelling et d’énoncés ouverts, euphémisés, cotonneux, à la logique évanescente, niant tout antagonisme, pour fabriquer le consentement. Le second apprécie le capital d’autochtonie de la classe moyenne en colère en en reprenant les codes culturels : casquette de baseball pour M. Trump, Nutella pour M. Salvini [35], spectacle clownesque pour M. Johnson. Il a recours au clash, à l’Ubuesque, au grotesque, en visant avant tout à susciter l’offuscation morale des “bien-pensants”. Plus le leader se trouve disqualifié par l’infâme, l’odieux, le ridicule, et plus le spectateur jouit de se reconnaître dans la figure incarnée par le souverain arbitraire, en une passion triste qui lui fait désirer son propre asservissement [36].

La recomposition politique aux États-Unis date de la chute du bloc marxiste-léniniste, et voit l’émergence de l’Alt-right, mouvance réactionnaire du Parti républicain opposée aux “libéraux”, et mêlant néoconservateurs, suprémacistes blancs et “libertariens”. Son essor, notamment avec le Tea Party, date de la crise financière de 2007-2008. Cependant, c’est dès les années 1970, que les théoriciens de la Nouvelle Droite (New-right) ont assimilé les éléments tactiques du gramscisme et en particulier l’investissement du champ culturel par des intellectuels organiques comme M. de Benoist en France, M. Buchanan aux États-Unis [37] ou M. Olavo de Carvalho au Brésil [38]. Une grande partie de la “guerre de position”, rebaptisée “métapolitique”, repose sur la falsification et le renversement spectaculaire. Ainsi, chacun connaît le concept de “fake news” inventé par Trump et décliné depuis ad nauseam en toutes sortes de dénonciations de falsification par le “camp du Bien”. C’est ainsi que l’hybride entre néolibéralisme et post-fascisme s’est choisi le nom de “libertarian”, qui signifie libertaire i.e. anarchiste en anglais, pour créer la confusion, faisant de facto de la “liberté” [39] un moyen d’oppression. Le faux-nez “libertarien” sert à recruter dans les milieux éduqués et technophiles en banalisant le discours d’extrême-droite — tout en s’en défendant. L’Alt-right s’appuie ainsi sur une multitude de think tanks et de faux instituts de recherche “libertariens” qui financent des projets de recherche, salarient ou drainent dans leur sillage des lobbyistes, des “experts” de plateaux télévisés, des youtubeurs et des “journalistes” marchands de doute sur le climat, le tabac, les armes ou l’agriculture intensive, et promeuvent l’idée selon laquelle le consensus libéral ne serait pas assez favorable au business [40]. La diffusion des idées se fait à la fois verticalement, grâce à des médias de masse comme Fox News [41] et des sites de propagande comme Breibart ou Quillette, et horizontalement par les réseaux sociaux, les messageries instantanée de type Whatsapp et les forums comme 8chan. On estime à un milliard de dollars par an [42], les sommes investies dans la falsification scientifique et le lobbying par les pétroliers (e.g. les Koch brothers [43] ou ExxonMobil), par les cigarettiers (e.g. Philipp Morris), par l’agrobusiness (e.g. l’Agribusiness Parliamentary Front au Brésil [44]) et par les Tech-milliardaires de la Silicon Valley (e.g. Google [45]).

L’extrême-droite “libertarienne” déploie des stratégies “métapolitiques” contradictoires et complémentaires pour investir le champ intellectuel, l’Université et la recherche. Elle promeut d’abord la dérégulation des normes de véridiction ordinaires au nom de la liberté d’expression (“free speech”) de sorte que la propagande suprémaciste, eugéniste, antisémite ou climato-négationniste puisse s’exprimer au même titre que la pensée libérale modérée [46]. La récente “convention de la droite” de Mme Maréchal-Le Pen a ainsi mis en scène des tables rondes feignant d’opposer des pseudo-intellectuels “libertariens” à des conservateurs post-fascistes, obtenant l’écho recherché dans toute la sphère médiatique. L’extrême-droite “libertarienne” promeut ensuite la dérégulation des normes de probation savante pour que soient reconnus comme “scientifiques” des énoncés produits en dehors de toute méthode scientifique. Le rêve “libertarien” serait la libre publication en ligne, sans processus éditorial, sans évaluation par les pairs, sans prérequis d’une bibliographie extensive et de preuves objectivables. La propriété des moteurs de recherche donnerait ainsi le contrôle sur la véridiction scientifique. Si les biais intéressés existent dès à présent dans Google Scholar, les marchands de doute ont un intérêt primordial à la dérégulation : promouvoir le faux et censurer les faits scientifiques dérangeants. Exemple caractéristique, la revue Inference du Tech-milliardaire “libertarien”, M. Thiel, mêle des articles de scientifiques reconnus, rémunérés 5 000 dollars, et des articles de falsification sur le climat ou l’évolution [47]. Étant peu représentée au sein de l’Université, l’Alt-right s’attache à y dénoncer une supposée hégémonie du “marxisme culturel”, qui serait portée en particulier par la philosophie et la sociologie [48]. Parvenue au pouvoir, elle s’attaque aux libertés académiques et dépossède les chercheurs de leur autonomie, au profit d’une techno-bureaucratie à sa main. L’un des hommes d’affaire “libertariens” féru d’éducation, M. Goodrich, théorisait déjà dans les années 1970 : “les libertés académiques sont en réalité un déni de liberté.” L’un de ses think tanks, Liberty found, propose au format numérique une bibliothèque des écrits “libertariens”, avec cette philosophie : “il n’y a aucune raison qu’une bibliothèque universitaire contienne plus de 5 000 ouvrages, pourvu que ce soit les bons ouvrages.” [49]

La dernière voie d’action de l’extrême-droite “libertarienne” est la promotion active d’une Alt-culture réduisant la science à la “technologie” et à la recherche de “solutions”, contaminant la recherche par l’entreprenariat et la prostitution intellectuelle. Les conférences TED et le Media Lab du MIT en sont les exemples paradigmatiques [50]. L’investissement massif des Tech-milliardaires “libertariens” pour constituer des réseaux de promotion de leurs idées ambitionne de priver la science de sa visée collective et désintéressée de dire le vrai sur le monde. Cette entreprise de démolition de toute éthique intellectuelle et de toute norme de véridiction, accompagnée d’une valorisation du conflit d’intérêt comme norme positive, a ceci de dangereux qu’elle use du retournement du réel en reprenant à son compte la rhétorique du progrès et de la raison.

Sa nature profonde suggère d’introduire un mot-valise pour nommer cette phase terminale du néolibéralisme : falscisme.

Post-scriptum, en forme de cauchemar.
Si l’extrême-droite “libertarienne” est associée de longue date au climato-négationnisme, et use de tout son pouvoir de nuisance pour déprécier les militants climatiques, elle prétend également détenir la solution au réchauffement climatique, qui mêle eugénisme, racisme et malthusianisme — d’où son obsession à prétendre à une origine génétique de l’intelligence, associée à une héritabilité du QI [51]. Il suffirait, lit-on dans les publications transhumanistes de cette mouvance, de réduire l’humanité de moitié, en sélectionnant les personnes intelligentes donc adaptables. L’urgence climatique étant à l’échelle de deux décennies, un simple chiffrage de cette “solution” en ordre de grandeur nous donne un demi million de morts par jour.

[1] "Dénoncer pareillement le socialisme et le capitalisme comme la descendance commune de l’individualisme permet au fascisme de se poser devant les masses comme l’ennemi juré des deux. Le ressentiment populaire contre le capitalisme libéral est ainsi détourné très efficacement contre le socialisme sans aucune répercussion sur le capitalisme dans ses formes non libérales, c.a.d. corporatives. Quoique inconsciemment réalisé, la ruse est très ingénieuse. D’abord le libéralisme est identifié avec le capitalisme ; ensuite le libéralisme est mis au pilori ; mais le capitalisme en sort indemne et continue son existence, préservé sous un nouvel habillage."
Karl Polanyi “The Essence of Fascism” - Christianity and the Social Revolution, 1933-1934, pp. 359-394
http://kpolanyi.scoolaid.net:8080/xmlui/handle/10694/565

[2] Palheta, Ugo La possibilité du fascisme. France, la trajectoire du désastre. La Découverte, 2019.

On y trouve par exemple cette citation :
"On a tout intérêt à pousser le FN. Il rend la droite inéligible. Plus il sera fort, plus on sera imbattables. C'est la chance historique des socialistes."
Pierre Bérégovoy, ministre des Affaires sociales et de la Solidarité nationale, juin 1984.

Violaine Girard, Le Vote FN au village. Trajectoires de ménages populaires du périurbain, Éditions du Croquant, 2017

Recension de l'ouvrage :
https://journals.openedition.org/lectures/23814

Valérie Igounet, Le Front national de 1972 à nos jours. Le parti, les hommes, les idées, Seuil.

Recension de l'ouvrage:
https://laviedesidees.fr/Front-national-un-parcours-sinueux.html

Quelques clichés erronés sur le Front National
https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/vote-revenu-FN

[3] Les élections européennes permettent de mesurer l’adhésion au projet modernisateur néolibéral : environ 11% des inscrits, avec 51% d’abstention. Cela coïncide avec la taille du groupe social issu des classes moyennes supérieures, qui assure la base électorale de ce projet.

[4] Romaric Godin, La Guerre sociale en France Aux sources économiques de la démocratie autoritaire, éditions La Découverte, 2019.

[6] Thomas Piketty l’a baptisée “gauche brahmane” dans l'article suivant:
Brahmin Left vs Merchant Right : Rising Inequality and the Changing Structure of Political Conflict.
http://piketty.pse.ens.fr/files/Piketty2018.pdf

[7] Bruno Amable et Stefano Palombarini, L’Illusion du bloc bourgeois, Paris, Raisons d'agir, 2017.

[8] Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ?
http://tnova.fr/rapports/gauche-quelle-majorite-electorale-pour-2012

[9] Nous proposons ici quelques références commentées sur ces dénominations problématiques. On trouvera une liste plus complète dans cet article de revue :
Mabel Berezin, “Fascism and Populism : Are They Useful Categories for Comparative Sociological Analysis?” Annual Review of Sociology, 45 2019.
https://www.annualreviews.org/doi/abs/10.1146/annurev-soc-073018-022351

“Populisme” est le plus souvent utilisé pour disqualifier l’aspiration démocratique des classes moyennes. Le lecteur désireux de prendre connaissance des lieux communs en la matière pourra lire cet ouvrage :
Diamanti, Ilvo et Lazar, Marc. Peuplecratie. La métamorphose de nos démocraties, Gallimard, 2019.

Sur la vision d’un affrontement entre démocratie illibérale et néolibéralisme autoritaire et antidémocratique, quelques ouvrages :
Wendy Brown Défaire le démos. Le néolibéralisme, une révolution furtive, Amsterdam, 2018.

Yasha Mounk The People vs. Democracy Why Our Freedom Is in Danger and How to Save It, Harvard University Press, 2018.

Dani Rodrik The Globalization Paradox – Democracy and the Future of the World Economy, (ed) Norton, 2011.

Pierre Rosanvallon La Contre-démocratie. Paris, Éditions du Seuil, 2006, 345 p.

“Néo-fascisme” est le plus souvent utilisé pour désigner des mouvements se référant explicitement au régime fasciste italien, comme “néo-nazi” pour le nazisme. Le qualificatif le plus précis est le mot “post-fascisme”, défendu par Enzo Traverso:
Enzo Traverso, Les nouveaux visages du fascisme, Paris, Textuel, 2016.

Spectres du fascisme par Enzo Traverso
https://www.cairn.info/revue-du-crieur-2015-1-page-104.htm

Fascisms Old and New, an interview with Enzo Traverso
https://jacobinmag.com/2019/02/enzo-traverso-post-fascism-ideology-conservatism

[10] Sur la nature des controverses dans l’Histoire du fascisme, on pourra lire :
Roger Griffin. “« Consensus ? Quel consensus ? » Perspectives pour une meilleure Entente entre spécialistes francophones et anglophones du fascisme”. Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2010/4 (n° 108).
https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2010-4-page-53.htm

Nous proposons une courte bibliographie sur le fascisme historique :
Roger Eatwell, Fascism, Londres, Chatto and Windus, 1996.

Emilio Gentile Qu'est-ce que le fascisme ? : Histoire et interprétation [« Fascismo. Storia e interpretazione »], Folio, coll. « Histoire », 2004.

Roger Griffin, The Nature of Fascism, Londres, Pinter, 1991.Robert O. Paxton The Anatomy of Fascism, 2004.

George L. Mosse, The Fascist Revolution : Toward a General Theory of Fascism, New York, Howard Fertig, 1999.

Stanley Payne, A History of Fascism : 1914-1945, Londres, UCL Press, 1995.

Zeev Sternhell Ni droite ni gauche. L'idéologie fasciste en France, Collection Folio histoire (n° 203), Gallimard

[12] Il est par exemple significatif que M. Bolsonaro ait prononcé le discours d’ouverture du forum de Davos
https://www.la-croix.com/Economie/Monde/A-Davos-Jair-Bolsonaro-defend-nouveau-Bresil-2019-01-23-1200997416

[13] La même mesure de “flat tax” se retrouve dans l’Italie penta-fasciste de M. Salvini
https://www.mediapart.fr/journal/international/040618/en-italie-la-flat-tax-ancre-bien-droite-le-nouveau-gouvernement
et dans les réformes de M. Macron :
https://www.lemonde.fr/idees/article/2017/10/25/la-flat-tax-est-une-bombe-a-retardement-pour-les-finances-publiques_5205612_3232.html

Les réformes de M.Trump comportent le même type de “tax cuts” inspirée par M. Laffer, ainsi que le programme de M. Johnson, en Angleterre :
https://www.ft.com/content/15a099c2-9699-11e9-8cfb-30c211dcd229

En particulier, M. Trump a divisé par deux la fiscalité sur le profit des entreprises :
https://aneconomicsense.org/2019/03/28/taxes-on-corporate-profits-have-continued-to-collapse/

[15] I asked 5 fascism experts whether Donald Trump is a fascist. Here's what they said.
https://www.vox.com/policy-and-politics/2015/12/10/9886152/donald-trump-fascism

[16] “(...) un ouvrage qui m’a beaucoup marqué. Je veux parler de la « Route de la servitude » de Friedrich Hayek. Pour Hayek, la concurrence, c’est d’abord une question de liberté. Du consommateur, du producteur et selon lui, du citoyen. Cette concurrence ne se construit pas contre l’État, mais avec lui. « L’État – écrit Hayek – possède un domaine d’activité vaste et incontestable : créer les conditions dans lesquelles la concurrence sera la plus efficace possible, la remplacer là où elle ne peut être efficace.“
Edouard Philippe, le 5 mars 2019

https://www.gouvernement.fr/sites/default/files/document/document/2019/03/discours_de_m._edouard_philippe_premier_ministre_-_10_ans_de_lautorite_de_la_concurrence_-_05.03.2019_0.pdf

[17] “What I’ve learned [visiting Europe] is that you’re part of a worldwide movement that is bigger than France, bigger than Italy, bigger than Hungary, bigger than all of it. The tide of history is with us and it will compel us to victory after victory after victory. The central government, the central banks, the central crony capitalist technology companies control you and have taken you to a Road to Serfdom in three ways. The central banks are in the business of debasing your currency, the central government is in the business of debasing your citizenship, and the crony capitalist technological powers are in the business of debasing your own personhood. Hayek told us: the Road to Serfdom will come through these three. (...) Let them call you racist, let them call you xenophobes, let them call you nativists. Wear it like a badge of honour.”
Steve Bannon, congrès du Front National, 10 Mar 2018

Ce meeting de M. Bannon faisait partie d’une tournée de promotion d’une Europe identitaire, nationaliste préservant le néolibéralisme.
https://www.theguardian.com/world/2018/nov/21/steve-bannon-i-want-to-drive-a-stake-through-the-brussels-vampire-populist-europe

[18] M. Trump a récemment remis à M. Laffer la Presidential Medal of Freedom:
https://www.bloomberg.com/news/articles/2019-06-19/trump-awards-medal-to-controversial-tax-cut-champion-laffer
ce qui a été immédiatement salué par M. Salvini dans un tweet :
“Qualche giorno fa Trump ha conferito la Medaglia per la libertà ad Arthur Laffer, economista e padre degli sgravi fiscali che ha dimostrato come oltre un certo livello di pressione fiscale le entrate per lo Stato diminuiscono.”

[19] "Non ci può essere libertà se non c'è libertà economica. Detto e predicato in vita da Margaret Thatcher."
Matteo Salvini, le 15 septembre 2019

Traduction : “Il ne peut y avoir de liberté sans liberté économique. Dit et prêché dans la vie par Margaret Thatcher.”

Sì ad drastico taglio delle tasse per ridare fiato alle imprese. Non a caso il 13 dicembre abbiamo in programma un evento con l’inventore della Flat Tax, l’economista Alvin Rabushka
Matteo Salvini, Libero, le 4 novembre 2014

Traduction : “Oui à des réductions d'impôt drastiques pour redonner du souffle aux entreprises. Ce n'est pas un hasard si, le 13 décembre, nous organisons un événement avec l'inventeur de la Flat Tax, l'économiste Alvin Rabushka.”

Notons qu'Alvin Rabushka est un politologue, ancien membre du Hoover Institute et de la Société Mont Pelerin.

[20] Brazil’s new finance minister eyes ‘Pinochet-style’ fix for economy
https://www.ft.com/content/1a2ba4f4-de4e-11e8-9f04-38d397e6661c

Parmi les Chicago Boys de l’entourage de M. Bolsonaro, on compte aussi le directeur de la Banco Nacional de Desenvolvimento Econômico e Social, Joaquim Levy ou le directeur exécutif de la compagnie pétrolière Petrobras, Roberto Castello Branco.

Sur les rapports entre Pinochet et l’école néolibérale de Chicago, on peut lire : Pinochet à l’école de Chicago.
https://laviedesidees.fr/Pinochet-a-l-ecole-de-Chicago.html

[21] Dans le gouvernement Johnson, Kwasi Kwarteng, Priti Patel, Dominic Raab, Chris Skidmore et Liz Truss ont contribué à un tract explicitement “libertarien” :
Britannia Unchained: the rise of the new Tory right
https://www.theguardian.com/politics/2012/aug/22/britannia-unchained-rise-of-new-tory-right

Pour se figurer la nature des “libertariens” qui entourent “BoJo”, on pourra regarder cet extrait d’un discours de Priti Patel
https://www.theguardian.com/politics/video/2019/oct/01/priti-patel-says-she-will-end-free-movement-of-people-video

Jonathan Coe avait, par anticipation, fait le portrait fidèle de cette élite de la nouvelle extrême-droite dans “What a Carve Up!”, traduit en français sous le titre “Testament à l'anglaise”.

[22] Les preuves figurent dans une suite d’article de Quinn Slobodian, et notamment dans cet ouvrage :
Quinn Slobodian Globalists: The End of Empire and the Birth of Neoliberalism (Harvard University Press, 2018)

Quinn Slobodian Neoliberalism’s Populist Bastards. A new political divide between national economies
http://www.publicseminar.org/2018/02/neoliberalisms-populist-bastards/

[24] On trouvera ici une collection de citations de M.Bolsonaro :
https://en.wikiquote.org/wiki/Jair_Bolsonaro

[25] Pierre Musso. L’ère de l’État-entreprise.
https://www.monde-diplomatique.fr/2019/05/MUSSO/59844

[26] Barbara Stiegler, (2019) Il faut s’adapter. Gallimard.

Walter Lippmann, (1922) Public opinion.

S. Audier, (2008) Le Colloque Lippmann : aux origines du « néo-libéralisme », Lormont, éd. Le bord de l'eau.

[27] Tom Wraight. From Reagan to Trump : The Origins of US Neoliberal Protectionism. The Political Quarterly.
https://onlinelibrary.wiley.com/doi/epdf/10.1111/

[28] Quinn Slobodian and Dieter Plehwe : Neoliberals Against Europe
https://braveneweurope.com/quinn-slobodian-and-dieter-plehwe-neoliberals-against-europe

[30] Zubof, Shoshana The Age of Surveillance Capitalism, Public Affairs, 2019.

Peter Thiel, l’homme qui voulait achever la démocratie
https://usbeketrica.com/article/peter-thiel-l-homme-qui-voulait-achever-la-democratie

Palantir, l'encombrant ami américain du renseignement français.
https://www.telerama.fr/medias/palantir-big-data-renseignement,153229.php

How Peter Thiel’s Palantir helped the nsa spy on the whole world?
https://theintercept.com/2017/02/22/how-peter-thiels-palantir-helped-the-nsa-spy-on-the-whole-world/

Palantir Knows Everything About You
https://www.bloomberg.com/features/2018-palantir-peter-thiel/

[31] Le vieux fascisme si actuel et puissant qu'il soit dans beaucoup de pays, n'est pas le nouveau problème actuel. On nous prépare d'autres fascismes. Tout un néo-fascisme s'installe par rapport auquel l'ancien fascisme fait figure de folklore [...]. Au lieu d'être une politique et une économie de guerre, le néo-fascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d'une « paix » non moins terrible, avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de micro­fascistes, chargés d'étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma.
Gilles Deleuze, Le Monde 1977. Republié dans Deux régimes de fous.

[32] Entretiens filmés de Michel Feher
http://www.laparisienneliberee.com/entretien-michel-feher/

Entretien croisé avec Michel Feher et Chloé Ridel: "Europe : la convergence des néolibéraux et des identitaires."
https://www.youtube.com/watch?v=-vAMFAcgHqg

[34] Karl Polanyi est sans doute le théoricien de la crise du libéralisme le plus important :
Polanyi, Karl La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris, Gallimard, 1983.

Polanyi, Karl Essais, Paris, Seuil, 2008, 589 p., 29 €. Édités par Michèle Cangiani et Jérôme Maucourant, traduits par Françoise Laroche et Laurence Collaud.

Nous conseillons en sus ces trois articles :
Karl Polanyi, le marché et le socialisme par Arnault Skornicki
https

Karl Polanyi. Remettre l'économie à sa place. par Michael C. Behrent
https://www.scienceshumaines.com/karl-polanyi-remettre-l-economie-a-sa-place_fr_37125.html

Is Capitalism a Threat to Democracy ?
https://www.newyorker.com/magazine/2018/05/14/is-capitalism-a-threat-to-democracy

[36] Michel Foucault, à propos du grotesque, dans son cours du 8 janvier 1975.
http://ekladata.com/a5J-kPD0FAZwSKkLJzNbvbFa1Jw/Foucault-Michel-Les-Anormaux-1974-1975-.pdf

[37] Le lectorat désireux d’effectuer une plongée en eaux troubles pourra lire cette critique du succès de M. Buchanan dans la revue du “Mises institute”, à la gloire de l’inspirateur des mouvements “libertariens”, Ludwig von Mises.
https://mises.org/library/death-west-how-dying-populations-and-immigrant-invasions-imperil-our-country-and

[38] Peu de choses ont été écrites en français sur M. Olavo de Carvalho. Un aperçu dans ce billet de blog :
https://blogs.mediapart.fr/yves-tourneur/blog/011218/olavo-de-carvalho-le-philosophe-de-bolsonaro

Sur la construction transnationale de la New Right, on peut lire cet article :
http://www.scielo.br/scielo.php

[39] La liberté des “libertariens” est une version dégradée de la liberté négative, telle qu’elle a été définie par Isaiah Berlin, comme liberté naturelle qui ne connaît comme limite que la liberté d’autrui. Cette dernière s’oppose à la liberté positive des libertaires comme possibilité effective de faire garantie à tous par l’organisation sociale.
https://plato.stanford.edu/entries/liberty-positive-negative/

[40] Nombre de think tanks conservateurs et libertariens figurent sur la carte suivante :
https://www.desmog.co.uk/2019/06/07/brexit-climate-denier-map

Les plus connus, le Cato Institute, le Heartland Institute, le Committee for a Constructive Tomorrow, la Foundation for Economic Education, la CO2 Coalition, le Manhattan Institute, le Ludwig von Mises Institute, le Consumer Choice Center, sont articulés en réseau par l’Heritage foundation et l’Atlas Network, après que ce rôle a été assuré par l’American Enterprise Institute. En Angleterre, les plus connus sont la TaxPayers' Alliance, l’Adam Smith Institute, l’Institute of Economic Affairs, Policy Exchange.

[42] Robert J. Brulle, Institutionalizing delay : foundation funding and the creation of U.S. climate change counter-movement organizations. 2013 Climatic Change.
https://www.drexel.edu/~/media/Files/now/pdfs/Institutionalizing%20Delay%20-%20Climatic%20Change.ashx

Climat : les géants de l’énergie ont dépensé un milliard de dollars en lobbying depuis la COP21
https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/03/22/climat-les-geants-de-l-energie-ont-depense-un-milliard-de-dollars-en-lobbying-depuis-la-cop21_5439758_3244.html

Following the Money That Undermines Climate Science
https://www.nytimes.com/2019/07/10/climate/nyt-climate-newsletter-cei.html

[43] Christopher Leonard, (2019) Kochland: The Secret History of Koch Industries and Corporate Power in America.

Recension de l'ouvrage:
https://www.newyorker.com/news/daily-comment/kochland-examines-how-the-koch-brothers-made-their-fortune-and-the-influence-it-bought

Jane Mayer, (2017) Dark Money: The Hidden History of the Billionaires Behind the Rise of the Radical Right.

Recension de l'ouvrage:
https://www.nytimes.com/2016/01/24/books/review/dark-money-by-jane-mayer.html

[44] Au Brésil, le lobby agroindustriel (Agribusiness Parliamentary Front — FPA) qui soutient Bolsonaro dispose de 44 % des sièges à la Chambre des représentants du Brésil et 36 % des sièges au Sénat.

Brazil's powerful farm lobby endorses far-right presidential candidate Bolsonaro

https://www.reuters.com/article/us-brazil-election-agriculture/brazils-powerful-farm-lobby-endorses-far-right-presidential-candidate-bolsonaro-idUSKCN1MC21M Dans un discours célèbre, Bolsonaro a dit à ces représentants de l'agrobusiness : "Ce gouvernement, c'est le vôtre."

Le Brésil sous l’emprise des Bancadas do Boi, do Bíblia e da Bala
https://www.lemonde.fr/decryptages/article/2017/12/19/le-bresil-sous-l-emprise-des-bbb_5231609_1668393.html

[46] Everything You Think You Know About ‘Free Speech’ Is a Lie.
https://www.thenation.com/article/portland-speech-milo-antifa-koch/

[47] Peter Thiel is funding a science publication questioning evolution and climate change.
https://qz.com/1537150/peter-thiel-is-funding-a-science-publication-questioning-evolution-and-climate-change/amp/

Junk Science or the Real Thing? ‘Inference’ Publishes Both.
https://undark.org/article/junk-science-or-real-thing-inference/

A Science Journal Funded by Peter Thiel Is Running Articles Dismissing Climate Change and Evolution.
https://www.motherjones.com/environment/2019/01/a-science-journal-funded-by-peter-thiel-is-running-articles-dismissing-climate-change-and-evolution/

On parcourra avec intérêt la liste des auteurs d'Inference:
https://inference-review.com/authors

[49] P.F.Goodrich and A. Rogge, Education in a Free Society, The Liberty Fund, 1973.

[51] Stephen Jay Gould (1981) The Mismeasure of Man.

Recension de l'ouvrage:
Race and intelligence: A sorry tale of shoddy science
https://www.theguardian.com/science/2009/nov/12/race-intelligence-iq-science

How science has shifted our sense of identity
https://www.nature.com/articles/d41586-019-03014-4

Julien Larregue, 2018 « C’est génétique » : ce que les twin studies font dire aux sciences sociales. Sociologie 3, 9.
https://journals.openedition.org/sociologie/3526

The unwelcome revival of ‘race science’
https://www.theguardian.com/news/2018/mar/02/the-unwelcome-revival-of-race-science

Le gourou de la génétique comportementale est Robert Plomin, dont on pourra circonscrire les menées en lisant cet article de revue:
R.Plomin and S. von Stumm (2018) The new genetics of intelligence. Nature Reviews Genetics 19, 148–159.
https://www.nature.com/articles/nrg.2017.104

Le meilleur livre apportant les preuves des fondements douteux de la génétique comportementale:
Aaron Panofsky, Misbehaving Science. Controversy and the Development of Behavior Genetics, Chicago, University of Chicago Press, 2014
Recension de l'ouvrage:
https://journals.openedition.org/sociologie/3165

Fraudes scientifiques, post-vérité et techno-bureaucratie (1/2)

 

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“La vérité est liée circulairement à des systèmes de pouvoir qui la produisent et la soutiennent, et à des effets de pouvoir qu’elle induit et qui la reconduisent.”

Michel Foucault

“Die Erfahrung ist im Kurse gefallen.” (Le cours de l’expérience a chuté.)

Walter Benjamin

“The ideal subject of totalitarian rule is not the convinced Nazi or the convinced Communist, but people for whom the distinction between fact and fiction (i.e., the reality of experience) and the distinction between true and false (i.e., the standards of thought) no longer exist.”

Hannah Arendt [0]

L’année qui vient de s’écouler a été rythmée par les révélations de la presse dans des affaires de méconduite scientifique touchant la sphère dirigeante du CNRS, aussi bien dans la production d’articles que d’“enquêtes” complaisantes, inexistantes ou étouffées selon les cas. La réputation de l’établissement n’a pas seulement été entachée en France, les revues internationales Nature et Science s’étant fait l’écho des errements de trois directions successives du CNRS [1]. Pour analyser cette séquence, il convient d’écarter d'emblée deux écueils : l’indignation d’ordre moral et l’opinion sur le fond de ces affaires. Pour tenter d’en mettre au jour les dimensions systémiques, nous proposons un détour par l’histoire sociale de la production de connaissances scientifiques, en nous penchant sur la question du crédit accordé au récit d’expériences, c’est à dire à la question de leur certification. Dans la seconde partie de ce billet, nous partirons, au contraire, des affaires de fraude et de falsification qui ont touché la techno-bureaucratie de la recherche pour éclairer les mutations en cours des normes, des mécanismes et des instances constitutives d’une nouvelle “gouvernance de la vérité”.

Première partie.
Histoire synthétique de la discursivité scientifique.

Conformément à la tradition aristotélicienne, la théorisation scientifique s’est appuyée jusqu’à la fin de la Renaissance sur l’expérience commune. L’utilisation de dispositifs instrumentaux, faisant apparaître des phénomènes échappant aux perceptions ordinaires, apparaît au 17e siècle [2]. Le remarquable Sidereus Nuncius, publié en 1610 par Galilée [3], frappe par sa modernité, non seulement par les idées qui s’y trouvent et par l’organisation du texte et des illustrations selon une rationalité très proche d’un article d’aujourd’hui, mais aussi par d’autres caractéristiques qui nous amènent à notre sujet [4]. La représentation de la Lune qui y figure est manifestement maquillée par rapport à la réalité : le terminateur, cette ligne qui sépare l’ombre de la lumière, passe par un immense cratère d’impact, aussi parfait que fictif, et présente des corrugations accentuées d’un ordre de grandeur, qui amplifient d’autant le relief réel [5]. L’urgence, seule, justifie Galilée, a empêché de fournir les détails : “Ulterius progredì temporis angustia inhibet ; plura, de his brevi candidus Lector expectet.” Il inaugure ainsi la longue tradition des promesses non tenues d’articles longs à venir, en complément de lettres. Autre marque de modernité, le Sidereus Nuncius s’ouvre par les remerciements aux pourvoyeurs de fonds, sous forme d’une dédicace des satellites de Jupiter aux Médicis, flatterie à Cosme — le cosmique — à des fins immédiatement intéressées [6]. Ceci nous amène à émettre une première hypothèse : la certification de l’expérience scientifique se joue au sein de l’espace que les savants tentent collectivement de ménager avec les pouvoirs et les intérêts nécessaires à leur activité. La rétractation de Galilée après son passage devant une “commission d’enquête” inquisitoriale [7][8] suffit à témoigner de la violence qui se joue dans ces rapports de proximité, depuis l’invention même de l’expérience scientifique. Description: Galileo.jpg

Au 18e siècle, un nouveau système normatif s’installe, qui repose sur un régime sensoriel de la preuve scientifique : les expériences, pour prendre leur valeur universelle, doivent être spectaculaires et se dérouler entourées d’aristocrates qui accréditent par leur statut social la moralité du témoignage [9]. Au fil de ce siècle où la chimie fut reine, le regard est progressivement remplacé par l’instrumentation, puis par la mesure ; le témoin devient l’expérience elle-même, puis le graphique ; la curiosité cède la place à l’utilité puis à l’exactitude. Le Portrait d'Antoine Lavoisier et de sa femme, peint par David en 1788, témoigne de la disparition de l’aréopage aristocratique, pour ne laisser qu’un face-à-face entre les savants et leurs instruments [10]. Puis le corps du scientifique est à son tour escamoté du régime probatoire, qui doit se purifier de toute contingence : les lois implacables qui régissent la matière doivent se passer des mains expertes de l’expérimentateur [11].

Description: Lavoisier.jpg

La place progressivement prise par les instruments standardisés, les appareillages et les machines dans le processus de construction des faits scientifiques participe, au même titre que l’usage du méta-langage mathématique, de l’institution de normes communes faisant de la recherche un métier. Elle permet au monde savant de nouer de nouvelles alliances avec les artisans et les ingénieurs, dont le savoir faire devient un élément de preuve scientifique. Du 19e au début du 20e siècle, la science connaît une phase d’autonomisation [12] ambivalente, liée au mythe fondateur du Progrès. Les succès matériels liés à l’industrialisation et à l’expansion des techniques issues des sciences physiques, mais aussi à la révolution pastorienne et à l’éducation, prolongent les rêves utopiques des Lumières. La société s’affranchit de l’hétéronomie [13] religieuse et de ses normes ; la science, appuyée par sa capacité à dire le vrai sur le monde, devient alors l’instance supplétive de légitimation du pouvoir. La nouveauté ne réside pas tant dans le fait que le pouvoir, pour se reproduire et se perpétuer, produise et transmette un savoir qui se dit “vrai”, que dans le fait que ce savoir prenne la forme de la discursivité scientifique [14][15]. Nourries du saint-simonisme et du positivisme comtien, les élites s’appuient sur la raison pour prendre en charge le destin de l’humanité devant conduire au bien commun, par la soumission de la nature et des hommes et par l’accroissement illimité de la production de biens matériels. Cette prétention à une théorie déterministe des changements socio-historiques se retrouve dans le « socialisme scientifique » de Marx et Engels, féru lui aussi de productivisme. [16]

Ce dogme téléologique d’un gouvernement des hommes fondé sur un imaginaire pseudo-rationnel postulant la centralité de l’ordre économique et l’expansion infinie de la sphère productive et de la sphère techno-scientifique [17] se fracasse sur les deux guerres mondiales et sur les totalitarismes du 20e siècle. Le totalitarisme procède, dans son essence, d’une négation du politique et survient par la violence du consentement à une vision unique du monde, quand l'idée démocratique suppose au contraire une pluralité des rationalités en débat [18]. Partout où il y a de l’orthodoxie, il y a des gardiens du dogme — une bureaucratie. Ni la société ni l’histoire ne sont soumises à des lois déterministes, transcendantes, dont on peut produire la théorie : le politique est affaire de création humaine, soumise mais non déterminée par les conditions matérielles, la création étant, précisément, ce qui n’est pas dérivable de ce qui précède. Ainsi, l’imaginaire occidental moderne, que l’on peut résumer par l’invocation de la Raison, se constitue de deux éléments antinomiques : d’une part, l’expansion illimitée de la “maîtrise rationnelle” et de la domination sur la nature et les hommes ; d’autre part, la démocratie comme auto-institution raisonnée par la société des règles collectives qu'elle se donne et son corollaire, la politique comme direction consciente, par les citoyens eux-mêmes, de leur vie.

Pendant l’après-guerre s’élabore le régime probatoire du travail savant le plus familier, qui institue la science comme recherche collective et désintéressée de la vérité. La vérité n’est pas ici une révélation de faits immuables mais est investie comme problème, comme horizon commun et comme base minimale d'une éthique de la confrontation. Si la vérité scientifique est affaire de raison, d’établissement de faits objectivables, de cohérence interne, elle devient simultanément affaire de démocratie [19]. La vérité scientifique est en tension entre l’autonomie de pensée, qui suppose une interrogation illimitée sur le monde, qui ne s’arrête devant rien et se remet constamment en cause [20], et la nécessité d’une forme modernisée de disputatio dans un espace public où interviennent de manière effective la confrontation et la critique réciproque.

La traduction de ces principes en pratiques, en normes et en procédures a reposé sur trois piliers. Premièrement, la notion de conflit d’intérêts (voir définition ci-dessous) permet de fixer les limites du champ scientifique à ce qu’aucun intérêt particulier ou privé ne peut ni s’approprier ni conditionner. Deuxièmement, la recherche expérimentale s’appuie sur de petits collectifs de recherche (équipes ou collaborations) au sein desquels les faits et les méthodes sont soumis à la vérification et à la contradiction collectives. La confiance accordée a priori aux faits rapportés dans des articles repose essentiellement sur le travail collectif et la discussion ouverte à l’intérieur du laboratoire. Tout travail expérimental comporte, par nature, des incertitudes. Seul le débat interne, collaboratif, permet de fixer les limites de légitimité en échappant au carcan de normes externes, nécessairement grossières. C’est aussi à l’échelle humaine de l’équipe que les apprentis chercheurs se forment à la pratique expérimentale dans leur champ disciplinaire. Troisièmement, le processus de publication passe par des revues publiques (sociétés savantes, presses universitaires, etc), dont le processus éditorial est confié à des chercheurs en activité, reconnus par leur communauté. La disputatio et le contrôle externe de validité sont délégués à des rapporteurs (referees) anonymes, choisis par un éditeur qui engage, ce faisant, sa responsabilité scientifique [21].

Ce régime probatoire de l’expérience scientifique est maintenant mis en crise depuis deux décennies. La seconde partie de ce billet prendra prétexte des affaires de fraude récentes pour établir les grandes lignes du changement normatif en cours et de ses conséquences délétères.

Conflit d’intérêts — La règle la plus élémentaire en matière d’intégrité scientifique consiste à ne pas exprimer d’opinion ni intervenir dans des processus d'évaluation (recrutement, promotion, travail de referee, enquête scientifique) en étant en situation de conflit d'intérêts. Le conflit d’intérêts n’est pas une inconduite mais caractérise toute situation de fait empêchant la neutralité scientifique. S’il est d’usage de les déclarer spontanément, les conflits d’intérêts s’établissent par leur “notoriété”, c’est-à-dire par le caractère objectivable des faits qui les constituent.

[0] Entretien avec Michel Foucault réalisé par A, Fontana et P. Pasquino, en juin 1976.
http://1libertaire.free.fr/MFoucault134.html

Walter Benjamin, Erfahrung und Armut.
https://www.textlog.de/benjamin-erfahrung-armut.html

"Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais celui pour qui les distinctions entre fait et fiction (i.e. la réalité de l'expérience) et entre vrai et faux (i.e. les normes de la pensée) n’existent plus."
Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism.
https://www.azioniparallele.it/images/materiali/Totalitarianism.pdf

[1] Computer scientist to lead French research giant; interim head leaves amid misconduct allegations
https://www.sciencemag.org/news/2018/01/computer-scientist-lead-french-research-giant-interim-head-leaves-amid-misconduct

French plant biologist cleared of misconduct in new inquiry
https://www.nature.com/articles/d41586-018-06966-1

[2] C’est aussi période à laquelle paraissent les premiers articles puis la première revue scientifique:
https://royalsociety.org/journals/publishing-activities/publishing350/history-philosophical-transactions/

[4] On s’amusera de ce que les dernières révélations sur la rétractation de Galilée paraissent dans la revue Nature:
https://www.nature.com/articles/d41586-018-06769-4

[5] On pourra se référer à cet article paru pour les 400 ans de la publication:
https://images.math.cnrs.fr/Il-y-a-quatre-cents-ans-Sidereus.html

Alexandre Koyré pointe également les résultats d'observation douteux de Galilée:
Du monde clos à l’univers infini, Presses Universitaires de France, 1962. Réimpr. Paris, Gallimard, 2003.

[6] Sur la façon dont Galilée ménage son espace d'autonomie par rapport aux dépendances politiques, on lira avec intérêt:
Mario Biagioli, Galileo Courtier: the Practice of Science in the Culture of Absolutism, Chicago University Press, 1993.

Recension de l’ouvrage:
https://www.persee.fr/doc/rhs_0151-4105_1998_num_51_1_1315

[7] Sur Galilée et son procès, quelques ouvrages essentiels:
Stillman Drake, Galileo at Work, Chicago University Press, 1978.

Maurice Finocchiaro, The Galileo Affair. A Documentary History, University of California Press, 1989

Maurice Finocchiaro, Retrying Galileo, 1633-1992, University of California Press, 2007).

Maurice Clavelin, La philosophie naturelle de Galilée, Albin Michel, 1996 et Galilée Copernicien, Albin Michel, 2004.

[8] Sur la réaction de l’Eglise aux thèses coperniciennes, avant les observations de Galilée, un article important :
MP Lerner, “Aux origines de la polémique anticopernicienne (I). L'Opusculum quartum de Giovanmarie Tolosan”, Revue des sciences philosophiques et théologiques, T. 86, 2002, pp. 681-722.
https://www.cairn.info/revue-des-sciences-philosophiques-et-theologiques-2002-4-page-681.htm

[9] Sur les transformations du compte rendu scientifique à l'époque moderne, l’exemple canonique est celui de la controverse sur l’existence du vide ayant opposé Thomas Hobbes à Robert Boyle, et sa pompe mise au point par le grand expérimentateur Robert Hooke:

S. Shapin, "Pump and Circumstances : Robert Boyle's Literary Technology", Social Studies of Science, vol. 14, n°4, 1984, p. 481-520

Steven Shapin et Simon Shaffer, Léviathan et la pompe à air. Hobbes et Boyle entre science et politique, La Découverte, 1993.

Recension:
https://www.persee.fr/doc/reso_0751-7971_1994_num_12_65_2874

[10] Christian Licoppe, La formation de la pratique scientifique. Le discours de l'expérience en France et en Angleterre (1630-1820), 1996, Paris, La Découverte (série anthropologie des sciences et des techniques), 346 pages.

Simon Schaffer, La Fabrique des sciences modernes, Paris, Le Seuil, 2014.

Pour une bibliographie plus complète de Simon Schaffer, voir:
 https://laviedesidees.fr/Laborieuse-Nature.html

[11] On lira, à ce propos cet article sur ce que le talent d’expérimentateur de Joule, qui faisait des mesures d’une précision remarquable, devait au savoir-faire de la brasserie paternelle:

H. Otto Sibum, « Les gestes de la mesure. Joule, les pratiques de brasserie et la science », in Annales. Histoire, sciences sociales, juillet-octobre 1998, n°4-5, pp. 745-774.
 https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1998_num_53_4_279696

[12] Sur les procédures de validation des travaux scientifiques, on pourra lire cet ouvrage récent:
V. Fages, Savantes Nébuleuses, Ed. EHESS, 2018.

Sur la refondation de l’Université, on pourra lire:
Christophe Charle, La République des universitaires 1870-1940, Paris, Le Seuil, 1994.

Christophe Charle, Jacques Verger, Histoire des universités, coll. « Que sais-je ? », Paris, P.U.F., 1994, 2e édition mise à jour, 2007.

Christophe Charle, “Jalons pour une histoire transnationale des universités”
 https://journals.openedition.org/chrhc/3147

Robert Fox et George Weisz, The Organization of Science and Technology in France 1808-1914, Cambridge University Press, 1981.

Recension:
https://www.persee.fr/doc/hedu_0221-6280_1983_num_18_1_1174

[13] On dit d’un système politique qu’il est hétéronomique lorsqu’il invoque une source des lois et des institutions extérieure à la société et échappant par conséquent à l'action humaine. On pourra lire par exemple:

Bruno Karsenti, L’énigme de l’hétéronomie, la religion selon Castoriadis.
https://journals.openedition.org/lhomme/32578

[14] Nous avons délibérément mis de côté le concept de “régime de vérité” introduit par Michel Foucault, et distordu dans la littérature post-moderne jusqu’à le vider de sa substance. Nous nous contenterons ici de renvoyer à l’œuvre de Foucault en en donnant un aperçu au travers de trois citations:

“Il faut plutôt admettre que le pouvoir produit du savoir (et pas simplement en le favorisant parce qu’il le sert ou en l’appliquant parce qu’il est utile) ; que pouvoir et savoir s’impliquent directement l’un l’autre ; qu’il n’y a pas de relation de pouvoir sans constitution corrélative d’un champ de savoir, ni de savoir qui ne suppose et ne constitue en même temps des relations de pouvoir. Ces rapports de « pouvoir-savoir » ne sont donc pas à analyser à partir d’un sujet de la connaissance qui serait libre ou non par rapport au système du pouvoir ; mais il faut considérer au contraire que le sujet qui connaît, les objets à connaître et les modalités de connaissance sont autant d’effets de ces implications fondamentales du pouvoir-savoir et de leurs transformations historiques. En bref, ce n’est pas l’activité du sujet de la connaissance qui produirait un savoir, utile ou rétif au pouvoir, mais le pouvoir-savoir, les processus et les luttes qui le traversent et dont il est constitué, qui déterminent les formes et les domaines possibles de la connaissance.”

Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975.

“Le savoir n’est au contraire pas l’apanage de la science, mais produit par toute une série de gens, de lieux, d’institutions, qui de par leur position, leur ton, leur notoriété, prétendent à la vérité et font résonner cette vérité dans la tête de milliers de gens”

Michel Foucault, Pouvoir et savoir, 1977.

“(i) En quoi la production et la transformation du partage vrai/faux sont-elles caractéristiques et déterminantes de notre historicité ?
(ii) De quelles manières spécifiques ce rapport a-t-il joué dans les sociétés « occidentales » productrices d'un savoir scientifique à forme perpétuellement changeante et à valeur universelle ?
(iii) Que peut être le savoir historique d'une histoire qui produit le partage vrai/faux dont relève ce savoir ?
(iv) Le problème politique le plus général n’est-il pas celui de la vérité ? Comment lier l'une à l'autre la façon de partager le vrai et le faux et la manière de se gouverner soi-même et les autres ? La volonté de fonder entièrement à neuf l'une et l'autre, l'une par l'autre (découvrir un tout autre partage par une autre manière de se gouverner, et se gouverner tout autrement à partir d'un autre partage), c'est cela la « spiritualité politique ».”

Michel Foucault, Table ronde du 20 mai 1978.

[15] Nous recommandons cette synthèse sur le travail d’historisation des sciences de Michel Foucault:
Jerome Lamy, Vérité, science, pouvoir: Michel Foucault, historien des sciences au Collège de France, French Forum, University of Pennsylvania Press, Volume 43 (2018) pp. 131-146
https://muse.jhu.edu/article/704303

[16] Serge Audier, L'âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, La découverte, 2019.
On pourra lire cette entrevue avec l’auteur:
https://www.liberation.fr/debats/2019/02/08/serge-audier-la-gauche-porte-une-part-de-responsabilite-historique-dans-la-crise-ecologique-contempo_1708240

[17] Note historique sur le mot « technoscience »:
https://zilsel.hypotheses.org/1875

[18] “La démocratie allie ces deux principes apparemment contradictoires : l'un que le pouvoir émane du peuple, l'autre qu'il n'est le pouvoir de personne.”

Claude Lefort, L’invention démocratique.

[19] Démocratie n’est pas ici à prendre dans le sens dévoyé de “soumis au vote”. Sur la question démocratique, recommandons la lecture de ce livre:
Jacques Rancière, La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005.

[20] Nous empruntons ces idées et ces mots à différents textes de Castoriadis et en particulier à:
Cornelius Castoriadis, L’individu privatisé
https://www.monde-diplomatique.fr/1998/02/CASTORIADIS/3528

Cornelius Castoriadis, L'Institution imaginaire de la société
http://www.seuil.com/ouvrage/l-institution-imaginaire-de-la-societe-cornelius-castoriadis/9782020365628

Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive - Entretiens et débats (1974-1997)
http://www.seuil.com/ouvrage/une-societe-a-la-derive-entretiens-et-debats-1974-1997-cornelius-castoriadis/9782020788533

Cornelius Castoriadis, La montée de l’insignifiance. Les carrefours du labyrinthe 4 (2007).

[21] Sur la place du système d’expertise anonyme dans l’histoire du régime probatoire en science expérimentale, recommandons l’épilogue de ce livre, intitulé “Comment nous vivons”:
Steven Shapin Une histoire sociale de la vérité. Science et mondanité dans l’Angleterre du xviie siècle, La Découverte.

Recension:
https://www.cairn.info/revue-geneses-2016-2-page-160.htm

En quel temps vivons nous? (3/3)

 

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Lire la première partie du billet.

Lire la deuxième partie du billet.

Résumé à l'os.

Le néolibéralisme n’est ni une théorie économique ni un libéralisme hypertrophié, mais désigne simultanément une philosophie politique théorisée autour de la Seconde Guerre mondiale, un mouvement social-historique amorcé au tournant des années 1980 et une modalité de gouvernement. Il repose sur l’idée que les marchés ne se constituent pas naturellement, par génération spontanée, mais doivent être construits par la mise en concurrence des individus et des structures, ce qui suppose de produire de la différenciation – et donc un accroissement des inégalités. Il postule que la mise en concurrence est le seul processus collectif qui puisse faire émerger la Vérité, autrement inaccessible à la connaissance des individus, et qui garantit donc une efficience productive optimisée. Pour le néolibéralisme, l’Etat n’est pas l’ennemi à abattre : il y voit un instrument au service du marché, sous le contrôle de celui-ci – moyennant une adhésion et une adaptation de sa technocratie. Le néolibéralisme coïncide avec une transition d’un capitalisme de profit, fondé sur la production marchande, vers un capitalisme de crédit, fondé sur la financiarisation et sur la dérégulation du marché boursier mondial. Il vise au contrôle social par un accroissement apparent de la liberté, en développant un imaginaire qui emprisonne les individus dans leurs propres désirs et qui suscite l’adhésion par l’addiction plutôt que par la discipline. Les techniques de néomanagement (projet, évaluation, classement, benchmarking, best practices) et le système de normes réduisant le politique au gestionnaire (gouvernance) ont pour objectif la soumission à ce contrôle par intériorisation des contraintes. Le néolibéralisme est une entreprise d’évacuation de l’idée démocratique et du libéralisme politique (pluralisme des rationalités en débat, séparation des pouvoirs, systèmes publics de santé, d’éducation et de justice, etc). C’est un projet de privatisation des existences et d’atomisation de la société, qui ne conduit pas à un “individualisme” mais, au contraire, au règne du conformisme, de l’anomie, du vide de sens et de l’insignifiance. Il constitue l’avènement d’une société bureaucratique en ceci qu’il produit une division du travail politique entre une sphère décisionnaire, réduite à l’édiction de normes gestionnaires et soumise à un contrôle actionnarial et aux lobbies, et des exécutants, condamnés à la privatisation de leurs existences.

Troisième partie.
L’Université néolibérale et la théorie du capital humain.

“L'essentiel est sans cesse menacé par l'insignifiant.Cycle bas.”

René Char

Le succès du néolibéralisme a reposé sur un aller-retour constant entre théorisation et transformation réelle de la société – sur une praxis, donc. Comprendre la logique des réformes qui affectent l’Université et la recherche, mais aussi l’Ecole dans son ensemble, suppose de ne pas s’arrêter à leur présentation segmentée, technicisée, abstraite et, surtout, polluée par les éléments de langage indigents de la communication politique. Il convient d’en restituer la cohérence en partant des théories formulées au sein même de l’école de pensée néolibérale : théorie du capital humain [1] [2] [3] [4] et théorie de l’économie de la connaissance.

Le capital humain désigne, de prime abord, le portefeuille de compétences dont un individu (un “agent économique”) fait l’acquisition au cours de sa formation, de sorte à en tirer ultérieurement un revenu. La notion de “compétences” a été si bien diffusée dans l’institution scolaire [5] que cette définition semble analytique alors qu’elle est d’ordre programmatique. Pour naturaliser les inégalités sociales et détruire les structures collectives, les individus doivent porter l’entière responsabilité de leur destin. Il faut donc les convaincre que les différences de revenus sont pleinement justifiées par des caractéristiques quantifiables et objectivables des “agents”: les compétences.

Dans le contexte scolaire, les compétences ont d’abord été importées du néomanagement comme exaltation du savoir-faire, supposée revaloriser les élèves des classes populaires. Dans un deuxième temps, vint la promotion du savoir-être (soft skills), prenant les atours d’une mystique Indie du bien-être et de “l’injonction au bonheur” – confiance, empathie, intelligence émotionnelle, communication, gestion du temps et du stress, audace, motivation, présence, vision. Au-delà de l’évidente dimension de fabrication du consentement, cette Ecole des compétences prétend individualiser [6] la formation des enfants, selon leurs potentialités, en intégrant aux compétences les aptitudes innées et le capital culturel hérité du milieu familial. Digérant au passage la rhétorique émancipatrice, elle déguise sous une apparence chatoyante une brutale dérégulation du système éducatif, par la différenciation des “parcours” [7] et des diplômes, et par la mise en concurrence des individus et des établissements, de sorte à constituer un marché. Promettant d’offrir à chaque enfant l’éducation la plus adaptée à sa personnalité et à ses besoins [8], elle agit en réalité comme amplificateur d’inégalités sociales.

En substituant la valorisation individuelle au bien commun, la théorie du capital humain a créé les outils de promotion d’un marché éducatif. Le postulat consiste à évaluer comparativement les effets bénéfiques indirects de l’éducation pour la société dans son ensemble (réduction de la grande pauvreté, baisse de la criminalité, amélioration de l’état de santé, baisse de la mortalité infantile) et les revenus que chaque individu peut escompter en retour des investissements qu’il consent dans son capital humain. Si la rentabilité privée est supérieure à la rentabilité collective alors l’éducation ne doit pas être financée par de l’argent public [9]. Cette doctrine, promue partout par la Banque mondiale, conduit à poser l’accroissement du financement privé de l’Université – sinon sa privatisation pure et simple – comme une nécessité absolue, l’éducation primaire étant la seule susceptible de remplir les critères étriqués de rentabilité collective d’une société dont l’égoïsme et l’égotisme sont les vertus cardinales. C’est la raison pour laquelle le train de réformes néolibérales de l’Université ne peut s’achever avant la dérégulation des frais d’inscription – l’“autonomie” financière de l’Université [10].

Le concept de capital humain ne saurait pourtant se réduire, ni à une simple marchandisation de l’éducation, ni à la fabrication d’individus aptes à s'incorporer dans la machine économique – dogme dit de l’employabilité. La théorie du capital humain se veut un renouvellement de l’imaginaire social tout entier, évacuant la figure du travailleur libre vendant sa force de travail contre salaire au profit d’un nouveau type anthropologique subjectif : l’entrepreneur de soi-même. Dans cette entreprise d’effacement de la figure du prolétaire, dépossédé par le travail salarié de sa propre existence, c’est le salaire lui-même qui change de nature, devenant simple dividende des investissements précédemment consentis par un “agent” dans son propre capital humain. Le travail disparaît lui aussi pour devenir une forme de fructification du capital. Enfin, la firme comme organisation sociale contraignante est escamotée pour n’être plus qu’un nexus [11] de relations contractuelles. Ce travail théorique de déréalisation et d’individualisation de la condition salariale a trouvé sa plénitude avec le capitalisme de plateforme — l’“ubérisation”.

La théorie du capital humain n’est pas une simple extension de la “rationalité” économique à l’ensemble de la sphère sociale, pas plus que l’“entrepreneur de soi-même” n’est un simple calculateur rationnel cherchant à maximiser son profit [12] . En effet, un décalage s’est opéré entre la phase de théorisation du néolibéralisme, autour de la Seconde Guerre mondiale, et sa phase opératoire depuis le début des années 1980 [13] : dans le temps même où l’entrepreneur devenait le modèle universel, frappant de ringardise les valeurs et les types anthropologiques hérités de l’ère libérale, l’entrepreneuriat a changé de nature. Le libéralisme exaltait la figure de l’entrepreneur schumpétérien [14] capable, pour dégager des profits, d’optimiser l'appareil productif, de créer et pénétrer les marchés, et de concevoir de nouveaux produits grâce à son inventivité technique. La financiarisation de l’économie depuis le tournant des années 1980 a conduit à une mutation d’un capitalisme fondé sur le profit à un capitalisme de crédit. Ce dernier repose sur la capacité de l’entrepreneur à optimiser la réputation de son entreprise afin de convaincre les investisseurs de l'accroissement à venir de la valeur accordée par les marchés aux titres financiers [15][16]. Ainsi, la dérégulation des marchés financiers et l’essor des banques d’investissement et des fonds de placement ont vidé l’innovation de sa substance pour n’être plus que le moyen de susciter une élévation rapide de la valeur actionnariale d’entreprises spéculatives – élévation sans commune mesure avec les profits ou, le plus souvent, les pertes, qu'elles génèrent [17].

Par extension, si le travailleur libre de l’ère libérale était réduit au statut de marchandise sur le marché de l’emploi, le sujet néolibéral est invité à se constituer lui-même, dans son identité subjective la plus profonde [18], comme capital humain [19] en quête continue d’appréciation et de crédit. La condition contemporaine du chercheur illustre ce changement anthropologique : à la substance de la pensée produite, des faits scientifiques établis, du questionnement sur le monde, se substitue progressivement le fétichisme de la valeur relative des revues scientifiques, la quête de citations, l’évaluation quantitative permanente (h-index), l’injonction à la communication (collecte de like et de RT sur les réseaux sociaux), l’usage obsessionnel de novlangue et d’une rhétorique de la promesse (curing cancer, prevent global warming and save the world) faisant miroiter des solutions techniques à des problèmes mal posés, comme des bulles spéculatives du marché de l’appréciation égotique. Le capital humain est ainsi l’autre versant de la mise en concurrence généralisée, en ceci qu’elle nécessite une « titrisation » des individus et de leurs relations, engendrant divorce profond avec le réel et insignifiance intériorisée [20] : le grand projet anomique de privatisation de l’existence n’est porteur que du règne de la duperie et de l’imposture [21].

A la hiérarchie qui caractérisait l’organisation du travail pendant l’ère fordiste, se substitue l’administration des conduites mis en œuvre par le néomanagement, avec son tryptique projet/évaluation/classement et sa rhétorique d’“empowerment” ; s’il y a surcroît de liberté, c’est au prix d’une redéfinition de la liberté elle-même [22], réduite désormais à la liberté de participer (ou non) à la mise en concurrence généralisée [23]. Le sujet néolibéral, en se conformant à la norme subjective de capital humain en quête d’investissement, se soumet au pouvoir de sélection des investisseurs [24][25]. Etant tenu pour responsable de sa vie, il est conduit, pour prospérer ou pour survivre, à aligner ses désirs avec ceux du désir-maître [26] ; et, à la manière des prisons panoptiques, cette forme de contrôle incitatif confère au marché un rôle disciplinaire, d’autant plus efficace qu’il est furtif et parcimonieux en moyens. Le “projet” est la modalité privilégiée d’un contrôle des subjectivités destiné à déposséder les “agents” de leur professionalité et de leur métier. Pour ce faire, le “projet” place les “agents” sur le fil du rasoir [27], dans un état de précarisation subjective fondé sur une double injonction paradoxale [28] à la créativité voire à la disruption, et en même temps à la conformité. Déstabilisés par un dispositif qui les persuade de leur incompétence, les normes et les procédures leur sont tendues comme des bouées de secours, qu’ils s’efforcent d’intérioriser. Les chercheurs connaissent dans leur chair, cette bureaucratie normative [29], faite de “délivrables”, de “jalons”, de “valeur ajoutée”, d’“impact sociétal”, d’“échéanciers”, de quantification de la fraction de chercheur impliqué à exprimer en “homme.mois”, de “coût consolidé”, de construction d’“indicateurs de performance” et de “programmation d’objectifs”.

A ce stade, il nous faut opérer un retour en arrière et nous rappeler cette rupture majeure du néolibéralisme avec le libéralisme, que constitue le rejet de l’utopie comtienne d’un gouvernement des savants prétendant fonder la légitimité des choix politiques sur la rationalité scientifique – l’hydre à abattre de l’“éternel saint-simonisme” [30]. Mais alors, qui sont les “décideurs” de la catallaxie, cet ordre spontané supérieur à toute rationalité individuelle supposé émerger du marché, c’est-à-dire de la mise en concurrence ? Qui édicte les règles, les normes et les procédures constituant la “gouvernance”, supposée remplacer la hiérarchie par une forme d’organisation réticulaire, disséminée et coopérative ? A l’évidence, ce sont toujours les managers (patronat, personnel politique, direction des ressources humaines, dirigeants d’institutions publiques, hauts fonctionnaires, etc) qui les imposent hiérarchiquement aux “agents”. Le décalage réside donc plutôt dans le fait que les managers eux-mêmes sont disciplinés par un contrôle actionnarial qui repose sur l’évaluation comparative (benchmarking ) et les normes de bonne gouvernance (best practices) [31]. Ainsi, pour conserver la confiance des détenteurs de capital, les équipes managériales doivent témoigner de leurs “performances” [32], ce qui suppose de se conformer aux règles gestionnaires établies sur le marché concurrentiel des formes d’organisation, le profit des investisseurs étant le seul objectif et le seul critère d’appréciation. Telle est, in fine, la dépossession en cascade induite par la “gouvernance” néolibérale : la soumission à un gouvernement managérial lui-même subordonné à un contrôle actionnarial.

Si le contrôle social suppose des mécanismes de réputation largement distribués, chacun jouant tantôt le rôle d’évaluateur et tantôt celui d’évalué, il faut s’arrêter sur le rôle joué par les Experts dans le processus d’appréciation des projets et des capitaux humains. L’Expert de l’ère néolibérale n’est pas le Savant de l’ère libérale. L’Expert ne produit du reste pas de travail savant [33] : il accorde du crédit et il sélectionne, conformément à un système de normes et de règles. Tandis que le Savant entreprend de dire la vérité sur le monde, de manière désintéressée, l’Expert certifie, il labellise le conforme. Le travail d’expertise évacue ainsi le politique au profit d’un ordre gestionnaire où seules sont proposées des solutions prétendûment pratiques à des problèmes que la rhétorique néolibérale réduit à des considérations purement techniques (solutionnisme), naturellement en conformité avec la logique de marché [34]. La rationalité gestionnaire et technique de l’Expert procède ainsi d'une rationalité instrumentale [35] qui ordonne les objectifs et les moyens les mieux adaptés à des buts poursuivis dont il ne décide pas. Quand le Savant ambitionnait d’éclairer le monde, l’Expert participe d’un ordre normatif qui plie le réel à ses énoncés, plutôt que de faire coïncider ses énoncés au réel [36].

Cette nouvelle division du travail renouvelle profondément l’organisation bureaucratique, telle qu’elle avait été définie comme forme accomplie de la domination légale et rationnelle par Weber [37] et comme séparation entre dirigeants et exécutants, par Castoriadis [38]. À l’ère néolibérale, la décision disparaît au profit d’une gestion prétendûment dépolitisée et abstraite, étendue à toutes les sphères de la société par un système de normes, de règles, de codifications et de procédures (évaluation, audit, reporting, certification, contrôle qualité, normalisation, labellisation…) issues du monde du marché et de l’entreprise. Ces dispositifs normatifs fondent leur efficacité sur leur caractère diffus et flottant, autorisant l’expression des subjectivités, et sur la nécessité pour chacun de les intérioriser et de les relayer afin de s’y adapter. Cette bureaucratisation normative – la gouvernance – ne procède plus d’une interaction hiérarchique, mais d’une interaction de champ moyen [39] avec son “environnement” qui lui confère sa qualité première, la médiocrité – du latin mediocritas qui désigne le juste milieu et l’insignifiance –, et inhibe toute possibilité de renouvellement des imaginaires ou des idées, des normes ou des institutions sociales.

[1] T.W. Schultz « Investment in human capital ». American Economic Review, n°51, pp.1-17, 1961.

[2] G. Becker Human capital. National Bureau of Economic Research, 1975.

[3] Le capital humain en gestion des ressources humaines : éclairages sur le succès d’un concept, par A. Guillard et J. Roussel
https://www.cairn.info/revue-management-et-avenir-2010-1-page-160.htm

[4] Le capital humain, d’une conception substantielle à un modèle représentationnel, par E. Poulain.
https://www.cairn.info/revue-economique-2001-1-p-91.htm

[5] Nous proposons ci-dessous une bibliographie sur la notion de compétences et son usage dans le cadre scolaire.
Philosophie de l’éducation : les compétences en question, numéro spécial de Rue Descartes
https://www.cairn.info/revue-rue-descartes-2012-1.htm

S'apprécier, ou les aspirations du capital humain, par Michel Feher
https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2007-4-page-11.htm

L'approche par compétences en éducation : un amalgame paradigmatique, par Gérald Boutin
https://www.cairn.info/revue-connexions-2004-1-page-25.htm

La mesure de l’école : politique des standards et management par la qualité, par Romuald Normand
https://journals.openedition.org/cres/1911

La nouvelle école capitaliste, par Pierre Clément, Guy Dreux, Christian Laval et Francis Vergne
https://www.cairn.info/la-nouvelle-ecole-capitaliste--9782707169488.htm

Entretien avec Christian Laval à propos du livre précédent
https://www.cairn.info/revue-rue-descartes-2012-1-page-88.htm

En Europe, les compétences contre le savoir, par Nico Hirtt
https://www.monde-diplomatique.fr/2010/10/HIRTT/19756

Archéologie des logiques de compétences, par Laurence Coutrot
https://www.cairn.info/revue-l-annee-sociologique-2005-1-page-197.htm

La gestion des compétences : quelle individualisation de la relation salariale ? Sylvie Monchatre, Laurence Baraldi, Christine Durieux
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01679394/document

La dynamique des compétences, point aveugle des techniques managériales par Anne Dietrich
http://www.persee.fr/doc/forem_0759-6340_1999_num_67_1_2359

Pour aller plus loin sur la notion de compétences (Competice/Eduscol)
http://eduscol.education.fr/bd/competice/superieur/competice/boite/pdf/t1.pdf

Les compétences clés dans un monde en mutation. Rapport de commission du parlement européen.
http://www.rncp.cncp.gouv.fr/grand-public/telechargerDocument?doc=19637

[6] L’Ecole est ainsi soumise à une succession ininterrompue de phénomènes de mode tenant souvent de la simple imposture, et reconnaissables à ce point commun: ceux qui imposent médiatiquement leurs vues sur le métier d’enseignant sont systématiquement de ceux qui ne le pratiquent pas.

L’échec annoncé des Moocs:
https://theconversation.com/mooc-la-revolution-na-pas-eu-lieu-103282

Neurosciences et éducation:
https://f-origin.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/1857/files/2014/04/86-septembre-2013.pdf

Les dessous de la société apprenante:
https://zilsel.hypotheses.org/3339

[7] Du parcours individualisé d’Ikea au “parcours herbeux” sur lequel le Poulet de Loué est élevé, du “parcours résidentiel” destiné à assujettir les jeunes adultes au crédit, au “parcours de soin coordonné”, la rhétorique du “parcours” — toujours “individualisé” — repose sur la liberté sans moyens du conformisme post-moderne.

[8] Sur l’économie comportementale, on pourra lire ce billet de blog:
https://blog.mondediplo.net/2017-10-13-Le-Nobel-l-economie-et-les-neurosciences

[9] Collectif ACIDES, Arrêtons les frais ! Pour un enseignement supérieur gratuit et émancipateur. Raisons d'agir, 2015.

[10] Rapport de la cour des Comptes 2018 Les droits d’inscription dans l’enseignement supérieur.
Les droits d’inscription dans l’enseignement supérieur.

Note de M.Gary-Bobo pour la campagne présidentielle de M.Macron
http://groupejeanpierrevernant.info/Note_EM_GaryBobo2016.pdf

Rapport Aghion-Cohen
www.groupejeanpierrevernant.info/RapportCohenAghion.pdf

voir aussi
www.groupejeanpierrevernant.info/SlidesAghion.pdf

Rapport Attali-Macron
http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportAttali.pdf

[11] Un nexus est, par définition, un lieu d'interconnexions multiples. En droit romain, le nexum était un droit sur le corps exercé par un créancier sur un débiteur — le nexus.

[12] On pourra lire cette tribune stupéfiante de M.Tirole, qui semble découvrir ce décalage opéré par le néolibéralisme: « L’homo economicus a vécu »
https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/10/05/jean-tirole-l-homo-economicus-a-vecu_5365278_3232.html

[13] Grégoire Chamayou, La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire. La Fabrique, 2018.

[15] Michel Feher, Le temps des investis. Essai sur la nouvelle question sociale. La Découverte, 2017.

[16] La crise de 2007-2008 a mis en lumière le principe du capitalisme de crédit, qui suppose le gonflement et l’éclatement de bulles spéculatives permettant aux Etats de dédommager les pourvoyeurs de crédit et de collectiviser les pertes.

[17] Actant, en tête de pont des lobbies, la démolition du grand projet de Saclay, M. Macron eut cette vision d’un lieu susceptible de “faire éclore une licorne dans quelques années”. Une licorne, est une start-up déficitaire fonctionnant sur l'économie de la promesse, dont la valorisation dépasse le milliard de dollars.
Quelques articles d'actualité sur ce sujet:
https://www.lemonde.fr/campus/article/2017/10/25/emmanuel-macron-met-fin-au-projet-de-pole-universitaire-et-scientifique-unique-a-saclay_5205975_4401467.html

https://business.lesechos.fr/entrepreneurs/aides-reseaux/hec-l-ecole-42-et-paris-saclay-lancent-un-programme-d-entrepreneuriat-digital-205959.php

https://business.lesechos.fr/entrepreneurs/aides-reseaux/hec-l-ecole-42-et-paris-saclay-lancent-un-programme-d-entrepreneuriat-digital-205959.php

[18] On possède un savoir mais on est compétent.

[19] En ce sens, l’agent néolibéral n’est plus le “propriétaire de lui-même” théorisé par Locke au 17ème Siècle.

[20] On pourrait reformuler la célèbre loi de Goodhart de la manière suivante: toute évaluation se mue en objectif, perdant sa qualité première de mesure. Ainsi, la “réussite” a supplanté le savoir comme objet central de l’Université. Toute évaluation produit ainsi une séparation par transfert d'intérêt de la chose évaluée, du savoir certifié, vers le désir du certificat.

[21] Roland Gori La Fabrique des imposteurs (Editions Des Liens qui libèrent)

[22] Il y a là un nouveau décalage avec la liberté négative, telle qu’elle a été définie par Isaiah Berlin, comme liberté naturelle qui ne connaît comme limite que la liberté d’autrui.
https://plato.stanford.edu/entries/liberty-positive-negative/

[23] Ce décalage a si profondément pénétré la société qu’il a modelé jusqu’aux mouvements contestataires. Ainsi, la lutte contre les discriminations faussant la mise en concurrence a pris une place centrale pendant l’éclipse du mouvement émancipateur qui dure depuis la fin des années 1970.
On pourra lire la transcription du débat sur Michel Foucault entre Gary Becker, François Ewald et Bernard Harcourt à l’université de Chicago en mai 2012:
https://journals.openedition.org/socio/702

On pourra lire , surtout, ce livre du grand théoricien du capital humain, Gary Becker:
The Economics of Discrimination (1957).
Pour un aperçu, on peut lire:
http://review.chicagobooth.edu/magazine/winter-2014/how-gary-becker-saw-the-scourge-of-discrimination

[24] S'apprécier, ou les aspirations du capital humain.
https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2007-4-page-11.htm

[25] Du management de soi à l'investissement sur soi. Remarques sur la subjectivité post-néo-libérale, par Luca Paltrinieri et Massimiliano Nicoli
https://journals.openedition.org/teth/929?lang=fr

[26] “Car génériquement parlant, la mobilisation est affaire de colinéarité : il s'agit d'aligner le désir des enrôlés sur le désir-maître.”
Frédéric Lordon. Capitalisme, désir et servitude: Marx et Spinoza. La Fabrique, 2010.

[27] Danièle Linhardt. La Comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale. Eres, 2015.

[28] Vincent de Gaulejac, Fabienne Hanique Le Capitalisme paradoxant, Un système qui rend fou. Seuil, 2015.

[29] B. Hibou La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale. Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », ISBN : 978-2-7071-7439-0, 2012.

[30] Voir à ce sujet le deuxième billet de cette série, et en particulier la note 4:
http://www.groupejeanpierrevernant.info/#QueFaire2

[31] Emmanuel Didier et Isabelle Bruno. Benchmarking L'État sous pression statistique. La découverte, 2015.

[32] Vincent de Gaulejac. La Société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social. Seuil, 2015.

[33] L’introduction du marketing de soi (personal branding) dans le champ intellectuel date de l’irruption des Nouveaux Philosophes en 1977:
https://www.telerama.fr/television/apostrophes-en-1977-l-emission-qui-rendit-andre-glucksmann-et-bhl-celebres,133946.php

Innovants dans le domaine de l’imposture, les Nouveaux Philosophes retournent le rapport de l’intellectuel au livre, celui-ci ne devenant plus qu’un moyen dans la mécanique égotique de l'appréciation de soi. “Rien de vivant ne passe par eux, mais ils auront accompli leur fonction s’ils tiennent assez la scène pour mortifier quelque chose."
Gilles Deleuze. A propos des Nouveaux philosophes et d’un problème plus général. 1977.
https://editions-ismael.com/wp-content/uploads/2016/05/1977-G.-Deleuze-A-propos-des-nouveaux-philosophes2.pdf

Critique par Pierre Vidal-Naquet du Testament de Dieu de Bernard-Henry Lévy (Le Nouvel Observateur, 18 juin 1979)
suivi de L’industrie du vide, par Cornelius Castoriadis, (Le Nouvel Observateur, 9 juillet 1979)
http://www.pierre-vidal-naquet.net/spip.php?article49

[34] La Cour des Comptes constitue la quintessence du règne des Experts comme captation du politique par la sphère gestionnaire. Chaque rapport donne lieu dans la presse nationale à des articles de type “La Cour des Comptes épingle…” distillant les “recommandations”: la “nécessaire modernisation”, la “maîtrise de la masse salariale”, le “niveau de rémunération ne facilitant pas la mobilité”, la “nécessité d’un pilotage stratégique”, l’“évaluation individuelle des agents trop parcellaire”, la “politique de primes trop timorée”, la “durée de travail trop faible des agents”, la “conduite du changement avant l’ouverture à la concurrence prévue par la législation européenne” ou encore la “fusion non suivie des effets escomptés d’économie d’échelles.”

[35] Max Weber, L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, 1904-1905.

[36] L'Expert dispose d'une d’autorité basée sur la confiance attribuée au locuteur plutôt qu'à sa production intellectuelle ou au discours qu'il tient. Nous proposons une courte bibliographie sur ce sujet.

Paulin Ismard, La Démocratie contre les experts. Les esclaves publics en Grèce ancienne, Seuil.
Recension de l'ouvrage dans la Vie des idées

Aux frontières de l'expertise. Dialogues entre savoirs et pouvoirs. Presses universitaires de Rennes.
https://books.openedition.org/pur/9913?lang=fr

Quand le néolibéralisme ressuscite la figure du bon berger, par John Pitseys
http://www.revuenouvelle.be/Quand-le-neoliberalisme-ressuscite-la-figure-du

Corinne Delmass, Sociologie politique de l’expertise, Paris : La Découverte, collection Repères », 2011.
Recension de l'ouvrage dans Droit et société
Recension de l'ouvrage par Lectures

Expertise et démocratie. Faire avec la défiance. Rapport de Daniel Agacinski pour France Stratégie.
https://www.strategie.gouv.fr/publications/expertise-democratie-faire-defiance

[37] Max Weber “La domination légale à direction administrative bureaucratique”. 1921
http://classiques.uqac.ca/classiques/Weber/domination_legale_direction/domination_legale_dir_texte.html

[38] “Le trait déterminant, du point de vue politique, de la société bureaucratique, c’est la fusion de la classe dominante, de son parti et de l’État.”
Cornélius Castoriadis, La société bureaucratique, Paris, Christian Bourgeois, 1990.
Sur la théorie de la bureaucratie, lire aussi:
Claude Lefort, Éléments d’une critique de la bureaucratie, Paris, Gallimard, 1979.

[39] En Physique, une théorie de champ moyen est une description simplifiée d’un problème d’interactions entre particules dans laquelle l’évolution de chaque particule est déterminée par l’effet moyen de l’ensemble des autres particules, et non par des comportements individuels. L’adaptation de cette méthode à la modélisation socio-économique s’appelle la théorie des jeux à champs moyen et constitue un domaine en pleine effervescence.

Fraudes scientifiques, post-vérité et techno-bureaucratie (1/2)

 

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“La vérité est liée circulairement à des systèmes de pouvoir qui la produisent et la soutiennent, et à des effets de pouvoir qu’elle induit et qui la reconduisent.”

Michel Foucault

“Die Erfahrung ist im Kurse gefallen.” (Le cours de l’expérience a chuté.)

Walter Benjamin

“The ideal subject of totalitarian rule is not the convinced Nazi or the convinced Communist, but people for whom the distinction between fact and fiction (i.e., the reality of experience) and the distinction between true and false (i.e., the standards of thought) no longer exist.”

Hannah Arendt [0]

L’année qui vient de s’écouler a été rythmée par les révélations de la presse dans des affaires de méconduite scientifique touchant la sphère dirigeante du CNRS, aussi bien dans la production d’articles que d’“enquêtes” complaisantes, inexistantes ou étouffées selon les cas. La réputation de l’établissement n’a pas seulement été entachée en France, les revues internationales Nature et Science s’étant fait l’écho des errements de trois directions successives du CNRS [1]. Pour analyser cette séquence, il convient d’écarter d'emblée deux écueils : l’indignation d’ordre moral et l’opinion sur le fond de ces affaires. Pour tenter d’en mettre au jour les dimensions systémiques, nous proposons un détour par l’histoire sociale de la production de connaissances scientifiques, en nous penchant sur la question du crédit accordé au récit d’expériences, c’est à dire à la question de leur certification. Dans la seconde partie de ce billet, nous partirons, au contraire, des affaires de fraude et de falsification qui ont touché la techno-bureaucratie de la recherche pour éclairer les mutations en cours des normes, des mécanismes et des instances constitutives d’une nouvelle “gouvernance de la vérité”.

Première partie.
Histoire synthétique de la discursivité scientifique.

Conformément à la tradition aristotélicienne, la théorisation scientifique s’est appuyée jusqu’à la fin de la Renaissance sur l’expérience commune. L’utilisation de dispositifs instrumentaux, faisant apparaître des phénomènes échappant aux perceptions ordinaires, apparaît au 17e siècle [2]. Le remarquable Sidereus Nuncius, publié en 1610 par Galilée [3], frappe par sa modernité, non seulement par les idées qui s’y trouvent et par l’organisation du texte et des illustrations selon une rationalité très proche d’un article d’aujourd’hui, mais aussi par d’autres caractéristiques qui nous amènent à notre sujet [4]. La représentation de la Lune qui y figure est manifestement maquillée par rapport à la réalité : le terminateur, cette ligne qui sépare l’ombre de la lumière, passe par un immense cratère d’impact, aussi parfait que fictif, et présente des corrugations accentuées d’un ordre de grandeur, qui amplifient d’autant le relief réel [5]. L’urgence, seule, justifie Galilée, a empêché de fournir les détails : “Ulterius progredì temporis angustia inhibet ; plura, de his brevi candidus Lector expectet.” Il inaugure ainsi la longue tradition des promesses non tenues d’articles longs à venir, en complément de lettres. Autre marque de modernité, le Sidereus Nuncius s’ouvre par les remerciements aux pourvoyeurs de fonds, sous forme d’une dédicace des satellites de Jupiter aux Médicis, flatterie à Cosme — le cosmique — à des fins immédiatement intéressées [6]. Ceci nous amène à émettre une première hypothèse : la certification de l’expérience scientifique se joue au sein de l’espace que les savants tentent collectivement de ménager avec les pouvoirs et les intérêts nécessaires à leur activité. La rétractation de Galilée après son passage devant une “commission d’enquête” inquisitoriale [7][8] suffit à témoigner de la violence qui se joue dans ces rapports de proximité, depuis l’invention même de l’expérience scientifique. Description: Galileo.jpg

Au 18e siècle, un nouveau système normatif s’installe, qui repose sur un régime sensoriel de la preuve scientifique : les expériences, pour prendre leur valeur universelle, doivent être spectaculaires et se dérouler entourées d’aristocrates qui accréditent par leur statut social la moralité du témoignage [9]. Au fil de ce siècle où la chimie fut reine, le regard est progressivement remplacé par l’instrumentation, puis par la mesure ; le témoin devient l’expérience elle-même, puis le graphique ; la curiosité cède la place à l’utilité puis à l’exactitude. Le Portrait d'Antoine Lavoisier et de sa femme, peint par David en 1788, témoigne de la disparition de l’aréopage aristocratique, pour ne laisser qu’un face-à-face entre les savants et leurs instruments [10]. Puis le corps du scientifique est à son tour escamoté du régime probatoire, qui doit se purifier de toute contingence : les lois implacables qui régissent la matière doivent se passer des mains expertes de l’expérimentateur [11].

Description: Lavoisier.jpg

La place progressivement prise par les instruments standardisés, les appareillages et les machines dans le processus de construction des faits scientifiques participe, au même titre que l’usage du méta-langage mathématique, de l’institution de normes communes faisant de la recherche un métier. Elle permet au monde savant de nouer de nouvelles alliances avec les artisans et les ingénieurs, dont le savoir faire devient un élément de preuve scientifique. Du 19e au début du 20e siècle, la science connaît une phase d’autonomisation [12] ambivalente, liée au mythe fondateur du Progrès. Les succès matériels liés à l’industrialisation et à l’expansion des techniques issues des sciences physiques, mais aussi à la révolution pastorienne et à l’éducation, prolongent les rêves utopiques des Lumières. La société s’affranchit de l’hétéronomie [13] religieuse et de ses normes ; la science, appuyée par sa capacité à dire le vrai sur le monde, devient alors l’instance supplétive de légitimation du pouvoir. La nouveauté ne réside pas tant dans le fait que le pouvoir, pour se reproduire et se perpétuer, produise et transmette un savoir qui se dit “vrai”, que dans le fait que ce savoir prenne la forme de la discursivité scientifique [14][15]. Nourries du saint-simonisme et du positivisme comtien, les élites s’appuient sur la raison pour prendre en charge le destin de l’humanité devant conduire au bien commun, par la soumission de la nature et des hommes et par l’accroissement illimité de la production de biens matériels. Cette prétention à une théorie déterministe des changements socio-historiques se retrouve dans le « socialisme scientifique » de Marx et Engels, féru lui aussi de productivisme. [16]

Ce dogme téléologique d’un gouvernement des hommes fondé sur un imaginaire pseudo-rationnel postulant la centralité de l’ordre économique et l’expansion infinie de la sphère productive et de la sphère techno-scientifique [17] se fracasse sur les deux guerres mondiales et sur les totalitarismes du 20e siècle. Le totalitarisme procède, dans son essence, d’une négation du politique et survient par la violence du consentement à une vision unique du monde, quand l'idée démocratique suppose au contraire une pluralité des rationalités en débat [18]. Partout où il y a de l’orthodoxie, il y a des gardiens du dogme — une bureaucratie. Ni la société ni l’histoire ne sont soumises à des lois déterministes, transcendantes, dont on peut produire la théorie : le politique est affaire de création humaine, soumise mais non déterminée par les conditions matérielles, la création étant, précisément, ce qui n’est pas dérivable de ce qui précède. Ainsi, l’imaginaire occidental moderne, que l’on peut résumer par l’invocation de la Raison, se constitue de deux éléments antinomiques : d’une part, l’expansion illimitée de la “maîtrise rationnelle” et de la domination sur la nature et les hommes ; d’autre part, la démocratie comme auto-institution raisonnée par la société des règles collectives qu'elle se donne et son corollaire, la politique comme direction consciente, par les citoyens eux-mêmes, de leur vie.

Pendant l’après-guerre s’élabore le régime probatoire du travail savant le plus familier, qui institue la science comme recherche collective et désintéressée de la vérité. La vérité n’est pas ici une révélation de faits immuables mais est investie comme problème, comme horizon commun et comme base minimale d'une éthique de la confrontation. Si la vérité scientifique est affaire de raison, d’établissement de faits objectivables, de cohérence interne, elle devient simultanément affaire de démocratie [19]. La vérité scientifique est en tension entre l’autonomie de pensée, qui suppose une interrogation illimitée sur le monde, qui ne s’arrête devant rien et se remet constamment en cause [20], et la nécessité d’une forme modernisée de disputatio dans un espace public où interviennent de manière effective la confrontation et la critique réciproque.

La traduction de ces principes en pratiques, en normes et en procédures a reposé sur trois piliers. Premièrement, la notion de conflit d’intérêts (voir définition ci-dessous) permet de fixer les limites du champ scientifique à ce qu’aucun intérêt particulier ou privé ne peut ni s’approprier ni conditionner. Deuxièmement, la recherche expérimentale s’appuie sur de petits collectifs de recherche (équipes ou collaborations) au sein desquels les faits et les méthodes sont soumis à la vérification et à la contradiction collectives. La confiance accordée a priori aux faits rapportés dans des articles repose essentiellement sur le travail collectif et la discussion ouverte à l’intérieur du laboratoire. Tout travail expérimental comporte, par nature, des incertitudes. Seul le débat interne, collaboratif, permet de fixer les limites de légitimité en échappant au carcan de normes externes, nécessairement grossières. C’est aussi à l’échelle humaine de l’équipe que les apprentis chercheurs se forment à la pratique expérimentale dans leur champ disciplinaire. Troisièmement, le processus de publication passe par des revues publiques (sociétés savantes, presses universitaires, etc), dont le processus éditorial est confié à des chercheurs en activité, reconnus par leur communauté. La disputatio et le contrôle externe de validité sont délégués à des rapporteurs (referees) anonymes, choisis par un éditeur qui engage, ce faisant, sa responsabilité scientifique [21].

Ce régime probatoire de l’expérience scientifique est maintenant mis en crise depuis deux décennies. La seconde partie de ce billet prendra prétexte des affaires de fraude récentes pour établir les grandes lignes du changement normatif en cours et de ses conséquences délétères.

Conflit d’intérêts — La règle la plus élémentaire en matière d’intégrité scientifique consiste à ne pas exprimer d’opinion ni intervenir dans des processus d'évaluation (recrutement, promotion, travail de referee, enquête scientifique) en étant en situation de conflit d'intérêts. Le conflit d’intérêts n’est pas une inconduite mais caractérise toute situation de fait empêchant la neutralité scientifique. S’il est d’usage de les déclarer spontanément, les conflits d’intérêts s’établissent par leur “notoriété”, c’est-à-dire par le caractère objectivable des faits qui les constituent.

[0] Entretien avec Michel Foucault réalisé par A, Fontana et P. Pasquino, en juin 1976.
http://1libertaire.free.fr/MFoucault134.html

Walter Benjamin, Erfahrung und Armut.
https://www.textlog.de/benjamin-erfahrung-armut.html

"Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais celui pour qui les distinctions entre fait et fiction (i.e. la réalité de l'expérience) et entre vrai et faux (i.e. les normes de la pensée) n’existent plus."
Hannah Arendt, The Origins of Totalitarianism.
https://www.azioniparallele.it/images/materiali/Totalitarianism.pdf

[1] Computer scientist to lead French research giant; interim head leaves amid misconduct allegations
https://www.sciencemag.org/news/2018/01/computer-scientist-lead-french-research-giant-interim-head-leaves-amid-misconduct

French plant biologist cleared of misconduct in new inquiry
https://www.nature.com/articles/d41586-018-06966-1

[2] C’est aussi période à laquelle paraissent les premiers articles puis la première revue scientifique:
https://royalsociety.org/journals/publishing-activities/publishing350/history-philosophical-transactions/

[4] On s’amusera de ce que les dernières révélations sur la rétractation de Galilée paraissent dans la revue Nature:
https://www.nature.com/articles/d41586-018-06769-4

[5] On pourra se référer à cet article paru pour les 400 ans de la publication:
https://images.math.cnrs.fr/Il-y-a-quatre-cents-ans-Sidereus.html

Alexandre Koyré pointe également les résultats d'observation douteux de Galilée:
Du monde clos à l’univers infini, Presses Universitaires de France, 1962. Réimpr. Paris, Gallimard, 2003.

[6] Sur la façon dont Galilée ménage son espace d'autonomie par rapport aux dépendances politiques, on lira avec intérêt:
Mario Biagioli, Galileo Courtier: the Practice of Science in the Culture of Absolutism, Chicago University Press, 1993.

Recension de l’ouvrage:
https://www.persee.fr/doc/rhs_0151-4105_1998_num_51_1_1315

[7] Sur Galilée et son procès, quelques ouvrages essentiels:
Stillman Drake, Galileo at Work, Chicago University Press, 1978.

Maurice Finocchiaro, The Galileo Affair. A Documentary History, University of California Press, 1989

Maurice Finocchiaro, Retrying Galileo, 1633-1992, University of California Press, 2007).

Maurice Clavelin, La philosophie naturelle de Galilée, Albin Michel, 1996 et Galilée Copernicien, Albin Michel, 2004.

[8] Sur la réaction de l’Eglise aux thèses coperniciennes, avant les observations de Galilée, un article important :
MP Lerner, “Aux origines de la polémique anticopernicienne (I). L'Opusculum quartum de Giovanmarie Tolosan”, Revue des sciences philosophiques et théologiques, T. 86, 2002, pp. 681-722.
https://www.cairn.info/revue-des-sciences-philosophiques-et-theologiques-2002-4-page-681.htm

[9] Sur les transformations du compte rendu scientifique à l'époque moderne, l’exemple canonique est celui de la controverse sur l’existence du vide ayant opposé Thomas Hobbes à Robert Boyle, et sa pompe mise au point par le grand expérimentateur Robert Hooke:

S. Shapin, "Pump and Circumstances : Robert Boyle's Literary Technology", Social Studies of Science, vol. 14, n°4, 1984, p. 481-520

Steven Shapin et Simon Shaffer, Léviathan et la pompe à air. Hobbes et Boyle entre science et politique, La Découverte, 1993.

Recension:
https://www.persee.fr/doc/reso_0751-7971_1994_num_12_65_2874

[10] Christian Licoppe, La formation de la pratique scientifique. Le discours de l'expérience en France et en Angleterre (1630-1820), 1996, Paris, La Découverte (série anthropologie des sciences et des techniques), 346 pages.

Simon Schaffer, La Fabrique des sciences modernes, Paris, Le Seuil, 2014.

Pour une bibliographie plus complète de Simon Schaffer, voir:
 https://laviedesidees.fr/Laborieuse-Nature.html

[11] On lira, à ce propos cet article sur ce que le talent d’expérimentateur de Joule, qui faisait des mesures d’une précision remarquable, devait au savoir-faire de la brasserie paternelle:

H. Otto Sibum, « Les gestes de la mesure. Joule, les pratiques de brasserie et la science », in Annales. Histoire, sciences sociales, juillet-octobre 1998, n°4-5, pp. 745-774.
 https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1998_num_53_4_279696

[12] Sur les procédures de validation des travaux scientifiques, on pourra lire cet ouvrage récent:
V. Fages, Savantes Nébuleuses, Ed. EHESS, 2018.

Sur la refondation de l’Université, on pourra lire:
Christophe Charle, La République des universitaires 1870-1940, Paris, Le Seuil, 1994.

Christophe Charle, Jacques Verger, Histoire des universités, coll. « Que sais-je ? », Paris, P.U.F., 1994, 2e édition mise à jour, 2007.

Christophe Charle, “Jalons pour une histoire transnationale des universités”
 https://journals.openedition.org/chrhc/3147

Robert Fox et George Weisz, The Organization of Science and Technology in France 1808-1914, Cambridge University Press, 1981.

Recension:
https://www.persee.fr/doc/hedu_0221-6280_1983_num_18_1_1174

[13] On dit d’un système politique qu’il est hétéronomique lorsqu’il invoque une source des lois et des institutions extérieure à la société et échappant par conséquent à l'action humaine. On pourra lire par exemple:

Bruno Karsenti, L’énigme de l’hétéronomie, la religion selon Castoriadis.
https://journals.openedition.org/lhomme/32578

[14] Nous avons délibérément mis de côté le concept de “régime de vérité” introduit par Michel Foucault, et distordu dans la littérature post-moderne jusqu’à le vider de sa substance. Nous nous contenterons ici de renvoyer à l’œuvre de Foucault en en donnant un aperçu au travers de trois citations:

“Il faut plutôt admettre que le pouvoir produit du savoir (et pas simplement en le favorisant parce qu’il le sert ou en l’appliquant parce qu’il est utile) ; que pouvoir et savoir s’impliquent directement l’un l’autre ; qu’il n’y a pas de relation de pouvoir sans constitution corrélative d’un champ de savoir, ni de savoir qui ne suppose et ne constitue en même temps des relations de pouvoir. Ces rapports de « pouvoir-savoir » ne sont donc pas à analyser à partir d’un sujet de la connaissance qui serait libre ou non par rapport au système du pouvoir ; mais il faut considérer au contraire que le sujet qui connaît, les objets à connaître et les modalités de connaissance sont autant d’effets de ces implications fondamentales du pouvoir-savoir et de leurs transformations historiques. En bref, ce n’est pas l’activité du sujet de la connaissance qui produirait un savoir, utile ou rétif au pouvoir, mais le pouvoir-savoir, les processus et les luttes qui le traversent et dont il est constitué, qui déterminent les formes et les domaines possibles de la connaissance.”

Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975.

“Le savoir n’est au contraire pas l’apanage de la science, mais produit par toute une série de gens, de lieux, d’institutions, qui de par leur position, leur ton, leur notoriété, prétendent à la vérité et font résonner cette vérité dans la tête de milliers de gens”

Michel Foucault, Pouvoir et savoir, 1977.

“(i) En quoi la production et la transformation du partage vrai/faux sont-elles caractéristiques et déterminantes de notre historicité ?
(ii) De quelles manières spécifiques ce rapport a-t-il joué dans les sociétés « occidentales » productrices d'un savoir scientifique à forme perpétuellement changeante et à valeur universelle ?
(iii) Que peut être le savoir historique d'une histoire qui produit le partage vrai/faux dont relève ce savoir ?
(iv) Le problème politique le plus général n’est-il pas celui de la vérité ? Comment lier l'une à l'autre la façon de partager le vrai et le faux et la manière de se gouverner soi-même et les autres ? La volonté de fonder entièrement à neuf l'une et l'autre, l'une par l'autre (découvrir un tout autre partage par une autre manière de se gouverner, et se gouverner tout autrement à partir d'un autre partage), c'est cela la « spiritualité politique ».”

Michel Foucault, Table ronde du 20 mai 1978.

[15] Nous recommandons cette synthèse sur le travail d’historisation des sciences de Michel Foucault:
Jerome Lamy, Vérité, science, pouvoir: Michel Foucault, historien des sciences au Collège de France, French Forum, University of Pennsylvania Press, Volume 43 (2018) pp. 131-146
https://muse.jhu.edu/article/704303

[16] Serge Audier, L'âge productiviste. Hégémonie prométhéenne, brèches et alternatives écologiques, La découverte, 2019.
On pourra lire cette entrevue avec l’auteur:
https://www.liberation.fr/debats/2019/02/08/serge-audier-la-gauche-porte-une-part-de-responsabilite-historique-dans-la-crise-ecologique-contempo_1708240

[17] Note historique sur le mot « technoscience »:
https://zilsel.hypotheses.org/1875

[18] “La démocratie allie ces deux principes apparemment contradictoires : l'un que le pouvoir émane du peuple, l'autre qu'il n'est le pouvoir de personne.”

Claude Lefort, L’invention démocratique.

[19] Démocratie n’est pas ici à prendre dans le sens dévoyé de “soumis au vote”. Sur la question démocratique, recommandons la lecture de ce livre:
Jacques Rancière, La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005.

[20] Nous empruntons ces idées et ces mots à différents textes de Castoriadis et en particulier à:
Cornelius Castoriadis, L’individu privatisé
https://www.monde-diplomatique.fr/1998/02/CASTORIADIS/3528

Cornelius Castoriadis, L'Institution imaginaire de la société
http://www.seuil.com/ouvrage/l-institution-imaginaire-de-la-societe-cornelius-castoriadis/9782020365628

Cornelius Castoriadis, Une société à la dérive - Entretiens et débats (1974-1997)
http://www.seuil.com/ouvrage/une-societe-a-la-derive-entretiens-et-debats-1974-1997-cornelius-castoriadis/9782020788533

Cornelius Castoriadis, La montée de l’insignifiance. Les carrefours du labyrinthe 4 (2007).

[21] Sur la place du système d’expertise anonyme dans l’histoire du régime probatoire en science expérimentale, recommandons l’épilogue de ce livre, intitulé “Comment nous vivons”:
Steven Shapin Une histoire sociale de la vérité. Science et mondanité dans l’Angleterre du xviie siècle, La Découverte.

Recension:
https://www.cairn.info/revue-geneses-2016-2-page-160.htm

En quel temps vivons nous? (3/3)

 

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Lire la deuxième partie du billet.

Résumé à l'os.

Le néolibéralisme n’est ni une théorie économique ni un libéralisme hypertrophié, mais désigne simultanément une philosophie politique théorisée autour de la Seconde Guerre mondiale, un mouvement social-historique amorcé au tournant des années 1980 et une modalité de gouvernement. Il repose sur l’idée que les marchés ne se constituent pas naturellement, par génération spontanée, mais doivent être construits par la mise en concurrence des individus et des structures, ce qui suppose de produire de la différenciation – et donc un accroissement des inégalités. Il postule que la mise en concurrence est le seul processus collectif qui puisse faire émerger la Vérité, autrement inaccessible à la connaissance des individus, et qui garantit donc une efficience productive optimisée. Pour le néolibéralisme, l’Etat n’est pas l’ennemi à abattre : il y voit un instrument au service du marché, sous le contrôle de celui-ci – moyennant une adhésion et une adaptation de sa technocratie. Le néolibéralisme coïncide avec une transition d’un capitalisme de profit, fondé sur la production marchande, vers un capitalisme de crédit, fondé sur la financiarisation et sur la dérégulation du marché boursier mondial. Il vise au contrôle social par un accroissement apparent de la liberté, en développant un imaginaire qui emprisonne les individus dans leurs propres désirs et qui suscite l’adhésion par l’addiction plutôt que par la discipline. Les techniques de néomanagement (projet, évaluation, classement, benchmarking, best practices) et le système de normes réduisant le politique au gestionnaire (gouvernance) ont pour objectif la soumission à ce contrôle par intériorisation des contraintes. Le néolibéralisme est une entreprise d’évacuation de l’idée démocratique et du libéralisme politique (pluralisme des rationalités en débat, séparation des pouvoirs, systèmes publics de santé, d’éducation et de justice, etc). C’est un projet de privatisation des existences et d’atomisation de la société, qui ne conduit pas à un “individualisme” mais, au contraire, au règne du conformisme, de l’anomie, du vide de sens et de l’insignifiance. Il constitue l’avènement d’une société bureaucratique en ceci qu’il produit une division du travail politique entre une sphère décisionnaire, réduite à l’édiction de normes gestionnaires et soumise à un contrôle actionnarial et aux lobbies, et des exécutants, condamnés à la privatisation de leurs existences.

Troisième partie.
L’Université néolibérale et la théorie du capital humain.

“L'essentiel est sans cesse menacé par l'insignifiant.Cycle bas.”

René Char

Le succès du néolibéralisme a reposé sur un aller-retour constant entre théorisation et transformation réelle de la société – sur une praxis, donc. Comprendre la logique des réformes qui affectent l’Université et la recherche, mais aussi l’Ecole dans son ensemble, suppose de ne pas s’arrêter à leur présentation segmentée, technicisée, abstraite et, surtout, polluée par les éléments de langage indigents de la communication politique. Il convient d’en restituer la cohérence en partant des théories formulées au sein même de l’école de pensée néolibérale : théorie du capital humain [1] [2] [3] [4] et théorie de l’économie de la connaissance.

Le capital humain désigne, de prime abord, le portefeuille de compétences dont un individu (un “agent économique”) fait l’acquisition au cours de sa formation, de sorte à en tirer ultérieurement un revenu. La notion de “compétences” a été si bien diffusée dans l’institution scolaire [5] que cette définition semble analytique alors qu’elle est d’ordre programmatique. Pour naturaliser les inégalités sociales et détruire les structures collectives, les individus doivent porter l’entière responsabilité de leur destin. Il faut donc les convaincre que les différences de revenus sont pleinement justifiées par des caractéristiques quantifiables et objectivables des “agents”: les compétences.

Dans le contexte scolaire, les compétences ont d’abord été importées du néomanagement comme exaltation du savoir-faire, supposée revaloriser les élèves des classes populaires. Dans un deuxième temps, vint la promotion du savoir-être (soft skills), prenant les atours d’une mystique Indie du bien-être et de “l’injonction au bonheur” – confiance, empathie, intelligence émotionnelle, communication, gestion du temps et du stress, audace, motivation, présence, vision. Au-delà de l’évidente dimension de fabrication du consentement, cette Ecole des compétences prétend individualiser [6] la formation des enfants, selon leurs potentialités, en intégrant aux compétences les aptitudes innées et le capital culturel hérité du milieu familial. Digérant au passage la rhétorique émancipatrice, elle déguise sous une apparence chatoyante une brutale dérégulation du système éducatif, par la différenciation des “parcours” [7] et des diplômes, et par la mise en concurrence des individus et des établissements, de sorte à constituer un marché. Promettant d’offrir à chaque enfant l’éducation la plus adaptée à sa personnalité et à ses besoins [8], elle agit en réalité comme amplificateur d’inégalités sociales.

En substituant la valorisation individuelle au bien commun, la théorie du capital humain a créé les outils de promotion d’un marché éducatif. Le postulat consiste à évaluer comparativement les effets bénéfiques indirects de l’éducation pour la société dans son ensemble (réduction de la grande pauvreté, baisse de la criminalité, amélioration de l’état de santé, baisse de la mortalité infantile) et les revenus que chaque individu peut escompter en retour des investissements qu’il consent dans son capital humain. Si la rentabilité privée est supérieure à la rentabilité collective alors l’éducation ne doit pas être financée par de l’argent public [9]. Cette doctrine, promue partout par la Banque mondiale, conduit à poser l’accroissement du financement privé de l’Université – sinon sa privatisation pure et simple – comme une nécessité absolue, l’éducation primaire étant la seule susceptible de remplir les critères étriqués de rentabilité collective d’une société dont l’égoïsme et l’égotisme sont les vertus cardinales. C’est la raison pour laquelle le train de réformes néolibérales de l’Université ne peut s’achever avant la dérégulation des frais d’inscription – l’“autonomie” financière de l’Université [10].

Le concept de capital humain ne saurait pourtant se réduire, ni à une simple marchandisation de l’éducation, ni à la fabrication d’individus aptes à s'incorporer dans la machine économique – dogme dit de l’employabilité. La théorie du capital humain se veut un renouvellement de l’imaginaire social tout entier, évacuant la figure du travailleur libre vendant sa force de travail contre salaire au profit d’un nouveau type anthropologique subjectif : l’entrepreneur de soi-même. Dans cette entreprise d’effacement de la figure du prolétaire, dépossédé par le travail salarié de sa propre existence, c’est le salaire lui-même qui change de nature, devenant simple dividende des investissements précédemment consentis par un “agent” dans son propre capital humain. Le travail disparaît lui aussi pour devenir une forme de fructification du capital. Enfin, la firme comme organisation sociale contraignante est escamotée pour n’être plus qu’un nexus [11] de relations contractuelles. Ce travail théorique de déréalisation et d’individualisation de la condition salariale a trouvé sa plénitude avec le capitalisme de plateforme — l’“ubérisation”.

La théorie du capital humain n’est pas une simple extension de la “rationalité” économique à l’ensemble de la sphère sociale, pas plus que l’“entrepreneur de soi-même” n’est un simple calculateur rationnel cherchant à maximiser son profit [12] . En effet, un décalage s’est opéré entre la phase de théorisation du néolibéralisme, autour de la Seconde Guerre mondiale, et sa phase opératoire depuis le début des années 1980 [13] : dans le temps même où l’entrepreneur devenait le modèle universel, frappant de ringardise les valeurs et les types anthropologiques hérités de l’ère libérale, l’entrepreneuriat a changé de nature. Le libéralisme exaltait la figure de l’entrepreneur schumpétérien [14] capable, pour dégager des profits, d’optimiser l'appareil productif, de créer et pénétrer les marchés, et de concevoir de nouveaux produits grâce à son inventivité technique. La financiarisation de l’économie depuis le tournant des années 1980 a conduit à une mutation d’un capitalisme fondé sur le profit à un capitalisme de crédit. Ce dernier repose sur la capacité de l’entrepreneur à optimiser la réputation de son entreprise afin de convaincre les investisseurs de l'accroissement à venir de la valeur accordée par les marchés aux titres financiers [15][16]. Ainsi, la dérégulation des marchés financiers et l’essor des banques d’investissement et des fonds de placement ont vidé l’innovation de sa substance pour n’être plus que le moyen de susciter une élévation rapide de la valeur actionnariale d’entreprises spéculatives – élévation sans commune mesure avec les profits ou, le plus souvent, les pertes, qu'elles génèrent [17].

Par extension, si le travailleur libre de l’ère libérale était réduit au statut de marchandise sur le marché de l’emploi, le sujet néolibéral est invité à se constituer lui-même, dans son identité subjective la plus profonde [18], comme capital humain [19] en quête continue d’appréciation et de crédit. La condition contemporaine du chercheur illustre ce changement anthropologique : à la substance de la pensée produite, des faits scientifiques établis, du questionnement sur le monde, se substitue progressivement le fétichisme de la valeur relative des revues scientifiques, la quête de citations, l’évaluation quantitative permanente (h-index), l’injonction à la communication (collecte de like et de RT sur les réseaux sociaux), l’usage obsessionnel de novlangue et d’une rhétorique de la promesse (curing cancer, prevent global warming and save the world) faisant miroiter des solutions techniques à des problèmes mal posés, comme des bulles spéculatives du marché de l’appréciation égotique. Le capital humain est ainsi l’autre versant de la mise en concurrence généralisée, en ceci qu’elle nécessite une « titrisation » des individus et de leurs relations, engendrant divorce profond avec le réel et insignifiance intériorisée [20] : le grand projet anomique de privatisation de l’existence n’est porteur que du règne de la duperie et de l’imposture [21].

A la hiérarchie qui caractérisait l’organisation du travail pendant l’ère fordiste, se substitue l’administration des conduites mis en œuvre par le néomanagement, avec son tryptique projet/évaluation/classement et sa rhétorique d’“empowerment” ; s’il y a surcroît de liberté, c’est au prix d’une redéfinition de la liberté elle-même [22], réduite désormais à la liberté de participer (ou non) à la mise en concurrence généralisée [23]. Le sujet néolibéral, en se conformant à la norme subjective de capital humain en quête d’investissement, se soumet au pouvoir de sélection des investisseurs [24][25]. Etant tenu pour responsable de sa vie, il est conduit, pour prospérer ou pour survivre, à aligner ses désirs avec ceux du désir-maître [26] ; et, à la manière des prisons panoptiques, cette forme de contrôle incitatif confère au marché un rôle disciplinaire, d’autant plus efficace qu’il est furtif et parcimonieux en moyens. Le “projet” est la modalité privilégiée d’un contrôle des subjectivités destiné à déposséder les “agents” de leur professionalité et de leur métier. Pour ce faire, le “projet” place les “agents” sur le fil du rasoir [27], dans un état de précarisation subjective fondé sur une double injonction paradoxale [28] à la créativité voire à la disruption, et en même temps à la conformité. Déstabilisés par un dispositif qui les persuade de leur incompétence, les normes et les procédures leur sont tendues comme des bouées de secours, qu’ils s’efforcent d’intérioriser. Les chercheurs connaissent dans leur chair, cette bureaucratie normative [29], faite de “délivrables”, de “jalons”, de “valeur ajoutée”, d’“impact sociétal”, d’“échéanciers”, de quantification de la fraction de chercheur impliqué à exprimer en “homme.mois”, de “coût consolidé”, de construction d’“indicateurs de performance” et de “programmation d’objectifs”.

A ce stade, il nous faut opérer un retour en arrière et nous rappeler cette rupture majeure du néolibéralisme avec le libéralisme, que constitue le rejet de l’utopie comtienne d’un gouvernement des savants prétendant fonder la légitimité des choix politiques sur la rationalité scientifique – l’hydre à abattre de l’“éternel saint-simonisme” [30]. Mais alors, qui sont les “décideurs” de la catallaxie, cet ordre spontané supérieur à toute rationalité individuelle supposé émerger du marché, c’est-à-dire de la mise en concurrence ? Qui édicte les règles, les normes et les procédures constituant la “gouvernance”, supposée remplacer la hiérarchie par une forme d’organisation réticulaire, disséminée et coopérative ? A l’évidence, ce sont toujours les managers (patronat, personnel politique, direction des ressources humaines, dirigeants d’institutions publiques, hauts fonctionnaires, etc) qui les imposent hiérarchiquement aux “agents”. Le décalage réside donc plutôt dans le fait que les managers eux-mêmes sont disciplinés par un contrôle actionnarial qui repose sur l’évaluation comparative (benchmarking ) et les normes de bonne gouvernance (best practices) [31]. Ainsi, pour conserver la confiance des détenteurs de capital, les équipes managériales doivent témoigner de leurs “performances” [32], ce qui suppose de se conformer aux règles gestionnaires établies sur le marché concurrentiel des formes d’organisation, le profit des investisseurs étant le seul objectif et le seul critère d’appréciation. Telle est, in fine, la dépossession en cascade induite par la “gouvernance” néolibérale : la soumission à un gouvernement managérial lui-même subordonné à un contrôle actionnarial.

Si le contrôle social suppose des mécanismes de réputation largement distribués, chacun jouant tantôt le rôle d’évaluateur et tantôt celui d’évalué, il faut s’arrêter sur le rôle joué par les Experts dans le processus d’appréciation des projets et des capitaux humains. L’Expert de l’ère néolibérale n’est pas le Savant de l’ère libérale. L’Expert ne produit du reste pas de travail savant [33] : il accorde du crédit et il sélectionne, conformément à un système de normes et de règles. Tandis que le Savant entreprend de dire la vérité sur le monde, de manière désintéressée, l’Expert certifie, il labellise le conforme. Le travail d’expertise évacue ainsi le politique au profit d’un ordre gestionnaire où seules sont proposées des solutions prétendûment pratiques à des problèmes que la rhétorique néolibérale réduit à des considérations purement techniques (solutionnisme), naturellement en conformité avec la logique de marché [34]. La rationalité gestionnaire et technique de l’Expert procède ainsi d'une rationalité instrumentale [35] qui ordonne les objectifs et les moyens les mieux adaptés à des buts poursuivis dont il ne décide pas. Quand le Savant ambitionnait d’éclairer le monde, l’Expert participe d’un ordre normatif qui plie le réel à ses énoncés, plutôt que de faire coïncider ses énoncés au réel [36].

Cette nouvelle division du travail renouvelle profondément l’organisation bureaucratique, telle qu’elle avait été définie comme forme accomplie de la domination légale et rationnelle par Weber [37] et comme séparation entre dirigeants et exécutants, par Castoriadis [38]. À l’ère néolibérale, la décision disparaît au profit d’une gestion prétendûment dépolitisée et abstraite, étendue à toutes les sphères de la société par un système de normes, de règles, de codifications et de procédures (évaluation, audit, reporting, certification, contrôle qualité, normalisation, labellisation…) issues du monde du marché et de l’entreprise. Ces dispositifs normatifs fondent leur efficacité sur leur caractère diffus et flottant, autorisant l’expression des subjectivités, et sur la nécessité pour chacun de les intérioriser et de les relayer afin de s’y adapter. Cette bureaucratisation normative – la gouvernance – ne procède plus d’une interaction hiérarchique, mais d’une interaction de champ moyen [39] avec son “environnement” qui lui confère sa qualité première, la médiocrité – du latin mediocritas qui désigne le juste milieu et l’insignifiance –, et inhibe toute possibilité de renouvellement des imaginaires ou des idées, des normes ou des institutions sociales.

[1] T.W. Schultz « Investment in human capital ». American Economic Review, n°51, pp.1-17, 1961.

[2] G. Becker Human capital. National Bureau of Economic Research, 1975.

[3] Le capital humain en gestion des ressources humaines : éclairages sur le succès d’un concept, par A. Guillard et J. Roussel
https://www.cairn.info/revue-management-et-avenir-2010-1-page-160.htm

[4] Le capital humain, d’une conception substantielle à un modèle représentationnel, par E. Poulain.
https://www.cairn.info/revue-economique-2001-1-p-91.htm

[5] Nous proposons ci-dessous une bibliographie sur la notion de compétences et son usage dans le cadre scolaire.
Philosophie de l’éducation : les compétences en question, numéro spécial de Rue Descartes
https://www.cairn.info/revue-rue-descartes-2012-1.htm

S'apprécier, ou les aspirations du capital humain, par Michel Feher
https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2007-4-page-11.htm

L'approche par compétences en éducation : un amalgame paradigmatique, par Gérald Boutin
https://www.cairn.info/revue-connexions-2004-1-page-25.htm

La mesure de l’école : politique des standards et management par la qualité, par Romuald Normand
https://journals.openedition.org/cres/1911

La nouvelle école capitaliste, par Pierre Clément, Guy Dreux, Christian Laval et Francis Vergne
https://www.cairn.info/la-nouvelle-ecole-capitaliste--9782707169488.htm

Entretien avec Christian Laval à propos du livre précédent
https://www.cairn.info/revue-rue-descartes-2012-1-page-88.htm

En Europe, les compétences contre le savoir, par Nico Hirtt
https://www.monde-diplomatique.fr/2010/10/HIRTT/19756

Archéologie des logiques de compétences, par Laurence Coutrot
https://www.cairn.info/revue-l-annee-sociologique-2005-1-page-197.htm

La gestion des compétences : quelle individualisation de la relation salariale ? Sylvie Monchatre, Laurence Baraldi, Christine Durieux
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01679394/document

La dynamique des compétences, point aveugle des techniques managériales par Anne Dietrich
http://www.persee.fr/doc/forem_0759-6340_1999_num_67_1_2359

Pour aller plus loin sur la notion de compétences (Competice/Eduscol)
http://eduscol.education.fr/bd/competice/superieur/competice/boite/pdf/t1.pdf

Les compétences clés dans un monde en mutation. Rapport de commission du parlement européen.
http://www.rncp.cncp.gouv.fr/grand-public/telechargerDocument?doc=19637

[6] L’Ecole est ainsi soumise à une succession ininterrompue de phénomènes de mode tenant souvent de la simple imposture, et reconnaissables à ce point commun: ceux qui imposent médiatiquement leurs vues sur le métier d’enseignant sont systématiquement de ceux qui ne le pratiquent pas.

L’échec annoncé des Moocs:
https://theconversation.com/mooc-la-revolution-na-pas-eu-lieu-103282

Neurosciences et éducation:
https://f-origin.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/1857/files/2014/04/86-septembre-2013.pdf

Les dessous de la société apprenante:
https://zilsel.hypotheses.org/3339

[7] Du parcours individualisé d’Ikea au “parcours herbeux” sur lequel le Poulet de Loué est élevé, du “parcours résidentiel” destiné à assujettir les jeunes adultes au crédit, au “parcours de soin coordonné”, la rhétorique du “parcours” — toujours “individualisé” — repose sur la liberté sans moyens du conformisme post-moderne.

[8] Sur l’économie comportementale, on pourra lire ce billet de blog:
https://blog.mondediplo.net/2017-10-13-Le-Nobel-l-economie-et-les-neurosciences

[9] Collectif ACIDES, Arrêtons les frais ! Pour un enseignement supérieur gratuit et émancipateur. Raisons d'agir, 2015.

[10] Rapport de la cour des Comptes 2018 Les droits d’inscription dans l’enseignement supérieur.
Les droits d’inscription dans l’enseignement supérieur.

Note de M.Gary-Bobo pour la campagne présidentielle de M.Macron
http://groupejeanpierrevernant.info/Note_EM_GaryBobo2016.pdf

Rapport Aghion-Cohen
www.groupejeanpierrevernant.info/RapportCohenAghion.pdf

voir aussi
www.groupejeanpierrevernant.info/SlidesAghion.pdf

Rapport Attali-Macron
http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportAttali.pdf

[11] Un nexus est, par définition, un lieu d'interconnexions multiples. En droit romain, le nexum était un droit sur le corps exercé par un créancier sur un débiteur — le nexus.

[12] On pourra lire cette tribune stupéfiante de M.Tirole, qui semble découvrir ce décalage opéré par le néolibéralisme: « L’homo economicus a vécu »
https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/10/05/jean-tirole-l-homo-economicus-a-vecu_5365278_3232.html

[13] Grégoire Chamayou, La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire. La Fabrique, 2018.

[15] Michel Feher, Le temps des investis. Essai sur la nouvelle question sociale. La Découverte, 2017.

[16] La crise de 2007-2008 a mis en lumière le principe du capitalisme de crédit, qui suppose le gonflement et l’éclatement de bulles spéculatives permettant aux Etats de dédommager les pourvoyeurs de crédit et de collectiviser les pertes.

[17] Actant, en tête de pont des lobbies, la démolition du grand projet de Saclay, M. Macron eut cette vision d’un lieu susceptible de “faire éclore une licorne dans quelques années”. Une licorne, est une start-up déficitaire fonctionnant sur l'économie de la promesse, dont la valorisation dépasse le milliard de dollars.
Quelques articles d'actualité sur ce sujet:
https://www.lemonde.fr/campus/article/2017/10/25/emmanuel-macron-met-fin-au-projet-de-pole-universitaire-et-scientifique-unique-a-saclay_5205975_4401467.html

https://business.lesechos.fr/entrepreneurs/aides-reseaux/hec-l-ecole-42-et-paris-saclay-lancent-un-programme-d-entrepreneuriat-digital-205959.php

https://business.lesechos.fr/entrepreneurs/aides-reseaux/hec-l-ecole-42-et-paris-saclay-lancent-un-programme-d-entrepreneuriat-digital-205959.php

[18] On possède un savoir mais on est compétent.

[19] En ce sens, l’agent néolibéral n’est plus le “propriétaire de lui-même” théorisé par Locke au 17ème Siècle.

[20] On pourrait reformuler la célèbre loi de Goodhart de la manière suivante: toute évaluation se mue en objectif, perdant sa qualité première de mesure. Ainsi, la “réussite” a supplanté le savoir comme objet central de l’Université. Toute évaluation produit ainsi une séparation par transfert d'intérêt de la chose évaluée, du savoir certifié, vers le désir du certificat.

[21] Roland Gori La Fabrique des imposteurs (Editions Des Liens qui libèrent)

[22] Il y a là un nouveau décalage avec la liberté négative, telle qu’elle a été définie par Isaiah Berlin, comme liberté naturelle qui ne connaît comme limite que la liberté d’autrui.
https://plato.stanford.edu/entries/liberty-positive-negative/

[23] Ce décalage a si profondément pénétré la société qu’il a modelé jusqu’aux mouvements contestataires. Ainsi, la lutte contre les discriminations faussant la mise en concurrence a pris une place centrale pendant l’éclipse du mouvement émancipateur qui dure depuis la fin des années 1970.
On pourra lire la transcription du débat sur Michel Foucault entre Gary Becker, François Ewald et Bernard Harcourt à l’université de Chicago en mai 2012:
https://journals.openedition.org/socio/702

On pourra lire , surtout, ce livre du grand théoricien du capital humain, Gary Becker:
The Economics of Discrimination (1957).
Pour un aperçu, on peut lire:
http://review.chicagobooth.edu/magazine/winter-2014/how-gary-becker-saw-the-scourge-of-discrimination

[24] S'apprécier, ou les aspirations du capital humain.
https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2007-4-page-11.htm

[25] Du management de soi à l'investissement sur soi. Remarques sur la subjectivité post-néo-libérale, par Luca Paltrinieri et Massimiliano Nicoli
https://journals.openedition.org/teth/929?lang=fr

[26] “Car génériquement parlant, la mobilisation est affaire de colinéarité : il s'agit d'aligner le désir des enrôlés sur le désir-maître.”
Frédéric Lordon. Capitalisme, désir et servitude: Marx et Spinoza. La Fabrique, 2010.

[27] Danièle Linhardt. La Comédie humaine du travail. De la déshumanisation taylorienne à la sur-humanisation managériale. Eres, 2015.

[28] Vincent de Gaulejac, Fabienne Hanique Le Capitalisme paradoxant, Un système qui rend fou. Seuil, 2015.

[29] B. Hibou La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale. Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », ISBN : 978-2-7071-7439-0, 2012.

[30] Voir à ce sujet le deuxième billet de cette série, et en particulier la note 4:
http://www.groupejeanpierrevernant.info/#QueFaire2

[31] Emmanuel Didier et Isabelle Bruno. Benchmarking L'État sous pression statistique. La découverte, 2015.

[32] Vincent de Gaulejac. La Société malade de la gestion. Idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social. Seuil, 2015.

[33] L’introduction du marketing de soi (personal branding) dans le champ intellectuel date de l’irruption des Nouveaux Philosophes en 1977:
https://www.telerama.fr/television/apostrophes-en-1977-l-emission-qui-rendit-andre-glucksmann-et-bhl-celebres,133946.php

Innovants dans le domaine de l’imposture, les Nouveaux Philosophes retournent le rapport de l’intellectuel au livre, celui-ci ne devenant plus qu’un moyen dans la mécanique égotique de l'appréciation de soi. “Rien de vivant ne passe par eux, mais ils auront accompli leur fonction s’ils tiennent assez la scène pour mortifier quelque chose."
Gilles Deleuze. A propos des Nouveaux philosophes et d’un problème plus général. 1977.
https://editions-ismael.com/wp-content/uploads/2016/05/1977-G.-Deleuze-A-propos-des-nouveaux-philosophes2.pdf

Critique par Pierre Vidal-Naquet du Testament de Dieu de Bernard-Henry Lévy (Le Nouvel Observateur, 18 juin 1979)
suivi de L’industrie du vide, par Cornelius Castoriadis, (Le Nouvel Observateur, 9 juillet 1979)
http://www.pierre-vidal-naquet.net/spip.php?article49

[34] La Cour des Comptes constitue la quintessence du règne des Experts comme captation du politique par la sphère gestionnaire. Chaque rapport donne lieu dans la presse nationale à des articles de type “La Cour des Comptes épingle…” distillant les “recommandations”: la “nécessaire modernisation”, la “maîtrise de la masse salariale”, le “niveau de rémunération ne facilitant pas la mobilité”, la “nécessité d’un pilotage stratégique”, l’“évaluation individuelle des agents trop parcellaire”, la “politique de primes trop timorée”, la “durée de travail trop faible des agents”, la “conduite du changement avant l’ouverture à la concurrence prévue par la législation européenne” ou encore la “fusion non suivie des effets escomptés d’économie d’échelles.”

[35] Max Weber, L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, 1904-1905.

[36] L'Expert dispose d'une d’autorité basée sur la confiance attribuée au locuteur plutôt qu'à sa production intellectuelle ou au discours qu'il tient. Nous proposons une courte bibliographie sur ce sujet.

Paulin Ismard, La Démocratie contre les experts. Les esclaves publics en Grèce ancienne, Seuil.
Recension de l'ouvrage dans la Vie des idées

Aux frontières de l'expertise. Dialogues entre savoirs et pouvoirs. Presses universitaires de Rennes.
https://books.openedition.org/pur/9913?lang=fr

Quand le néolibéralisme ressuscite la figure du bon berger, par John Pitseys
http://www.revuenouvelle.be/Quand-le-neoliberalisme-ressuscite-la-figure-du

Corinne Delmass, Sociologie politique de l’expertise, Paris : La Découverte, collection Repères », 2011.
Recension de l'ouvrage dans Droit et société
Recension de l'ouvrage par Lectures

Expertise et démocratie. Faire avec la défiance. Rapport de Daniel Agacinski pour France Stratégie.
https://www.strategie.gouv.fr/publications/expertise-democratie-faire-defiance

[37] Max Weber “La domination légale à direction administrative bureaucratique”. 1921
http://classiques.uqac.ca/classiques/Weber/domination_legale_direction/domination_legale_dir_texte.html

[38] “Le trait déterminant, du point de vue politique, de la société bureaucratique, c’est la fusion de la classe dominante, de son parti et de l’État.”
Cornélius Castoriadis, La société bureaucratique, Paris, Christian Bourgeois, 1990.
Sur la théorie de la bureaucratie, lire aussi:
Claude Lefort, Éléments d’une critique de la bureaucratie, Paris, Gallimard, 1979.

[39] En Physique, une théorie de champ moyen est une description simplifiée d’un problème d’interactions entre particules dans laquelle l’évolution de chaque particule est déterminée par l’effet moyen de l’ensemble des autres particules, et non par des comportements individuels. L’adaptation de cette méthode à la modélisation socio-économique s’appelle la théorie des jeux à champs moyen et constitue un domaine en pleine effervescence.

Des étudiants étrangers aux gilets jaunes.

 

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Pétition ouverte à la signature.

De temps à autre, nous recevons anonymement des textes proposés à la publication. Nous avons souhaité diffuser celui-ci, qui réagit à l’annonce par le Premier Ministre d’une augmentation des frais d’inscription pour les étrangers. On trouvera en note [1] un ensemble de textes écrits en protestation contre cette mesure.

“Arrêtons l’hypocrisie. Les visas étudiants, c’est une filière d’immigration.”

M Macron, 11 décembre 2018.

“Notre stratégie : opérer une forme de révolution pour que notre attractivité ne soit plus tant fondée sur la quasi-gratuité que sur un vrai choix, un vrai désir, celui de l’excellence. (…) Un étudiant étranger fortuné qui vient en France paye le même montant qu’un étudiant français peu fortuné dont les parents résident, travaillent et payent des impôts en France depuis des années. C’est injuste.”

M Philippe, 20 novembre 2018.

“La France, c'est un fait, consacre une dépense publique élevée à ses formations, et c'est un pari heureux sur l'avenir de sa jeunesse. Nous devons maintenir cet effort et même l'amplifier si possible. En contrepartie, je propose d'augmenter les droits de scolarité dont s'acquittent les étudiants étrangers quand ils étudient dans notre pays. Il n'est pas question de les augmenter à un niveau où ils deviendraient dissuasifs car la France s'honore de former des étudiants qui deviendront à leur tour des ambassadeurs de notre culture. Mais ces droits sont actuellement très bas et doivent mieux refléter le coût qu'ils induisent pour le contribuable français.”

Mme Le Pen, 31 mars 2017.[2]

Avec un art consommé du timing politique, puisqu’au milieu de la mobilisation des gilets jaunes, le premier ministre a annoncé une augmentation des droits de scolarité à destination des étudiants étrangers, espérant sans doute que personne n‘irait s’émouvoir du sort de ces derniers.

C’est pourtant un signal inquiétant, et à plusieurs titres.

D’abord par le caractère insultant d’un argumentaire [3] qui laisse entendre que le faible coût des diplômes français serait la seule motivation des étudiants qui souhaitent étudier en France (et quelle curieuse façon ce serait, si c’était leur seule motivation, de promouvoir le système universitaire français par une hausse de son coût !). Parce que nous sommes enseignants-chercheurs, nous recevons depuis ce matin des messages bouleversés et humiliés d’étudiants mexicains, chinois, turcs… qui ont eu la faiblesse de croire aux valeurs que notre pays prétend incarner et se voient soupçonnés d’être des profiteurs.

Inquiétant, ce signal l’est aussi parce qu’il ouvre la porte au déploiement en France de plusieurs étapes de la marchandisation internationale de l’enseignement supérieur: à partir du moment où l'on vend des études (nous avons pu en avoir l’expérience pour ceux d’entre nous qui ont enseigné comme professeurs invités dans des universités étrangères à 40.000 euros l’année), il devient bien difficile de ne pas donner ce diplôme qui a été en fait acheté.

Autre effet collatéral que l’on peut anticiper dans le cas de cette bascule : à qui viendra acheter des diplômes, il faudra bien sûr permettre de les acheter dans la monnaie linguistique internationale, l’anglais, alors que la régulation par la langue des études aboutissait dans son immense majorité à limiter les études en France à qui avait déjà fait l’effort de maitriser le français (pas toujours parfaitement soit, mais ce point là était améliorable) ; un principe de régulation plus porteur d’une démarche intellectuelle que la sélection par l’argent.

On répondra, parfois de bonne foi, qu’il n'y a aucune raison que le contribuable français paie pour les études de jeunes chinois qui ne paient pas d’impôts en France [4]. Ce raisonnement est spécieux, et à plusieurs titres. Il néglige évidement le bénéfice que pourrait retirer notre pays à continuer à promouvoir une langue pas si marginalisée que ça, et dont les échanges et le rayonnement international pourraient se soutenir. De plus ce raisonnement pourra vite se retourner contre d’autres : pourquoi les taxes et impôts des plus modestes en France iraient-ils aussi abonder le financement des études des enfants des classes moyennes ? Ou de n’importe qui faisant des études quand soi-même l’on n’en fait pas ? Toute l’histoire de l’immigration montre qu’une innovation (en général répressive) en matière de politiques publiques appliquée aux étrangers ne s’est jamais arrêtée à ces derniers. Derrière la porte ouverte à l’augmentation des frais d’inscriptions pour les étrangers, et en dehors même de l’image singulièrement rabougrie qu’elle donne de notre pays et de son attractivité intellectuelle, c’est demain la perspective d’une augmentation des frais d’inscription pour tous qui se dessine [5]. Et qui demain exclura, au premier chef, les enfants des gilets jaunes d’un enseignement supérieur en passe de leur tourner le dos, comme l’ont déjà fait tant d’autres services publics.

[1] Appel à un rassemblement le 1er décembre
Tribune de 14 associations et syndicats étudiants

Billet de blog d'Olivier Ertzscheid
#BienvenueEnFrance

Billet de blog de Yann Bisiou
Frais d’inscription pour les étudiants étrangers : Guéant sort de ce corps !

Billet de blog de Paul Cassia
Augmenter les frais d’inscription des étudiants étrangers ? Pas en mon nom.

Tribune d'Eric Fassin et Bertrand Guillarme
Attirer les plus riches et, en même temps, écarter les plus pauvres.

Tribune de Pierre Bayard, Denis Bertrand, Jean-Louis Fournel et Mireille Séguy
Augmentation des droits d’inscription pour les étrangers : le choix de l’inégalité

Tribune d'Augusta Lunardi
Monsieur le premier ministre, vous ne connaissez pas notre réalité

Tribune d'Hicham Jamid
Débat : « Bienvenue en France » aux étudiants étrangers, vraiment ?

Tribune d'Isabelle This Saint-Jean
Pour attirer les étudiants étrangers, le gouvernement veut les faire fuir

Tribune d'un collectif de chercheurs en philosophie
Comment le gouvernement veut procéder à un tri sélectif des étudiants étrangers.

Tribune d'Isabelle This Saint Jean, Frédéric Sawicki, Politiste, Marion Fontaine, Didier Chatenay, Frédérique Matonti et Michel Saint Jean
Faire payer les étudiants étrangers pour mieux faire s'endetter tous les étudiants.

Tribune de la section internationale de l'ENS Nous, étudiants étrangers, défendrons l'enseignement public français

Tribune d'un collectif d'étudiants de l'ENS.
On étudie ici, on reste ici

[2] Le programme de Mme Le Pen pour l'élection de 2017 comprenait essentiellement deux mesures:
• la fin du système Admission Post Bac (APB), jugé engendrer une "sélection par l'échec" et un tirage au sort "injuste" au profit d'un système fondé sur des "prérequis".
• l'augmentation des frais d'inscription pour les étudiants étrangers
Source:
Programme de Marine Le Pen pour l'Université.

[3] Dans le journal Le Monde
Universités : les étudiants étrangers devront payer plus cher.

Dans le journal Le Monde
Les étudiants africains, laissés-pour-compte de la nouvelle stratégie universitaire française.

Dans le journal Le Monde
Hausse des frais universitaires : « un rêve qui se brise » pour les étudiants africains

Sur Mediapart
Frais d’inscription pour les étudiants étrangers: une logique contraire à l'intérêt général et au service public.

Dans le journal Libération
Le gouvernement va faire payer plus cher les étudiants étrangers : est-ce légal?

Parcoursup, démographie, bilan comptable et approche gestionnaire (Partie 3/3).

 

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“Le Plan Etudiants a bénéficié de 1 milliard € de financement ce qui a déjà permis de recruter plus de 350 professeurs et personnels pour accompagner cette nouvelle rentrée et d'ouvrir 30000 places supplémentaires.”

Mme Vidal, le 12 septembre 2018

"En 2019, le budget de mon ministère augmente de 549 millions € (...) soit 5% de hausse."

Mme Vidal, le 23 septembre 2018

Budget pour l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’innovation
2019: 27 979 millions €
Formations supérieures, recherche universitaire et vie universitaire:
Subventions pour charge de service public
2017: 12 727 millions € (12 854 millions en € constants de 2018)
2018: 12 878 millions €
2019: 12 997 millions € (12 818 millions en € constants de 2018)

Document budgétaire du projet de loi de finances 2019

Lors de nos deux précédents billets consacrés à ParcourSup, nous en avons analysé les modalités concrètes et les tenants idéologiques — managérialisation de l’orientation, mise en concurrence par évaluation croisée des étudiants et des universités, différenciation des formations et des établissements, suppression du baccalauréat comme certification homogène. Force est de constater que nos prédictions sur le ralentissement critique dû aux interblocages de l’algorithme (deadlocks en anglais) se sont révélées exactes [1]. Autre prédiction fondée, l’élite scolairement et socialement dominante a été mécaniquement sélectionnée pour la quasi totalité des places disponibles (winners take all), conduisant seulement un candidat sur quatre à se voir proposer son premier vœu [2]. Malgré ses défaillances [3], le système précédent d’admission post-baccalauréat conduisait deux tiers des élèves de terminale générale et un tiers des élèves de bac professionnel à recevoir une proposition coïncidant avec leur premier vœu [4]. (MàJ) Les bacheliers professionnels n’ont reçu des propositions de formation supérieure qu’à 58%, contre 78% en 2017 [4bis]. Les premiers retours que nous avons reçus de collègues franciliens enseignant en première année de Licence accréditent la conjecture selon laquelle ParcourSup a fonctionné pour le plus grand nombre comme une gigantesque loterie [5] visant à caser (sic [6]) les candidats. Il faudra du temps pour attester de cette dégradation de l’orientation sur une base statistiquement fondée et ce d’autant plus que ParcourSup a été mis en place précipitamment, avant les réformes du lycée, du baccalauréat et de l’orientation qui vont se déployer sur cette même base idéologique (différenciation [7] des établissements par les options et spécialités) dans les trois ans qui viennent.

La conférence de presse de rentrée de Mme Vidal, Ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation [8] et la parution des bleus budgétaires [9] nous amènent à traiter ici d’un troisième aspect de ParcourSup: sa dimension gestionnaire. Pour comprendre la séquence que nous traversons, il convient d’avoir en tête quelques faits démographiques. Le nombre d’étudiants à l’Université va passer de 1,3 millions en 2010 à 1,7 millions en 2025 [10]. Le babyboom de l’an 2000 va ainsi apporter en moyenne 30000 nouveaux étudiants chaque année entre 2012 et 2022. Par comparaison, le nombre moyen d’étudiants par université est de 18000, ce qui signifie que la montée en charge nécessite la création de 20 nouveaux établissements. Notons qu’en Chine, 729 universités ont été créées entre 2006 et 2016, ce qui correspond à 5 nouvelles universités par mois [11].

Le ministère de Mme Vidal produisant plus d’éléments de langage à destination de la presse que d’éléments factuels, il nous a été difficile de produire les quelques faits qui suivent. Ainsi, quand à la fin de la procédure principale, la presse annonçait qu’il restait “moins de 2500 candidats encore en attente” [12], il en restait en réalité 47016 [13]. Alors que le nombre d’inscrits en classe préparatoire a baissé de 2%, passant de 88700 en 2017 à 86900 en 2018, le dossier de presse annonce une croissance de +0,5% — du reste, la plupart des accroissements relatifs n’y sont pas correctement calculés.

L’effet gestionnaire le plus notable de ParcourSup est le découragement à l’inscription. Le nombre de dossiers en réorientation ou venant de l'étranger a baissé de 18200 en 2018 (-8,5%), quand les prévisions étaient de 2400 dossiers en plus (+1,1%). Par ailleurs, il y a eu 34000 bacheliers en plus en 2018 (+5%), mais seuls 21300 en plus ont demandé une affectation dans le supérieur. Les 27000 étudiants en plus affectés par ParcourSup en 2018 ne représentent donc que 80% de la montée en charge démographique. Le seul moyen de mesurer l’efficacité des dispositifs consiste donc à rapporter le nombre d’affectations au nombre de bacheliers, ce qui donne 76,3% pour APB en 2017 contre 76,2% pour ParcourSup en 2018 [14]. Autrement dit, l’affectation a été beaucoup plus lente et plus arbitraire, mais a été en apparence d’une même efficacité. Comment est-ce possible, malgré les faiblesses techniques du dispositif ParcourSup ? Par ce simple tour de passe-passe consistant au cœur de l’été à augmenter les capacités d’accueil des formations de 10%, sans moyens. Comme le dit à l’envi Mme Vidal: "on a remis de l'humain dans le système.”

Qu’en est-il du “milliard € de financement” dont “a bénéficié” le Plan Etudiant? Pour le savoir, il convient de consulter les bleus budgétaires, ces annexes au projet de loi de finances, et les jaunes budgétaires détaillant les budgets réalisés. En effet, les hauts fonctionnaires sont des experts dans l’art d’abonder sur des lignes budgétaires qui alimentent le secteur privé et différents lobbies, gonflant artificiellement l’effort apparement consenti à l’enseignement supérieur et la recherche. L’essentiel du budget réel de l’Université et la recherche universitaire provient du programme 150 (Formations supérieures et recherche universitaire) et du programme 231 (Vie étudiante) sous formes de “subventions pour charges de service public”. L’évolution de ce budget pour l’Université représente très exactement 1% de celui-ci, ce qui correspond exactement à l’évolution mécanique des salaires induit par la démographie — le Glissement Vieillesse Technicité [15]. L’inflation étant prévue autour de 1,9% en 2018 et de 1,5% en 2019 (à ±0,5% près), le budget réel de l’Université et de la recherche est en décroissance effective. La plafond d’emploi [16] permet d’avoir un aperçu parlant de cette décroissance en terme de postes, qui passe de 144 327 postes (équivalents temps plein) à 144 306 postes en 2019, soit 21 postes de moins. Cela signifie que le nombre de recrutements sera, une fois de plus, inférieur au nombre de départs en retraite [17]. Le CNRS n’est pas mieux loti que l’Université, puisque le nombre de postes de chercheurs ouverts au concours chute brutalement à 250; le nombre de postes d’ingénieurs et de techniciens ouverts est de 300.(MàJ) Le seul budget public en augmentation nette est celui des établissements d’enseignement privés, qui passe de 79,9 à 81,9 millions € (+2,5%).

Que faire de ces faits chiffrés, dont on sait par avance qu’ils contribueront, par leur caractère abstrait, à l’indifférence ambiante?

Nous en tirons pour notre part trois conclusions. La première, évidente, c’est que la dégradation du niveau d’exigence va se poursuivre avec la secondarisation de la licence et la différenciation des établissements. Pourquoi une société qui se désintéresse de son sort et ne se pense même plus elle-même comme société, se soucierait-elle d’une institution destinée, dans sa forme idéelle, à produire du savoir et à former des individus autonomes? (MàJ) Ceux qui adhèrent au culte du chiffre seront peut-être sensibles à cette preuve-ci: les dépenses d’éducation rapportées au produit intérieur brut sont passées de 7,7% à 6,7% entre 1996 et 2016 — un point de PIB, soit 20 milliards € par an. La seconde conclusion, évidente elle-aussi, c’est la faillite de ceux qui ont cru pouvoir infléchir de l’intérieur les lignes politiques des gouvernements qui se sont succédés depuis 12 ans. On conviendra que la cellule Enseignement Supérieur et Recherche d’En Marche a singulièrement manqué de nez en espérant obtenir par la courtisanerie une augmentation de budget de 4 milliards d’euros — sans parler des collègues qui ont cru qu’une loi de sélection transformerait leur établissement “de proximité” en un Harvard à la française. La troisième conclusion touche tous ceux qui, n’étant pas encore atteints par l’apathie et le repli sur la sphère privée, ne se satisfont pas de la situation. Si le seul juge des stratégies d’intervention dans l’espace public est la capacité à transformer le réel, alors il s’impose comme une évidence que tout ce qui a été entrepris depuis quinze ans a échoué. Ces stratégies peuvent se résumer à deux choses: être “contre” (contre la dernière dégradation du système universitaire, contre la casse du service public, contre… ) et quémander des moyens en pensant consensuel ce qui n’est que corporatiste. Cela invite, dans le moment de gros temps politique que nous allons traverser, à nous retrousser les manches pour imaginer et faire vivre un contre-horizon à l’Université et, à tout le moins, pour nous tenir debout [18]. Ceci, en gardant en ligne de mire la possibilité de fonder de nouvelles universités en réponse à la pression démographique inexorable.

[1] On trouvera une représentation graphique du ralentissement dans l’article suivant:
Parcoursup: 60 000 candidats toujours sans proposition

[2] Après la première semaine, les candidats étaient contraints de faire un mouvement: 216 530 candidats sur 812 055 ont alors validé ce qui leur était proposé. L’opacité prévalant, on se reportera aux quelques données mises en ligne sur le site du ministère: www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/ Tableau de bord des indicateurs de ParcourSup
(MàJ) Une note flash a été publiée après notre billet, donnant un peu plus de faits quantitatifs. En particulier, il apparaît que 28% des candidats, seulement, ont fini par accepter la proposition faite le premier jour. http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid135333/parcoursup-2018-propositions-d-admission-dans-l-enseignement-superieur-et-repondes-des-bacheliers.html

[3] Nous ne faisons évidemment pas référence à la polémique sur les 0,4% de candidats qui ont été tirés au sort, dont on sait maintenant la part de falsification et d’opportunisme: www.liberation.fr/ ParcourSup: les coulisses d'une réforme précipitée

[4] Hormis en 2017, sous la mandature de Mme Vidal, où la communication ministérielle a consisté à faire porter à APB tous les maux, l’équipe d’APB a mis en ligne de nombreuses données chiffrées: www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/ Les données d'APB
(MàJ) L’homologue de la note flash de ParcourSup en 2018 a été publiée pour APB en novembre 2017. On prendra garde qu’il ne s’agit pas exactement des mêmes données. http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid123318/propositions-d-admission-dans-l-enseignement-superieur-et-reponse-des-candidats-pour-2017-2018.html

[4bis] (MàJ) On trouvera sur le blog de Yann Bisiou une analyse intéressante des statistiques de ParcourSup: ParcourSup, la machine à exclure

[7] La différenciation est le mot clé principal avancé par le Comité Action Publique 2022 pour le supérieur (page 66) dans un rapport indigent qui suinte à chaque ligne le conformisme technocratique des petits hommes gris du néomanagement:
www.modernisation.gouv.fr/ Rapport du Comité Action Publique 2022
On appréciera la galerie de portrait des membres de cette commission:
www.modernisation.gouv.fr/ Présentation des membres du Comité Action Publique 2022

[8] Le peu d’informations statistiques sur ParcourSup figure dans le dossier de presse:
www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/ Dossier de Presse 2018
(MàJ) Les données brutes accompagnant la note flash parue après notre billet permettent sont un peu plus riches d'information statistique. http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid135333/parcoursup-2018-propositions-d-admission-dans-l-enseignement-superieur-et-repondes-des-bacheliers.html

[9] Les bleus budgétaires sont les documents qui constituent le projet de loi de finances:
www.performance-publique.budget.gouv.fr/ Bleus budgétaires du PLF 2019

[10] Les prévisions sont celles fournies par la ministère:
www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/ Projections des effectifs dans l'enseignement supérieur
On pourra préférer voir ces données mises en graphique ici:
www.alternatives-economiques.fr/ Université: 150 000 étudiants de plus en 2026

[13] L’astuce comptable a consisté à inventer la catégorie de candidats “inactifs” c’est-à-dire n’acceptant pas d’envisager d’être “casés” dans n’importe quelle formation. Voir [2] pour les sources.

[14] Le dossier de presse 2017, à comparer à celui de 2018 [8], figure ici:
www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/ Dossier de presse 2018
Les chiffres communiqué par l’équipe de ParcourSup sont les suivants. En 2017, il y a eu 808 980 candidats, dont 594 329 terminales et 214 651 en réorientation ou venant de l'étranger. En 2018, il y a eu 812 050 candidats, dont 615 625 terminales, 97 446 réorientation et 98 979 venant de l'étranger. En fin de procédure, tous candidats et toutes admissions confondues, il y a eu 556 545 affectations en 2017 et 583 274 en 2018. En procédure principale, il y avait 477 454 affectations en 2017 et 506 474 en 2018.

[15] Ce “glissement” comporte une partie positive, due à l’évolution de carrière des personnels en poste, et une partie négative, due à la différence de salaire entre les départs en retraite et les recrutements.

[16] On trouvera une explication de ce qu’est un plafond d’emploi dans ce document:
www.performance-publique.budget.gouv.fr/ Plafond d'emploi

[17] Le nombre d’universitaires stagne depuis 2012. Il n’y a eu que 1740 postes (PR et MCF) publiés en 2018, soit la moitié de ceux proposés 8 ans auparavant.

[18] De ce point de vue, l’Université volante pose l’exigence minimale de refondation de l’Université dans un retour aux sources:
www.lemonde.fr/idees/ Nous lançons un appel à batir les nouvelles universités que l'Etat refuse de créer

Parcoursup, le niveau qui baisse et la théorie des mariages stables (Partie 2/3).

 

Copier ce lien pour citer ce billet.

Auparavant, APB fonctionnait en trois journées de résultats. Avec Parcoursup, à partir du 22 mai et tous les jours, les lycéens reçoivent des propositions. C’est un processus plus fluide qui remet de l’humain dans la procédure.

Mme Vidal, le 15 mai 2018

Si vous avez manqué le début…
ParcourSup est un dispositif bureaucratique qui managérialise l’orientation et contribue à produire un contrôle normatif des subjectivités - celles des lycéens enjoints à “gérer” le peu de “capital humain » dont ils disposent avant le baccalauréat, tout comme celles des enseignants-chercheurs à qui est imposée la tâche de trier. ParcourSup a été conçu autour du dogme des “meilleurs étudiants dans les meilleurs parcours”, conduisant le plus grand nombre à subir les choix d’une minorité [1] en une sorte de tirage au sort généralisé [2]. Sur le plan technique, ParcourSup se fonde sur le dogme hayékien de la “catallaxie” selon lequel la mise en concurrence est seule à même de faire émerger l’efficience, au contraire d’APB qui se fondait sur un algorithme d’optimisation rationnelle [3].

C’est pourquoi, pour nos « démocrates » techno-populistes, l’enseignement coûte toujours trop cher puisque de toute manière la crétinisation par la communication remplace avantageusement la caporalisation d’antan.

Gilles Chatelet, “Vivre et penser comme des porcs.”

L’analyse technique de ParcourSup laisse deux questions pendantes. Avec quelle intention le ministère de l’Innovation s’est il fourvoyé dans une réforme aussi mal ficelée techniquement? Comment expliquer l’adhésion apparente d’une partie significative des collègues au processus en cours, ou une résignation schizophrène qui revient au même ?

Pour analyser la logique profonde des réformes du Baccalauréat et de la licence, nous ne pouvons nous fier aux éléments de langage du ministère [4] entre panique [5] et menace [6]. Il faut donc faire le pari qu’il existe une cohérence d’ensemble des réformes à l’échelle de la décennie, portée par une haute fonction publique inamovible [7]. Cette idée est accréditée par le fait que ces réformes ont été théorisées par Aghion et Cohen en 2004 [8], et intégrées de manière programmatique dans le rapport Attali-Macron de 2008 [9]. Le projet de long terme, la création d’un marché de l’enseignement supérieur et de la recherche, progresse ainsi par étapes cohérentes à chaque fois qu’une “fenêtre de tir” [10] le permet. Pour créer du marché, la gouvernementalité néolibérale suppose que l’Etat procède avec systématisme à la mise en concurrence des individus (ici, les étudiants ; dans quelques mois, les universitaires à l’occasion de la réforme des statuts) et des structures (ici, les formations et, derrière elles, les universités). Or, il n’y a de pas de marché possible là où l’égalité prévaut — et donc l’homogénéité. Pour qu’il y ait marché, il faut qu’il y ait de la différence, de l’inégalité, du gradient de champ. Créer du marché suppose donc de différencier les formations, les établissements et les valeurs des individus, transformés en entrepreneurs d’eux-mêmes — ce à quoi ParcourSup contribue.

Il faut rendre plus souples, plus respirants les diplômes nationaux.

Mme Vidal, le 18 mai 2018

Les réformes en cours suppriment de facto le baccalauréat, qui procédait d’une volonté de certification homogène à l’échelle nationale et constituait un rituel de passage vers l’âge adulte. Dans ParcourSup, ce diplôme est remplacé par une évaluation du “capital humain” [11] des élèves — de leur “portefeuille de compétences” mais aussi de leur origine sociale, de l’emplacement et de la réputation de leur lycée [12], de leur capital culturel et social, etc. Par compétence, il convient ici d’entendre ici des éléments de technicité ou de conformité comportementale qui soient potentiellement évaluables en se passant d’enseignants : la dévalorisation des diplômes nationaux vise ainsi à déposséder les enseignants d’un de leurs rôles : la certification qualitative de l’acquisition de savoirs et de grammaires de pensée.

La suppression effective du baccalauréat précède une phase de secondarisation de la licence, dans un vaste mouvement de régression de la qualité de la formation proposée au plus grand nombre — un sherpa de M. Macron lui avait ainsi proposé la punchline : “l’enseignement supérieur, c’est le lycée du 21ème siècle.” [13]. Cette secondarisation est la grande affaire du quinquennat, et suppose la différenciation entre établissements “de recherche visible internationalement”, dotés de formations exigeantes, et collèges universitaires paupérisés. Elle permet la différenciation des statuts des universitaires, et même leur dérégulation complète, avec soumission à la techno-bureaucratie universitaire chargée du recrutement et de l’évaluation, et généralisation de la précarité [14].

La stratégie de différenciation du supérieur repose sur un principe gestionnaire que nous baptiserons “principe du Premium” [15]. Il s’agit de dégrader ce qui constituait un bien commun ou un service public, rendu au plus grand nombre [16], en vendant en offre Premium, ce qui était auparavant un commun, institué sur un principe de solidarité. On pourrait reformuler ce principe comme suit: il n’est pas de problème généré par le néolibéralisme dont il ne prétende être la solution. Or, ce principe a été en application au collège et, surtout, au lycée depuis le tournant néolibéral des années 1980, avec la dégradation que chacun peut constater, dont l’énonciation nécessite une rigueur méthodologique. Il ne saurait être question ici de taux de diplomation — l’indicateur quantitatif de ce que la novlangue appelle la “réussite” étudiante. En effet, si le problème du “niveau” était réductible au taux de diplomation, il suffirait pour le régler de remettre le diplôme en même temps que l’inscription [17].

La question réelle est donc celle du niveau de formation de la population [18]. On connaît le paradoxe établi par Baudelot et Establet [19] sur la période allant de la Seconde Guerre mondiale au tournant néolibéral des années 1980. Si le niveau exigé pour l’obtention d’un diplôme (niveau du baccalauréat, de la Licence et de la Maîtrise, selon une analyse de champ dite « eulérienne ») ont effectivement baissé légèrement pendant cette période, les connaissances et les capacités d’analyse ont augmenté dans chaque tranche de la population (les 1%, 10%, 99% des individus les plus instruits, selon une analyse de trajectoire dite « lagrangienne »). Cette période coïncide précisément avec la phase de démocratisation de l’enseignement supérieur [20]. Depuis le milieu des années 1980, les mesures montrent au contraire une chute du niveau de formation de la population [21] et surtout, un creusement des inégalités, dans une phase, pourtant, de fort ralentissement du processus de démocratisation [22]. De fait, on peut retracer, discipline par discipline, comment et avec quels arguments [23] le contenu des programmes a été décalé — typiquement de 2 ans en 30 ans dans les matières scientifiques — en sacrifiant en particulier les enseignements du raisonnement dans les différentes grammaires de pensée. Les enseignants en première année de Licence ont ainsi constaté, systématiquement et sans le moindre doute possible, les décrochements de niveau à chaque réforme des programmes de secondaire.

On en arrive donc au paradoxe central de l’adhésion d’une fraction des universitaires aux réformes en cours, adhésion qui tient essentiellement à ce problème réel : le niveau des étudiants et la compatibilité des enseignements de type universitaire avec le niveau de formation au sortir du lycée. Pourtant, la secondarisation de la licence et la suppression graduelle de la certification procèdent de la même logique que celle qui a prévalu dans le secondaire pendant trente ans, avec cette différence que chacun en connaît cette fois les conséquences par avance : délitement rapide du niveau de formation du plus grand nombre et explosion des inégalités [24]. Pourtant, tous les universitaires savent que les problèmes imputés à l’Université sont avant tout des problèmes du primaire et du secondaire, avec un déterminisme fort entre le niveau d’acquis en sixième et la suite du parcours scolaire [25]. Pourtant, tous les enseignants savent que la guerre scolaire qui va s’intensifiant n’est que la traduction dans le champ éducatif du règne de l’homme privatisé et de la mise en concurrence généralisée et de leur corollaire: l’extension du règne de l’insignifiance, du conformisme et du vide de sens. Et s’il fallait chercher une raison profonde à la dégradation de la situation depuis le tournant néolibéral des années 1980, ce serait sans doute ce trait distinctif de l’air du temps : l’éducation n’est plus investie comme éducation ni par les éducateurs, ni par les parents, démissionnaires, ni par les élèves.

Nous reviendrons dans un prochain billet sur la dualité entre Université et grandes écoles, dualité qui provoque elle aussi une adhésion paradoxale aux réformes en cours depuis 11 ans. Comment interpréter les tentatives avortées d’unification du système à l’occasion des regroupements universitaires? Par quels moyens revaloriser l’Université, qui produit l’essentiel de la recherche, par rapport à des grandes écoles qui proposent des formations chères et, à quelques rares exceptions, de piètre qualité ? Comment juguler ce gigantesque gâchis que constituent les écoles de commerce et de management [26] ? Comment redonner une formation scientifique aux élèves des écoles d’ingénieur [27] ?

[1] Analyse des conséquences de la mise “en attente”:
Parcoursup, les licences en attente
Les estimations du nombre d’étudiants n’ayant aucune proposition le 22 mai va de 100 000 pour la CPU à 450 000 pour la Cour des Comptes, qui a alerté sur la défaillance prévisible du système d’affectation Parcoursup dès octobre 2017 (pp. 24 et 25):
Rapport sur l'admission post-bac
Le ministère annonce, pour sa part, 270 000 candidats sans la moindre proposition à la fin des épreuves du baccalauréat, mi-juin, ce qui corrobore l’estimation de la Cour des Comptes:
Les derniers ajustements de la plateforme avant les premières réponse le 22 mai

[2]Les notes de contrôle continu ne constituent pas une mesure d’aptitude fiable, loin s’en faut : sans entrer dans les problèmes fondamentaux posés par toute certification, chacun peut se convaincre que les notes de contrôle continu sont entachées d’erreurs systématiques fortement dispersées. Dès lors, pour la majorité des étudiants qui ne sont pas dans les 20% les meilleurs, le dispositif ParcourSup sera sensiblement équivalent à un tirage au sort de la formation proposée parmi les vœux du candidat. Parcoursup, un tirage au sort généralisé

[3] Les règles de mise en concurrence écrites par les hauts fonctionnaires du ministère ont servi de cahier des charges pour la transcription algorithmique de ParcourSup, supervisée par M. Gimbert, chargé de recherche au CNRS et chargé de mission au ministère. Mme Mathieu, directrice de recherche au CNRS et professeure au Collège de France, a également assuré une communication de crise dans l’article n° 120428 de News tank. Cette entrevue confirme l’absence d’anticipation du fonctionnement dynamique du dispositif, du fait, en particulier, de la modélisation grossière de la stratégie des candidats. Le passage le plus intéressant porte sur la critique de l’algorithme d’optimisation de Gale et Shapley utilisé dans APB, témoignant d’une foi dans l’existence d’une efficience émergeant de la mise en concurrence — puisque ParcourSup n’a été doté d’aucun critère vis-à-vis duquel effectuer rationnellement une optimisation.

[4] On s’étonne par exemple que la communication de l’Elysée sur les réseaux sociaux comporte encore des choses comme: “1 an Macron, c’est quoi? 1 milliard d’euro supplémentaire pour les universités, la fin d’APB, la création de places supplémentaires dans les filières en tension.” Or, les jaunes budgétaires montre une stagnation des budgets universitaires (programmes 150 et 231), qui sont passés de 13,01 milliards € à 13,19 milliards € entre 2017 et 2018, soit le montant de l’inflation. Ceci ne prend en compte ni les annulations de crédits en fin d’année, ni la baisse du Contrat de Plan Etat Région de 2,4 milliards € pour cinq ans lorsque M. Macron était ministre de l’Economie. Le milliard d’euro est purement et simplement mensonger.

[5] Daniel Filâtre, recteur de l'académie de Versailles, a ainsi transmis un document de crise comportant les éléments de langage que les enseignants sont supposés répéter:
Gestion de crise: éléments de langage

[6]Le ministère a transmis aux présidents d’établissements cette note sur la grève dont on appréciera la dernière page, qui omet malencontreusement de rappeler que les libertés académiques et l’indépendance des universitaires garantie par la constitution.
Note du DGRH

[7]Projet de longue date des Gracques, la haute fonction publique a pris le contrôle politique de l’Etat, réduisant le politique à la gestion conforme aux intérêts du marché — qui la valorise en retour par le système du pantouflage.

[10] La haute fonction publique (le terme de “fenêtre de tir” appartient à leur vocabulaire) promeut les réformes planifiées sur le long terme à chaque fois que l’état de l’opinion le permet. La crise de 2007-2008 a ainsi limité les réformes du mandat de M. Sarkozy. Est-ce le chant du cygne de la techno-bureaucratie étatique ? On a le sentiment que toutes les réformes néolibérales repoussées sont aujourd’hui annoncées à un rythme qui tient de l’opération de déstockage. Il ne faut pas négliger la possibilité selon laquelle la médiocrité technique de ParcourSup soit partie intégrante du dispositif : sa conception aberrante générant des résistances fortes, cela accrédite l’idée qu’il y a non seulement “réforme” mais “nécessité de réformer”. S’illustre ainsi ce vieil adage commun aux hauts fonctionnaires et aux Shadocks: s’il y a œufs cassés, c’est bien qu’il y a omelette.

[11] Le troisième volet de notre billet sur le néolibéralisme sera consacré à la théorie du capital humain. Sur le portefeuille de compétences remplaçant les diplômes, nous recommandons cette synthèse:
Que valent encore les diplômes?

[12] Le middle management universitaire est en train de déployer des trésors d’inventivité pour trouver les critères de tri social les plus discriminants. Ici, on valorise d’un point le fait d’avoir pris allemand en première langue. Là, on affecte à un candidat un poids calculé avec le taux moyen de réussite au baccalauréat de son lycée d’origine. Orientation: dans les coulisses de la machine Parcoursup

[15]Pour l’anecdote, le terme “Premium” s’est imposé à nous lors du lancement par Coca-cola de “Smartwater, l’eau premium inspired by clouds (qui) est « smart » à l’image du public auquel elle s’adresse, aux créateurs et à ceux qui inventent et osent proposer, à l’image des entrepreneurs.”

[16] Cette théorie a été remarquablement décrite dans cet extrait d’une publication de l’OCDE: Cahier n°13, la faisabilité politique de l’ajustement
“Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population.”

[17] Cet énoncé procède en partie de la loi de Goodhart, qui prédit que lorsqu'une mesure devient un objectif, elle cesse d'être une bonne mesure. La méthode de mesure de la “réussite” étudiante traduit essentiellement la position politique de celui qui l’énonce. L’essentiel de l’“échec” en Licence se produit en première année, et même, au premier semestre de L1, ce qui traduit une réalité complexe à analyser:
Les 60 % d’échecs à la fac masquent une réalité plus complexe
En vertu de la gouvernance par les nombres, le ministère a tendance à présenter une vue strictement gestionnaire et très alarmante des taux d’échec en Licence:
Parcours et réussite en Licence
L’articulation entre ces deux réalités suppose de prendre en compte les réorientations, qui conduisent à un taux de diplomation de 80%, selon les mesures de l’OCDE:
Taux de réussite dans les pays de l'OCDE'
Sur la critique de la mesure de la “réussite” étudiante, on pourra lire:
Mobilisations, sélection, Université, Stratégie
ainsi que: Romuald Bodin et Sophie Orange. L’université n’est pas en crise. Les transformations de l’enseignement supérieur : enjeux et idées reçues, Éd. du Croquant, 2013, 213 p.

[18]Même en adoptant le point de vue purement économiste, le sous-investissement chronique dans le supérieur est un problème puisqu’il devrait conduire à un déficit de qualification d’ici peu: Korn Ferry study reveals global talent shortage could threaten business growth around the world

[19] Le niveau monte. Réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles, Seuil, 1989

[20] Le nombre d’étudiants est passé de 100 000 après guerre à 1 200 000 étudiants au début des années 1990.

[21] La Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp) a permis de mettre en place des études permettant la comparaison au cours du temps d’aspects précis de l’enseignement, ainsi que la comparaison internationale. Quelques exemples symptomatiques.
Mathématiques:
Performance Terminale S Mathématiques
Physique:
Performance Terminale S Physique

[22] La démocratisation de l’Université s’est fortement ralentie pendant l’ère néolibérale puisqu’on comptait 1 350 000 étudiants en 2009. La dernière décennie a vu l’arrivée des babyboomers de l’an 2000, faisant monter les effectifs à 1 600 000 étudiants. Les gouvernements successifs ont délibérément ignoré l’arrivée de plus 100 000 nouveaux étudiants (soit 4 ou 5 universités) en quelques années, les utilisant pour créer une situation de crise “justifiant” le nouveau train de réformes:
Effectifs de l'enseignement supérieur

[23] La baisse graduelle des exigences dans le secondaire a été théorisée dans d’innombrables rapports indigents rédigés en novlangue par des comités Théodule au sein desquels les enseignants actifs sont minoritaires ou inexistants. Le dernier rapport en date, “Un plan pour co-construire une société apprenante”, en constitue un exemple particulièrement risible:
Pour co-construire une société apprenante

[24] Il est symptomatique que la mesure la plus intéressante de ParcourSup, le “oui, si”, ait disparu, qui, bien sûr, posait problème mais avait le mérite de questionner l’adaptation du temps des études. A propos de la remise à niveau, on pourra lire:
Remise à niveau: les leçons d'outre-Atlantique

Parcoursup, le niveau qui baisse et la théorie des mariages stables (Partie 1/3).

 

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Le moment est propice à un mouvement offensif de refondation de l’Université, dans un retour aux sources [1]. Comment, à partir de nos pratiques, repenser l’institution sociale dédiée à la production, à la transmission, à la critique et à la conservation des savoirs? Comment reprendre possession de nos métiers et, simplement, faire? Ce point de vue, stratégique et fondateur, à l’opposé de toute tentation réactionnaire faisant miroiter un âge d’or auquel il s’agirait de revenir, nous avait jusqu’à présent retenus de formuler une analyse des réformes du baccalauréat et de la licence. Pourquoi s’opposer à une loi sur le mode du “non à…” quand il y a pareille nécessité à tout recommencer, à tout reconstruire, à tout ré-instituer à partir de l’idée même d’Université? N’est-il pas temps qu’une coordination des universitaires voie le jour, qui porte les exigences d’une pareille auto-institution?

Les textes critiques consacrés à ParcourSup et à la loi Vidal [2] laissent pendantes plusieurs questions importantes, auxquelles nous consacrerons un billet en deux parties — mais trois points :

  • Les algorithmes qui sous-tendent les systèmes APB et ParcourSup sont radicalement différents. Que nous apprend leur comparaison sur l’idéologie des hauts-fonctionnaires qui ont conçu ParcourSup et sur leurs capacités de mise en œuvre? Que va-t-il se passer lors du crash-test en conditions réelles, la dernière semaine de mai?
  • La loi Vidal suscite l’adhésion d’une partie significative des universitaires, insoupçonnables de croire aux éléments de langage indigents propagés du ministère aux militants d’En Marche en passant par les bureaucraties universitaires [3]. Dès lors, à quels problèmes réels pensent-ils que cette loi répond? Comment poser correctement les problèmes du niveau des étudiants et des rapports entre Université et grandes écoles?
  • Les réformes en cours ne sont pas des mesures techniques puisqu’elles ont été théorisées dès le rapport Aghion-Cohen de 2004 [4]. Dès lors, il devient primordial de remettre ces mesures en perspective par rapport au projet global de mutation du système universitaire, d’essence néolibérale.

Ce qui a buggé dans APB, ce n’est pas le logiciel, mais bien l’Etat. — Cédric Villani

Le passage du système APB [5] au système ParcourSup traduit une tentative de plateformisation gestionnaire de l’Etat, ici pour orienter les bacheliers dans les filières d’enseignement supérieur. De prime abord, il s’agit d’affecter au mieux 887 681 étudiants dans 13 200 formations, ce qui constitue un problème d’optimisation bien posé en théorie des jeux: le “problème des mariages stables”. Sa résolution nécessite d’avoir posé au préalable les critères en vertu de quoi l’optimisation est opérée, c’est-à-dire le choix politique, l’idéologie. Dans le système APB, les candidats formulaient des vœux ordonnés. L’affectation y était faite de sorte à optimiser globalement les formations proposées aux étudiants selon l’ordre de préférence qu’ils avaient au préalable spécifié, en suivant le meilleur algorithme connu pour le problème des mariages stables: celui conçu par Gale et Shapley en 1962. Ainsi, APB a pu réussir à attribuer un vœu à 4 étudiants sur 5 dès le premier tour, témoignant de la puissance de l’algorithme pour remplir l’objectif politique assigné.

A l’évidence, la plateforme ParcourSup ne vise pas le même objectif puisqu’elle repose sur les règles suivantes:

  • Les candidats ne classent plus leurs vœux mais fournissent des éléments d’appréciation de leur “capital humain” (notes scolaires, lettres de motivation, CV, lycée d’origine, hobbies, etc., ce qui fournit des indications claires sur leur milieu social). [6]
  • Les universités sont dotées d'outils de classement des candidats, locaux et opaques, permettant de contourner la loi Informatique & Liberté, qui prohibe toute décision fondée sur un algorithme aveugle.
  • Les résultats seront donnés de manière synchrone et les choix des candidats se feront “au fil de l'eau”.
ParcourSup est en premier lieu une entreprise de contrôle des subjectivités, conforme à la théorie du capital humain [7]. Ce contrôle passe par un système de normes produites par la techno-bureaucratie et qu’il s’agit de faire intégrer aux universitaires, aux étudiants et à leurs familles: il s’agit de les occuper — au sens commun comme au sens militaire. En imaginant que l’on puisse classer un candidat en passant 5 minutes sur son dossier, le classement des 7 millions de vœux déposés sur ParcourSup consommerait en pure perte deux siècles de travail — 80 000 journées de 7 h. On réalise alors que le CV et les lettres de motivation ne serviront pas à classer les candidatures: elles ne sont exigées que pour imposer l’image d’un recrutement professionnel et faire disparaître le baccalauréat comme certification nationale ouvrant droit aux études universitaires. L’anxiété que ces éléments aussi absurdes qu’inutiles ont générée dans les familles des lycéens a donc été pensée pour marquer les esprits.

Si la plateforme ParcourSup ne repose plus, à l’évidence, sur la maximisation du niveau de satisfaction des bacheliers vis-à-vis de leurs vœux, puisque les vœux n’y sont plus ordonnés, elle ne repose pas plus sur une optimisation du niveau de satisfaction des formations — qui eût permis l’utilisation du même algorithme de Gale et Shapley. La raison est fort simple: toutes les formations ont intérêt, pour leur propre logique d’appréciation, à attirer les mêmes étudiants. Dès lors, la probabilité est forte qu'un candidat en tête d'un classement réalisé pour une formation le soit également dans les classements de toutes les autres formations dans lesquelles il aura déposé des voeux. La pondération de différents critères entre les formations n’affectera que marginalement ce fait. Le jour où les candidats recevront leurs réponses, l’élite scolairement et socialement dominante sera donc mécaniquement sélectionnée pour la quasi totalité des places disponibles: winners take all. Parions, en vertu du principe de Pareto, que 20% des candidats monopoliseront 80% des places disponibles au soir du 22 mai, provoquant un mouvement d’angoisse à quelques semaines du bac et un mouvement de fuite des mieux dotés en “capital humain” vers les formations privées, chères et de très mauvaise qualité. Les candidats non retenus seront placés dans des files d’attente qui seront résorbées avec des temps de réponse de 7 jours du 22 mai au 25 juin, de 3 jours du 26 juin au 20 août et de 1 jour à partir du 21 août. Selon toute probabilité, un candidat moyen devra attendre longtemps pour se voir proposer un de ses vœux, qui n’a qu’une faible chance d’être la formation la plus désirée, le conduisant à un choix par défaut.

Il existe un palliatif risqué pour atténuer la taille des files d'attente : surbooker les filières en pariant sur le nombre de candidats qui refuseront la proposition. En vertu du principe de Murphy — tout ce qui est susceptible de mal tourner, tournera mal — plus les responsables du tri sélectif se croiront astucieux et pratiqueront la spéculation et plus le chaos s’installera. Si les commissions de tri visent trop bas, elles risquent le “sousbooking” et si elles visent trop haut, le surbooking.

En résumé, la plateforme ParcourSup a remplacé l’algorithme APB d’optimisation de la satisfaction des étudiants vis-à-vis de leurs vœux par une usine à gaz bureaucratique et chronophage. Elle agit comme un révélateur de l’idéologie hégémonique: l’ensemble du dispositif se focalise sur les “meilleurs étudiants” qu’il s’agit d’attirer dans les “meilleurs formations”. Cette fiction du “premium” est obtenue en dégradant ce qui est proposé au plus grand nombre: explosion des délais d’attente, encouragement à fuire vers les formations médiocres du privé, rejet de l’idée d’un optimum de satisfaction collective, solution de “mariage” étudiant/formation sous-optimale. Elle agit également comme révélateur de l’absence de formation à la recherche des hauts-fonctionnaires ministériels, qui ignorent manifestement tout des conditions d’expérimentation qui eussent permis à la plateforme de ne pas optimiser… le mécontentement général et la dégradation de l’Université.

[1] Des grandes écoles se vantant d’être sélectives mais souffrant de demeurer invisibles dans l’inepte classement de Shanghai opèrent le mouvement inverse, se contentant d'usurper le label “université”, comme si ce changement cosmétique pouvait leur conférer la grandeur de celle-là…

[3] Dans un premier temps, les éléments de langage à répéter en boucle étaient: “Etre contre ParcoursUp, c’est être pour le tirage au sort.”, “Nous investissons un milliard dans l’Université.”, “Ce n’est pas une sélection, c’est une orientation qui met l’étudiant au cœur du système.”, “Les examens, c’est la sélection par l’échec.”, “Il faut arrêter la désinformation.”, etc. Le perroquet doit maintenant disqualifier le mouvement étudiant: “Le mouvement est minoritaire et vient d’agitateurs professionnels politisés.” “Cette minorité prend en otage pour planter les partiels.”, “Des éléments violents”, “Rien de commun avec 68 où il y avait un vrai rêve; en 2018, il y a une véritable angoisse à laquelle il faut répondre par plus de pédagogie”.
Contredire ces mots d’ordre nécessiterait un travail à temps plein. Prenons un exemple. Pour connaître le budget de l’Université, il convient de regarder dans les jaunes budgétaires jaunes budgétaires, non l’enveloppe budgétaire globale de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (qui augmente pour financer le déplafonnement du Crédit d’Impôts Recherche) mais les programmes 150 et 231. Il apparaît alors que ce budget est passé de 13,01 milliards € à 13,19 milliards € entre 2017 et 2018, sans prendre en compte de possibles annulations de crédits en fin d’année. Cette différence correspond exactement à l’inflation. Du milliard annoncé il n’existe pas le plus petit centime. Pour plus d’information, on pourra se reporter au diaporama de réponse de Sauvons l’Université.

[6] Cette règle a fait la fortune d’officines douteuses de coaching en orientation.

[7] Nous allons consacrer le troisième volet de notre synthèse sur le néolibéralisme à la théorie du capital humain.

Réformer la réforme de la formation des enseignants.

 

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Abriter les exilés.

Après neuf mois de mandat de M.Macron, on ne peut que constater le rythme effréné auquel des réformes profondes sont annoncées. Nombre d’entre-elles avaient été préparées pour le mandat de M. Sarkozy mais avaient été abandonnées lors de la crise de 2007-2008 engendrée par la dérégulation financière, par crainte d’une explosion sociale. Bien que la plupart de ces réformes soient d’essence néolibérale, d’autres visent manifestement à prendre des parts de marché électoral à la réaction xénophobe : politique migratoire, renflouage du budget de la défense, service militaire, retour aux “fondamentaux” à l’école, etc. Nous nous associons à la tribune suivante, à paraître dans Libération:
Universités : Abriter les exilés, pas Parcoursup
et invitons tous les universitaires qui se portent solidaires des exilés à la signer.

Formation des enseignants : Précariser ou réformer ?

Ainsi, après la transformation du baccalauréat en capital de compétences [1] et celle des élèves en entrepreneurs de leur propre formation dès la classe de seconde (mieux vaut être initié aux bonnes combinaisons de disciplines de spécialités ou facultatives !) [2], selon la théorie du capital humain, après le tri des étudiants à l’entrée en licence, la différenciation des parcours de premier cycle universitaire sur le territoire national et la systématisation du recours au classement [3], c’est la formation des enseignants que le ministre de l’Education nationale, M. Blanquer entend réformer, en diminuant les moyens qui lui sont consacrés et surtout en précarisant - contractualisant - la situation des futurs enseignants [4]. Pourtant, le recrutement et la formation des enseignants constituent, après 30 ans de dégradation continue, le cœur de la reconstruction nécessaire d’un système scolaire fondé sur l’exigence, la liberté et l’émancipation.

On s’étonne du silence de Mme Vidal sur la question – on sait celle-ci occupée à promouvoir la loi ORE de sélection des étudiants à l’entrée à l’université, et à tenter de prévenir l’inéluctable désastre engendré par la plateforme Parcoursup, conçue avec une précipitation et un amateurisme confondants — à moins que ce ne soit du cynisme. La formation des enseignants est pourtant du ressort du ministère de l’Enseignement supérieur de la Recherche et de l’Innovation et a été confiée aux ESPE, composantes des universités, par la loi de Refondation de l’Ecole de 2012 portée par M. Peillon, alors ministre de l’Education nationale. Celle-ci rétablissait cahin-caha une formation pour des enseignants stagiaires placés à mi-temps dans leurs classes à Bac + 4 [5], après la désastreuse réforme Darcos-Chatel-Pécresse de 2009 [6], qui avait conduit à jeter les lauréats des concours d’enseignement en responsabilité à temps plein dans les classes à l’issue d’un concours placé tardivement à Bac + 5. On se souvient de la crise consécutive du recrutement des enseignants, surtout dans le premier degré, et des cohortes de jeunes professeurs sans réelle formation en grande souffrance, les élèves étant les premières victimes de ce système aberrant. La réforme Peillon a apporté des améliorations à cette situation, sans s’attaquer à des problèmes structurels, notamment dans le premier degré.

Le nouveau ministre de l’Education nationale entend réformer à son tour la formation des enseignants mais surtout les précariser à cette occasion. L’admissibilité des concours de recrutement des enseignants serait placée en fin de licence, les admissibles suivraient alors un master de formation à l’enseignement par alternance, l’admission ne prenant place qu’à la fin de la deuxième année de master, c’est-à-dire à Bac + 5. Les lauréats seraient alors fonctionnaires-stagiaires, placés à temps plein dans les établissements.

Une première conséquence serait une nette régression pour les étudiants par rapport à leur situation actuelle : les étudiants de ces masters enseignement, simplement admissibles à un concours, ne seraient que des contractuels dans leurs établissements d’affectation en alternance. Ils ne pourraient avoir le statut de fonctionnaires-stagiaires, dont jouissent actuellement les lauréats des concours dès Bac + 4. Régression statutaire pour les étudiants, c’est aussi une économie substantielle pour le ministère qui envisage des rémunérations pour ces contractuels bien inférieures au salaire (modeste) des fonctionnaires-stagiaires

Une deuxième conséquence serait de dissuader nombre de candidats de devenir enseignants. Placer l’admission des concours à la fin du master, c’est retarder l’entrée dans le métier à Bac + 5 et générer une crise des recrutements, que l’on a déjà pu constater lorsque le ministère de M. Chatel avait placé l’admission des concours après le master métier de l’enseignement et de la formation. C’est particulièrement manifeste pour les étudiants issus des classes populaires pour qui repousser la perception d’un salaire et l’accès à un statut à Bac + 5 est dissuasif. Quant aux adultes en reconversion – et ils sont nombreux parmi les professeurs des écoles – la précarité étalée sur trois ans minimum (un an de préparation des épreuves d’admissibilité d’un concours, deux ans à être contractuel avant d’être éventuellement admis au dit concours et de devenir fonctionnaire-stagiaire) ne peut être une option. Ce scénario est assuré d’ouvrir à nouveau une crise majeure du recrutement des enseignants.

Une troisième conséquence est de préparer des cohortes de contractuels de l’enseignement au détriment d’un corps de fonctionnaires correctement formés, autonomes et indépendants des pressions, tout en respectant les obligations et devoirs de tout fonctionnaire de la République. Que deviendront les admissibles non admis après deux ans de formation et titulaires d’un diplôme d’enseignant à Bac + 5 ? Des enseignants contractuels sans aucun doute. A terme, pourquoi continuer à maintenir un recrutement par concours de la fonction publique [7] alors que des masters forment au métier d’enseignant et que l’entrée en master peut être sélective ? C’est non seulement l’existence de corps d’enseignants de la fonction publique qui est en jeu, mais aussi le caractère national des formations à l’enseignement, les diplômes des universités autonomes variant par définition d’une université à l’autre. Confier des élèves à des contractuels en grand nombre plutôt qu’à des enseignants titulaires et fonctionnaires d’Etat, c’est faire bien peu de cas du rôle social de l’Ecole.

Si un recrutement en fin de licence peut sembler pertinent pour des professeurs des écoles polyvalents, à condition d’avoir bénéficié d’une formation appropriée tant en licence qu’au cours du master, quelle peut être la maîtrise par de futurs enseignants du second degré d’un socle disciplinaire et de ses méthodes à ce stade [8] ? Comment l’utilisation d’admissibles contractuels comme moyens d’enseignement sur deux ans peut-elle assurer une formation de qualité des futurs enseignants et préparer les jeunes générations à leur avenir ? Comment prétendre réussir l’avenir sans investir pour nos enfants ?

Cette analyse conduit à formuler quelques propositions simples et efficaces pour assurer la formation des enseignants qu’exige la situation alarmante de l’Ecole et, derrière elle, de la société :

  • Former des enseignants au service des valeurs républicaines et démocratiques. Pour former de futurs citoyens à développer un esprit critique et une pensée libre, les enseignants doivent bénéficier du statut de fonctionnaire qui les protège des pressions.
  • Rendre la profession d’enseignant accessible aux classes populaires grâce à des pré-recrutements dès le baccalauréat ou la licence, assurant une rémunération aux étudiants se formant pour devenir enseignants.
  • Placer le concours - y compris les épreuves d’admission - sous condition de licence en amont du master à l’ESPE afin que les fonctionnaires-stagiaires bénéficient de deux ans de formation en alternance. Un parcours de formation adapté est prévu pour les lauréats du concours déjà titulaires d’un master.
  • Dispenser une formation à la fois disciplinaire, didactique et pédagogique, répondant à un cadre national. Il serait aussi vain de former à enseigner sans une maîtrise exigeante des contenus disciplinaires, indexée à des repères nationaux, que d’ignorer les processus d’apprentissage et les capacités des élèves à un moment donné. Cette formation comprend une initiation à la recherche, s’appuie sur les sciences et la sociologie de l’éducation, la connaissance de l’institution scolaire. Des stages d’observation, de pratique accompagnée et en responsabilité permettent aux stagiaires de se former à tous les cycles d’enseignement et non d’être utilisés comme des moyens d’enseignement.
  • Garantir postes et budgets fléchés aux ESPE, et associer dans des équipes pluricatégorielles des formateurs universitaires et de terrain.
  • Mettre en place des instances démocratiques dans les ESPE, en assurant que les représentants élus des étudiants et des formateurs soient plus nombreux que les personnalités nommées dans les conseils.
Réformer la formation des enseignants devrait avoir pour but de l’améliorer - non de précariser la fonction publique - pour renforcer l’Ecole dans son rôle éducatif et d’ascenseur social – et non de la fragiliser.

[1] Le baccalauréat avait, pour les classes moyennes, une dimension de rituel de passage vers l’âge adulte. Sa transformation, et la lycéisation de la Licence qui s’annonce, prolonge un peu plus avant encore les opérations d’infantilisation des jeunes adultes à l’œuvre depuis 30 ans.

[2] Sur la mondialisation d’un modèle néolibéral d’éducation et de formation, on pourra lire : Yves Lenoir, “les réformes actuelles de la formation à l’enseignement en France et aux Etats-Unis : éléments de mise en perspective socio-historique à partir du concept d’éducation”, Revue suisse des sciences de l’éducation, 24 (1), 2002, p. 91-128.

[3] Quelques textes dont nous recommandons la lecture:
Les enjeux cachés de la réforme du bac. Stéphane Beaud
La réforme Macron de l’université. Stéphane Beaud et Mathias Millet
ParcoursUp, une réforme conservatrice.Romuald Bodin et Sophie Orange

[5] Le rétablissement de postes d’enseignants-stagiaires à mi-temps a absorbé la moitié (27 000) des créations de postes d’enseignants (54 000).

[6] On en trouvera une critique ici:
La formation liquidée ? Vive le bricolage !

[7] On touche ici à un point fondamental : la suppression pure et simple du concours n’est pas écartée par le ministère. Quant à un concours en fin de L3, un test sera possiblement tenté dès juin 2019 pour le concours de recrutement de professeurs des écoles (CRPE).

[8] On trouvera dans une proposition du GRFDE des précisions sur une variante à l’admission en fin de licence, notamment pour les étudiants déjà titulaires d’un master ou des adultes en reconversion (point 10) :
Reconstruire la formation des enseignants

Il était un Petit navire…

 

Courrier des lecteurs.

Nous recevons à chacun de nos billets un courrier abondant dont notre médiateur a souhaité tirer une esquisse de typologie appuyée sur quelques extraits, en mettant de côté les messages d’encouragement.

Bien que nous nous réclamions d’un mouvement social-historique attaché à la liberté, au savoir, à l’exigence et à l’émancipation, nombre de messages commencent par nous assigner à une case — suscitant dans nos rangs de folles hilarités. “Ce texte est caractéristique du néo-trotskisme”, écrit l’une. “Oui mais vous préférez Le Pen ?”, demande un autre. Un troisième nous voit de “vieille tradition stalinienne”. Un autre se montre plus précis dans ses qualificatifs: “Ca me rappelle juste une secte conspirationno-scientolo-anticomplo-anti-blochiste, en fait.”. Nos billets, nous écrit un collègue dont nous observons l’effort constant à intégrer la machinerie de réputation nombriliste qui constitue l’essentiel du débat intellectuel dans la presse, sont des “considérations marxistes pathétiques dignes d’un mauvais tract de LO”. D’autres encore, nous voient adeptes du “socialisme étatiste français” qui a causé la “ la ruine du système éducatif”, niant la “catastrophe mitterrandienne qui par la fonctionnarisation de l'ensemble des métiers de la recherche, a abouti à une anesthésie générale de la possibilité d'autodétermination.” “Dans la lutte des classes, vous êtes du côté du manche”, nous reproche un militant du Parti Socialiste.

Se sentent-ils visés? Nombre de missives proviennent du middle management universitaire. Ainsi, cet ancien président connu pour ses menées autoritaires, qui parvient à placer le mot “totalitaire” dans une phrase sur deux: “Et quand venez-vous couper la tête aux irrécupérables qui trouvent l’économie de marché sans doute pas parfaite mais quand même bien préférable à tout le reste de connu et en particulier à un monde où des gens aussi fumeux que vous décideraient pour nous !”

Nous nous efforçons de proposer des textes analytiques munis d’un appareil de notes qui trouvent la demi-teinte entre le travail savant et le billet d’humeur [1]. Nous nous efforçons aussi — condition nécessaire à toute pensée — de mettre en question l’institué, d’interroger et de critiquer ce qui est. Le courrier des lecteurs en donne une autre image: “charabia !”, “logorrhée”, “chasse à l'homme !”, “dénonciation calomnieuse”, "tas de crétins !”, “faites plus court”, “verbiage insipide”, “prose haineuse”, “billets ineptes”, “faut arrêter la branlette !”.

Si les collègues hissés dans la technostructure bureaucratique ont systématiquement recours à l’injure, d’autres, plus lettrés, donnent dans l’ironie mordante:

“Chers camarades,
Je viens de lire votre éloquent billet intitulé "Le chat de Schrödinger, la tour d’ivoire et la marée de merde ". J'en ai trouvé l'épigramme, "Le poisson pourrit toujours par la tête", très adapté, effectivement, à la situation de notre université. Il est évident que vous parlez en connaisseurs.
J'ai tout particulièrement apprécié que vous ayez commencé en citant Flaubert :
"J'ai toujours tâché de vivre dans une tour d'ivoire, mais une marée de merde en bat les murs, à les faire crouler."
Attention cependant au retour de bâton, de la part d'universitaires cultivés (car il y a encore quelques poissons sains). D'un point de vue marxistoïde, Flaubert sent en effet beaucoup le soufre, puisqu'il est aussi l'auteur de ces lignes :
"J'ai en haine tout despotisme. Je suis un libéral enragé. C'est pourquoi le socialisme me paraît une horreur pédantesque qui sera la mort de tout art et de toute moralité."
Pas sûr, donc, que sa locution "marée de merde" désignait le libéralisme, sous quelque forme que ce fût (néo-, ultra-, turbo-, etc.). Dans son esprit il s'agissait sans doute d'un autre mouvement de "pensée"...
Dans le mien aussi.”

De temps à autre, nous recevons anonymement des textes proposés à la publication. Ainsi, celui-ci, réagissant au « message aux personnels » du nouveau directeur du CNRS, et signé du collectif Kylo V. Nèr.

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Il était un Petit navire…

Au départ on pense à un jeu, un pari entre mecs bourrés : « tiens, pas cap’ de mettre trois fois ‘’innovation de rupture’’ en deux pages dans un message officiel ? »
Et puis finalement non, ce ne doit pas être ça. C’est vraiment le « message aux personnels » d’Antoine Petit, nouveau directeur du CNRS, suite à sa prise de fonctions. Un scientifique remarquable, qui a fait paraît-il un bon travail à la tête de l’INRIA.
Il y a donc là-derrière autre chose qu’un idiot défi.
Alors, forcément, on s’agace. Puis, on réfléchit à ce qui se passe ici. L’homme qui réfléchit, comme l’a superbement dit Rousseau, est un animal dépravé ; la dépravation fait alors son œuvre dans les esprits.

On est chercheur. On se souvient lorsqu’on arrivait dans le monde des sciences humaines des années 1990, il y avait encore de ces dinosaures de la recherche qu’on croisait dans les couloirs, qui d’année en année répétaient « je termine mon grand livre… », et qui au bout du compte et grâce aux deniers de l’Etat perçus pendant des décennies ne publièrent qu’une notice biographique d’Ampère ou Volta dans la gazette régionale d’EDF… On était content, au final, que ces fossiles fussent relégués au placard à balais par la nouvelle génération, celle qui pensait résultats, projets, listes de publications, bibliométrie, scientométrie, évaluations – un peu selon le modèle de l’outre-Atlantique déjà… On était enthousiaste, ou presque, on sentait le vent nouveau. Puis on a vu s’accumuler les acronymes, les Crac, les Ribac, la grande famille des EX, les Labex, les Equipex, les Idex, les Putex, la compétition acharnée pour récupérer les millions, comme dans un jeu télévisé célèbre, les agences de com’ sollicitées pour répondre aux appels d’offre… Mais on a joué le jeu: les h-indexes, les concours d’Exs, les projets COST ou ANR ou ESF ou MC ou H2020, etc. On était encore il y a si peu presque en phase avec la nouvelle direction de la recherche, laquelle, derrière son disruptif de chef, surenchérissait dans le style de ladite nouvelle génération. Presque.

Et puis aujourd’hui dans ce message que l’on reçoit et qu’on va lire, le CNRS est nommé: « vaisseau amiral de la recherche française ». On comprend bien, il en va de toute une stratégie complexe à mettre en place aujourd’hui, entre les universités en guerre (non, pardon, en « quête d’autonomie »), les divers plans européens de recherche, les polémiques sur le CICE et la part de la recherche dévolue à la R&D dans les entreprises, etc. Acceptons donc la métaphore maritime.

Ainsi, ce navire devra « avoir l’ambition de conforter cette place en développant des partenariats avec les acteurs du monde académique, universités, écoles et autres organismes de recherche, du monde industriel, grands groupes, PME/ETI et startup, les collectivités territoriales et notamment les conseils régionaux et les principaux acteurs sociaux. » Evidemment, on n’a rien contre la bonne entente ; mais tout de même, pourquoi les start-ups, les PME, les ETI, tout ce monde ? En quoi exactement les nouveaux développements scientifiques sur l’homotopie, la microhistoire ou la théorie des multivers devraient-ils intéresser les « conseils généraux » ? D’emblée, le message du directeur du CNRS affirme sa miscibilité affirmée avec tout un tas d‘instances qui n’ont pas grand-chose à voir avec la recherche.

Certes, le lecteur charitable dira qu’il faut faire la part de la novlangue de rigueur. Pour diriger ce cuirassé massif de la recherche, on doit sans doute accepter de parsemer son discours de signaux comme cette jolie phrase : « nous mettrons au cœur de notre action l’avancée des connaissances pour le rayonnement de la France, pour une société de progrès et pour des innovations de rupture. » Même si « société de progrès », c’est vide et ça ne veut rien dire, ça fait tout de même toujours plaisir, un peu comme de parler de la neige ou des voies sur berges à Paris…

Mais ce message au petit personnel porte, incontestablement un « message ». Relisons-y les « priorités » du CNRS :

  • « Soutenir dans tous les domaines une recherche fondamentale au meilleur niveau mondial ;
  • Promouvoir la pluridisciplinarité, en particulier autour des grands problèmes de société ;
  • Travailler en lien avec les acteurs industriels et économiques sur les innovations de rupture ;
  • Jouer un rôle moteur dans la présence de la recherche française au niveau international, notamment dans les grands programmes et infrastructures ;
  • Refonder les partenariats avec des universités autonomes ;
  • Apporter une culture et une expertise scientifiques aux décideurs, et à la société »

Si cela pourrait sembler consensuel à beaucoup, en réalité ces six points dessinent une orientation assez nette ; ainsi, seule la première de ces priorités a à voir avec la recherche, et le reste indique une stratégie dont on va maintenant questionner le bien fondé.

Il s’agit donc d’abord de penser l’insertion du CNRS dans ce qui n’est pas lui. Les universités, cela va de soi - mais quasiment tous les labos sont affiliés à des universités, donc pourquoi parler de « partenariat à refonder » ? La mention de la « place de la recherche française » indique simplement en creux que la recherche devient une grande arène compétitive et qu’il faut probablement accentuer la compétition à l’intérieur de la France, selon le principe biologique exact que les bons compétiteurs seront meilleurs en dehors de l’environnement s’ils sortent d’une compétition intraenvironnementale plus serrée.

Mais surtout, on voit bien comment la recherche ici viserait à satisfaire des demandes externes : les décideurs, les problèmes de société, les acteurs économiques, etc. Or, que veut dire exactement « travailler avec les acteurs industriels et économiques sur les innovations de rupture » ? Si cela consiste à aider à fabriquer l’iPhone 16, croit-on vraiment que cela se concilie aisément avec « soutenir dans tous les domaines une recherche fondamentale au meilleur niveau mondial » ?

Une telle ode à l’ « innovation de rupture » [2], dont on sait bien qu’elle ne provient pas des labos d’informatique ou de paléoanthropologie du CNRS, mais bien de de « ceux qui ont réussi » [3], y a-t-on réfléchi vraiment ? En quoi l’innovation serait-elle un but en soi de la recherche ? Bêtement, on pensait que la recherche vise à la connaissance (on est complètement 1.0, au fond..).

Par exemple, innover pour atteindre l’iPad 18 Stellar directement connecté à un patch intracérébral, afin d’envoyer toutes les données sur nos rythmes de vie à des fabricants d’oreiller e-alive ou de sextoys éthiques chinois, est-ce vraiment la marque d’une « société de progrès » ? Pour le dire ingénument, est-ce juste, est-ce bien? Puisqu’en tout cas il n’est plus question d’être vrai…

Et d’ailleurs sait-on vraiment ce que l’on dit quand on vante cette « innovation » sur tous les tons ? On a pu très sérieusement soutenir que l’innovation, au fond, la vraie, c’est fini, puisque toutes les technologies dont on use ont été élaborées dans les années 50-80 : nucléaire, computation, protocoles internet, supraconductivité… ; et le reste, aujourd’hui, ne serait que raffinement incrémentiel [4]. Thèse discutable, certes, mais on y pense ici simplement parce que l’innovationisme au fond ne va réellement pas de soi; et qu’en revanche un beau problème pour chercheurs consisterait à évaluer cette thèse minoritaire et apparemment paradoxale…

Certes il y aurait un argument économique à cet enthousiasme pour l’innovation de rupture : en dernière instance – et sans doute Marx lui même serait d’accord avec ça – c’est l’innovation qui alimente la croissance (économique). On l’entend ; mais précisément, est-ce bien le moment de tout indexer sur la croissance ? N’y a t il pas un sens à écouter un instant le discours qui questionne la valorisation inconditionnelle de la croissance comme but? On sait bien que la planète est en mauvais état, avec son climat changeant et ses animaux en voie d’extinction galopante : est-ce le bon contexte pour croître sans se poser de questions ? Et de continuer ainsi cette sorte de course aux armements entre solutions technologiques à des problèmes, puis problèmes neufs posés par ces solutions, puis nouvelles solutions technologiques à ces nouveaux problèmes, et ainsi de suite – cycle vicieux dont on a montré à quel point il faisait corps avec la modernité [5] ?

Peut-être la réponse à ces questions est-elle quand même un grand « oui ». Reste que se les poser, concevoir les moyens de les formuler rigoureusement et de les résoudre (donc avec des données, des modèles, des théories, voire un minimum de réflexion et de mise en perspective, etc.) constitue justement une part de ce que veut dire faire de la « recherche fondamentale » ! Présupposer qu’il va de soi que l’on doive activement startuper en navire amiral de l’innovation de rupture qui entraînera « sans silo » [6] les collectivités territoriales, c’est exactement le contraire de la recherche fondamentale.

Et c’est bien cela qui est choquant dans ce message aux chercheurs entérinant sans distance aucune l’exaltation contemporaine de l’innovation, le mythe de la start-up fraîche et créative comme visage de la modernité, l’alignement sur la compétition mondiale généralisée. Sans compter l’ancillarisation de la recherche même, au service des « acteurs industriels » et des « décideurs »… Là où près de 70% des start-ups en réalité se plantent, où l’industrie et l’économie au fond sont à la traîne de la finance au sein de laquelle se joue la vraie guerre économique, où les « problèmes de société » sont définis par un calendrier changeant, au gré des émotions publicisées et des stratégies politiciennes, on voudrait que la recherche se modelât et se pliât à ces contraintes qui n’en sont que pour ceux qui se les donnent ?

Ne nous méprenons pas : on n’entame pas ici le refrain de la recherche fondamentale contre la recherche « appliquée », la dénonciation gauchiste de toute collaboration avec le privé et l’industrie, l’éloge collatéral de la gratuité du savoir désintéressé – armé de l’argument récurrent que les grandes avancées technologiques ou scientifiques proviennent de spéculations totalement déconnectées de tout but pratique (e.g. la géométrie riemanienne, la physique quantique, l’algèbre booléenne, etc.). Non, on n’a évidement rien contre le fait que la recherche coopère avec l’industrie, que la biologie par exemple ait un œil sur le traitement des maladies, ou la logique une parenté avec la microinformatique. C’est d’ailleurs déjà ainsi dans le travail quotidien du chercheur individuel. Mais la présente réaction agacée vient ici du fait que, quoiqu’il en soit de tout l’intérêt de l’application de la recherche, et quelle que soit l’indéniable vérité contenue dans l’affirmation de notre nouveau président selon laquelle « la science est à l’origine de beaucoup d’innovations de rupture qui permettent la création d’emplois et de valeur », ce n’est pas là le but et l’essence de la recherche. Celle-ci ne s’est aucunement constituée « pour le rayonnement de la France, pour une société de progrès et pour des innovations de rupture », et si elle l’atteint c’est en quelque sorte par surcroît.

Pour résumer, on voit bien combien ce message venu d’en haut prolonge et entérine tout ce qui investit le monde de la recherche, et dont on comprend qu’en réalité cela était à l’oeuvre depuis bien longtemps, bien avant ce macronisme devenu aujourd’hui notre lot :

  • le langage de l’entreprise moderne (« livrables » « work packages », « flow chart », « teambuilding », « piaïe [7] », etc.) soucieuse du bien-être de ses salariés – avec aujourd’hui ses chief happiness officers – mais gouvernée par une concurrence auparavant inouïe ;
  • le court-termisme total indexé sur la sphère médiatique qui détermine les « grands problèmes de société »: on aura vu afficher des postes universitaires dédiés à cette « radicalisation » dont personne n’est foutu de donner une définition non-inepte, puis des millions donnés aux « réfugiés » états-uniens pour sauver la planète parce que le grand méchant Trump les en empêche depuis un an, puis des fonds sortis de nulle part pour demander à la recherche de combattre de le terrorisme et le « complotisme »…
  • la mise en scène grotesque de la recherche – ainsi, on voit des jeunes femmes et des jeunes gens sommés de jouer au stand-up comedian pour présenter à un public une thèse sur la réduction des télomères ou les naines blanches « en 180 secondes » – et bientôt en un tweet, avant que l’exercice même de la thèse ne se réduise à un « thread » ou un « storify »…

Ainsi on repense au vent nouveau qui se levait il y a vingt ans et, sans toutefois donner raison aux dinosaures évoqués plus haut, on se dit que c’est allé trop loin ; qu’il faudrait au contraire que le monde académique résistât, affirmât que les thèses ne se font pas en 180 secondes, que la recherche, si elle doit certes savoir se dire au grand public, n’est pas toute entière une affaire de comm-comm (« Commercialisation & Communication »), une béquille pour start-ups pourrissantes, une tactique pour au final générer plus d’emplois et de plus-values [8]. Qu‘à ce compte là, avec les diplômes et les compétences qu’on a, autant aller travailler dans la banque, c’est tout aussi honorable, mieux payé et, dans l’état actuel des choses, moins con.

Seulement le message de Petit ne va pas du tout dans ce sens-là… En revanche, il vient de donner simultanément raison aux adversaires de toujours qui hantaient les couloirs de l’université pour se haïr immémorialement : le syndicaliste barbu pour qui a priori « le capitalisme c’est le mal », et le vieux réac en costume, convaincu que de toutes façons tout est foutu depuis qu’on a cessé de parler latin. Tous deux râlent comme toujours ; et ils peuvent râler, car malheureusement le monde semble leur avoir donné raison ces jours-ci, il a bel et bien oublié le lien étroit et quasi-trivial entre science et connaissance, à force de le recouvrir de cette langue dont bureaucrates, « communicants » et publicitaires tirent sinon leur pécule, du moins leur jouissance.

[1] Le lectorat en ligne varie entre 3000 à l’étiage et 23000 pour l’analyse des programmes électoraux. Nous ignorons le nombre de lecteurs touchés par mail. Remercions ici tous ceux qui en assurent la propagation sur les listes de discussion locales.

[2] “Breakthrough innovation”, dans la version anglaise, et on se demande pourquoi “disruption” a disparu dans l’affaire.

[3] L’allusion ici va à la métaphore dite ‘de la gare’, appelée sans doute à devenir célèbre pour les historiens du macronisme; le chef de l’Etat y partitionnait la société en ‘ceux qui ont réussi’ et ‘ceux qui ne sont rien’.

[4] Hanlon M. ‘’The golden quarter’’, Aeon, décembre 2014. https://aeon.co/essays/has-progress-in-science-and-technology-come-to-a-halt.

[5] On pourrait soutenir que l’insuffisance des solutions purement technologiques, due au fait qu’elles induisent de nouveaux problèmes, était déjà envisagée par l’économiste néoclassique Stanley Jevons dans The coal question (1865). Evidement il y a aussi de nombreuses analyses marxistes de cette question, attribuant l’insuffisance de toute ‘solution’ technologique à la persistance du régime de production capitaliste - e.g. Sweezy, P., “The Guilt of Capitalism », Monthly Review, 49, 2.

[6] C’est dans le “message aux personnels” ; merci de nous expliquer un jour.

[7] Pour les intimes ; sinon PI, acronyme de « Principal Investigator ».

[8] Comme cela est aussi explicitement dit dans ce « message personnel ».

Le chat de Schrödinger, la tour d’ivoire et la marée de merde.

 

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Le poisson pourrit toujours par la tête. » (proverbe chinois)

Ce n’est même pas une nouveauté : l’Université est morte [1]. Non pas que le secteur de l’enseignement supérieur soit délaissé – il est au contraire l’objet de tous les appétits et il n’y a jamais eu tant d’étudiants en France [2] –, mais l’idée d’Université est morte dans l’imaginaire social. Dans les rares journaux qui lui consacrent quelques colonnes, on n’en finit plus de la déclarer en crise ; on s’interroge gravement sur l’effet de la dernière saignée gouvernementale ; on recommande le recours aux gadgets pédagogiques “innovants” les plus ineptes et l’on promeut, sans y toucher, les tristes écoles privées qui louent annuellement un stand au salon de l’orientation rigoureusement inutile qui porte, surprise, le nom du journal [3]. Dans un perpétuel chantage à l’effondrement, les responsables politiques, en médecins de Molière, assurent que l’Université va au désastre s’il n’y a pas consentement à une saignée de plus.

"J'ai toujours tâché de vivre dans une tour d'ivoire, mais une marée de merde en bat les murs, à les faire crouler", écrivait Gustave Flaubert à Ivan Tourgueniev à l’automne 1872. L’Université idéelle – la tour d’ivoire [4] – a pour mission de produire, transmettre, critiquer et conserver les savoirs. Ces savoirs y sont construits dans la durée par des travaux savants soumis à la contradiction des pairs et sont articulés comme des continuités autour de grandes “grammaires” méthodologiques – les disciplines – comme autant de manières d’aborder la compréhension du monde. L’objet de l’Université est ainsi la recherche désintéressée de vérités irréductibles à toute dimension utilitaire. Elle vise à constituer des individus autonomes, émancipés de tout déterminisme, en prise sur un monde qu’ils tentent de comprendre, et propres à investir et réinventer les imaginaires sociaux. L’Université comme communauté de savants est animée par son mouvement propre de questionnement endogène, qui crée le savoir comme un commun de la connaissance qu’aucun intérêt particulier ou privé ne peut s’approprier. L’Université suppose l’interrogation illimitée, qui ne s’arrête devant rien, qui ne se propose à priori aucune fin pratique et monnayable et qui se remet elle-même constamment en cause. L’Université nécessite donc que ceux qui la constituent créent leurs propres institutions et choisissent leurs propres modalités d’organisation dans la lucidité, en connaissance de cause, après délibération collective. En un mot, l’Université ne peut être qu’“autonome”, au sens d’autonomos « qui se donne à soi-même sa loi », et suppose libertés académiques, collégialité et indépendance à l’égard de tout ce qui peut en contrarier la maturation — à commencer par la recherche de la performance monétisable.

La marée de merde néolibérale qui bat les flancs de cette tour d’ivoire est faite de vagues de réformes sans horizon ni perspective sensible qui dévitalisent l’Université par dépossession de ses acteurs – étudiants et universitaires (personnels techniciens [5] et chercheurs [6]). Par un procédé de novlangue typique du néolibéralisme, et non sans une certaine dose d’humour noir, les vagues de dépossession ont été baptisées “autonomie” et les vagues de bureaucratisation et de précarisation, “excellence”. Elles visent, d’une part, à donner aux universités la conformation d’entreprises privées [7] et s’articulent autour de quatre volets :

  • l’“autonomie” administrative ; il s’agit de doter les universités d’un cadre juridique inspiré des sociétés de droit privé et d’un conseil d’administration non élu nommant des dirigeants non nécessairement universitaires.
  • l’“autonomie” de recrutement, d’évaluation et de gestion des personnels ; il s’agit de laisser les recrutements à la technostructure universitaire plutôt qu’aux pairs [8], de généraliser les contrats de droit privés (sortie de la fonction publique), de déréguler les salaires et de généraliser la précarité.
  • l’“autonomie” pédagogique ; il s’agit de généraliser, par la sélection à l’entrée des filières universitaires, la mise concurrence des étudiants et des formations, d’amenuiser les libertés pédagogiques des universitaires (au nom de l’attractivité, de l’employabilité et de la rentabilité des parcours) et de mettre fin au cadre national des diplômes.
  • l’“autonomie” financière ; il s’agit de déréguler les frais d’inscription pour substituer le financement privé au financement par l’Etat, et au passage de généraliser le recours au crédit des étudiants comme des universités.

Elles visent, d’autre part, à généraliser la mise en concurrence des établissements d’enseignement supérieur, ce qui suppose d’accentuer leur différenciation, en produisant délibérément des inégalités. Ainsi, la politique menée depuis six ans vise à séparer des universités “de recherche” au cœur des métropoles régionales, qui conservent leur moyens, des établissements “de proximité” paupérisés des villes secondaires et des banlieues [9] , et à individualiser les statuts des universitaires en conséquence.

L’ère néolibérale ébranle tous les fondements de l’Université. Les savoirs disparaissent au profit de compétences, segmentées, découpables, évaluables ; les étudiants, devenus entrepreneurs d’eux-mêmes, sont supposés faire l’acquisition d’un stock de compétences grâce aux investissements consentis dans leur formation ; les universités se doivent en conséquence de devenir des usines à diplômer, garantissant la valorisation de ce capital de compétences ajustées à des filières préformatées par une fructification à venir sous forme d’avenir professionnel et des statuts et revenus correspondants. Le raisonnement, l’exigence intellectuelle et les savoirs sont alors frappés d’obsolescence puisqu’il s’agit d’acquérir technicité (l’archétype de la compétence technique: Ctrl-C Ctrl-V) et compétences comportementales (“savoir être” et autres soft skills) théorisées par le néomanagement : confiance, empathie, intelligence émotionnelle, communication, gestion du temps et du stress, audace, motivation, présence, vision, etc. Le stock de compétences constituant l’individu lui-même en capital humain inclut, en plus de ces acquis, les aptitudes innées, le capital culturel hérité du milieu familial, le capital physique dûment entretenu par la pratique sportive, la capacité de prédation sexuelle, etc. Si la mutation de l’Université est aujourd’hui un tel enjeu politique, c’est que s’y joue la formation de l’individu social, intégrant les mécanismes de perpétuation du système.

Ce que n’avait pas anticipé Flaubert, c’est que la marée de merde puisse battre les murs de la tour d’ivoire par l’intérieur. Si la dévitalisation de l’Université est si rapide, c’est que les vagues de réformes ont fait apparaître une caste nouvelle au sein de l’institution qui s’est attribuée, mettant fin à la collégialité universitaire et ne rencontrant guère de résistance, les rôles – ainsi que les gratifications symboliques et matérielles afférentes – de “décideurs” (managers et PDG) dépossédant les universitaires de leur métier et les réduisant au rang de simples exécutants. Petits hommes gris et ternes sans goût pour le savoir qu’ils méprisent, ils s’expriment, présentation pahoueur-pognette à l’appui, dans un sabir de communicant à peine compréhensible, constitué de lieux communs et de mots d’ordres, de normes et de procédures, de contrats d’objectif et de classements, de certifications et d’indicateurs de performance – métastases de cette forme de bureaucratie particulière qu’ils appellent “gouvernance”. Il serait pernicieux de penser que cette technocratie d'apparatchiks en costards-cravates est unanimement rejetée par les universitaires ou qu’elle assoit son pouvoir sur la manipulation ou la coercition. En réalité, le cauchemar climatisé qui s’installe réussit à gagner la servitude volontaire et le consentement de nombre d’universitaires par l’accaparement et la redistribution d’une part croissante des ressources des établissements (primes, promotion, financements, etc), par la peur du déclassement, mais aussi par simple légitimisme panurgique vis-à-vis des règles instituées.

Pourtant, malgré ces agents de la tristesse, malgré la pénurie savamment gérée et malgré l’abattement qui gagne les esprits après tant de batailles perdues, à chaque rentrée, le même miracle se reproduit. La machinerie universitaire se remet en branle comme un funambule monte sur son fil… Ici, ce sont deux secrétariats pédagogiques que l’on a fusionnés, divisant par deux la capacité à accueillir les étudiants. Là, c’est la collègue qui faisait les emplois du temps qui a été mutée au Pôle communication – en 180 secondes –, de sorte que les amphis n’ont pas été réservés. Et pourtant on se démerde. Le fil d’acier, qui semblait mort, tient bon et le funambule avance, comme un demi-dieu malgré les vertiges… Et les cours ont lieu, de haute volée. Des îlots d’autonomie intellectuelle s’entretiennent ça et là, dans les interstices ou dans des niches abritées du raz de marée bureaucratique. Les recherches sont parfois faites à l’arrache, sur fonds personnels, sans livrables ni reporting à l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) – qui gratte les derniers euros pour entretenir sa masse salariale. Mais cela ne dure qu’un temps : on s’use à la longue et le dénuement tue ce qu’il reste d’enthousiasme.

Si les universités fonctionnent encore malgré les conditions qui lui sont faites, c’est parce qu’il reste une majorité d’universitaires et de techniciens qui vit encore l’imaginaire de l’Université-tour d’ivoire. Le néolibéralisme a beau n’exalter que l’entrepreneur et le gagneur-jouisseur, nous restons nombreux à investir les types anthropologiques hérités des périodes antérieures – fonctionnaire intègre, responsable administratif consciencieux, enseignant par vocation, comptable honnête au service de l’Etat, étudiant trouvant par les livres une vie augmentée, chercheur amoureux de la belle ouvrage… Si l’Université idéelle est morte aux yeux de presque tous, elle est en même temps en vie dans l’imaginaire et dans la pratique de ceux qui n’ont ni renoncé ni été corrompus par la promesse infantile de compter parmi les gagnants. L’Université a été créée à la suite de la Renaissance du XIIème siècle; elle peut s’auto-instituer à nouveau, dans un retour aux sources qui en renouvelle l’imaginaire et le fonctionnement, à l’occasion d’une Renaissance du XXIe siècle.

L’Université en sa tour d’ivoire est un chat de Shrödinger. Le cortège de régressions en marche – sélection des étudiants, dérégulation des frais d’inscription, différenciation des statuts des universitaires de proximité et d’excellence – peut la faire bifurquer vers une dévitalisation durable ou vers cette renaissance.

[1] Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, faisait déjà ce constat en 1996, sur la radio nationale australienne ABC, lors d’une “Boyer lecture”.

[2] Il y a environ 2,5 millions d’étudiants dont 1,6 millions à l’Université.

[3]  Il arrive parfois que l’école privée dont la réclame est faite appartienne à l’un des actionnaires majoritaires du journal.

[4] Nous reprenons ici la métaphore de la tour d’ivoire en référence au célèbre discours prononcé à Louvain le 18 novembre 2005 par Simon Leys.

[5] Nous utilisons le mot “technicien”, faute de disposer d’un mot collectif connoté plus positivement pour désigner ceux qui apportent au quotidien le soutien nécessaire à l’enseignement et la recherche. Ils sont désignés au sein de l’institution par l’acronyme “biatss” pour “bibliothèques, ingénieurs, administratifs, techniciens, de service et de santé”.

[6]Cette catégorie de personnels comprend les chercheurs et les enseignant-chercheurs.

[7] La convention parue au journal officiel du 31 décembre 2017 a créé le cadre juridique des “sociétés universitaires et de recherche” qui serviront de base pour les étapes de transformation à venir.

[8] Le gouvernement Cazeneuve, avant de quitter piteusement ses ministères, a ainsi promulgué un décret permettant aux présidents et vice-présidents de devenir professeurs des universités sans passer par la procédure collégiale habituelle : Décret n° 2017-854 du 9 mai 2017

[9] La convention parue au journal officiel du 24 décembre 2017 officialise ce système d’Université à deux vitesses et annonce la fin des programmes d’excellence après lesquels les technocraties universitaires n’ont eu de cesse de courir.

En quel temps vivons nous? (2/3)

 

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Deuxième partie.

Si vous avez raté le début.

Définir une stratégie collective pour que l’Université et la recherche sortent du marasme, de la bureaucratisation et de la passivité suppose d’être dotés au préalable d’une représentation correcte du monde [1]. Si l’on se fie à la multiplication des craquements dans le vernis, le modèle de société néolibérale est entré en crise, raison pour laquelle il importe d’analyser cette représentation idéologique et ses effets, en partant de l’exemple français. Répertoriant décalages et béances entre libéralisme et néolibéralisme, nous sommes arrivés à une nouvelle série de questions. D’où provient l’adhésion au néolibéralisme ? Pourquoi a-t-il créé une telle inflation bureaucratique, un tel vide de sens, une telle anomie ?

Je, néant, vide, rien.

Pour prendre la pleine mesure du spectaculaire renversement de perspective opéré par les néolibéraux allemands entre 1935 et 1945 [2], il convient de se figurer le marasme profond dans lequel furent plongés les tenants de l’économie de marché pendant la Grande Dépression des années 1930. La conflictualité très vive depuis le Printemps des peuples de 1848 a alors imposé une représentation du monde fondée sur l’existence de classes sociales antagonistes et en particulier du prolétariat, constitué des travailleurs dépossédés par le salariat du fruit de leur travail. La théorie marxiste a ainsi popularisé l’idée selon laquelle la division du travail et le fétichisme de la marchandise ont conduit à la dégradation de l’être en avoir, à la réification des biens et des personnes – c’est-à-dire à leur transformation en marchandise – et à la généralisation de formes de vies aliénées. Le coup de force théorique des néolibéraux allemands a consisté à repérer dans le nazisme, non ce qui fait sa singularité monstrueuse, mais au contraire ses points de continuité. Ils y reconnaissent tout de ce qui a été auparavant attribué à la société capitaliste libérale : la réduction des individus à une masse uniformisée et en même temps atomisée, réifiée par une communication réduite au jeu des signes et du Spectacle. Ils y voient ensuite une planification étatique qui relie le nazisme à l’interventionnisme du New Deal aux Etats-Unis, à la politique keynésienne du rapport Beveridge en Grande-Bretagne et aux plans quinquennaux soviétiques. Ils y voient, enfin, le point de divergence d’un processus qui conduit toute intervention économique de l’Etat à perturber les mécanismes de régulation interne, engendrant des dérèglements économiques plus grands encore. Ainsi, théorisent-ils, le désir aliéné d’ordre, d’autorité et donc de toujours plus d’Etat en période de crise se couple aux interventions économiques contre nature de l’Etat pour tenter de réguler un marché dont seule la libre concurrence est capable d’assurer l’efficience, et conduit inéluctablement à une croissance sans bornes de tout pouvoir étatique.

Le point de rupture du néolibéralisme avec le libéralisme se situe dans ce rejet d’un gouvernement des savants [3] prétendant organiser l’économie, l’Etat et la société en se fondant sur la rationalité scientifique par extrapolation aux Hommes des lois de la nature [4]. La refondation doctrinale du néolibéralisme procède au contraire du postulat selon lequel le marché non planifié conduit à un ordre spontané, émergent, la “catallaxie”, dont l’efficience provient de l’aptitude unique de la mise en concurrence à mobiliser les fragments d’information dispersés dans le corps social. Ainsi, il suffirait d’en finir avec la raison organisatrice et avec la société pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Ce fondement panglossien de la théorie néolibérale est ouvertement revendiqué par Friedman : “C’est une idée fausse et qui a causé de grands dommages, de vouloir tester les postulats. Non seulement il n’est pas nécessaire que les hypothèses de base soient réalistes, mais il est avantageux qu’elles ne le soient pas.” [5]

Si les démonstrations formelles des propriétés d’efficience du néolibéralisme sont pour le moins douteuses [6] – hormis peut-être sur sa capacité à creuser les inégalités [7] et à se présenter en recours des crises systémiques qu’il engendre – son efficacité à susciter l’adhésion [8] après le déclin du fordisme est incontestable, qui repose sur une révision complète de la doctrine libérale. Le néolibéralisme intègre et digère la critique marxiste selon laquelle le “travailleur libre” du libéralisme est en réalité privé du choix, des moyens et du produit de son activité, dépossédé de la conduite de sa vie et soustrait à la conscience même de son exploitation. Il se propose donc de déprolétariser la société en transformant les individus en entrepreneurs d’eux-mêmes mis en concurrence. Ce faisant, il déploie dans l'ensemble de la sphère sociale la “rationalité” du marché : l’individu, entrepreneur de lui-même, est invité à se comporter du point de vue de la santé, de l'éducation, de la culture, de la sexualité, comme un calculateur rationnel cherchant à maximiser son profit ou, plus exactement, à se valoriser seul en tant que “capital humain”, de la salle de musculation aux bancs de l’université. Cette extension du domaine du marché est confiée à l’Etat, qui intervient au travers de politiques publiques favorisant l’accès à la propriété, les assurances maladies privées, la retraite par capitalisation ou le chèque éducation [9]. Ainsi, la volonté légitime de s’occuper de soi devient le vecteur de promotion de la responsabilité de l’individu, niant de ce fait tout déterminisme social, tout héritage collectif ; la santé devient calcul de conduite pathogène, la sécurité, calcul de risque criminogène, l’éducation, calcul d’employabilité. Le néolibéralisme procède ainsi d’une gouvernementalité indirecte et difficilement perceptible de ce fait [10], en imposant de façon insidieuse des normes de comportements aux individus dont ceux-ci doivent seuls assumer la responsabilité. Ainsi, du libéralisme au néolibéralisme, se joue la mutation des sociétés disciplinaires en sociétés de contrôle [11]. “Economics are the method; the object is to change the heart and soul”, disait Mme Thatcher. [12]

La stratégie discursive des néolibéraux, amplifiée par les médias de masse (la télévision, puis l’internet), recycle à son profit, en les vidant de leur substance, nombre de concepts du mouvement émancipateur comme “révolution” [13], “autonomie”, “autogouvernement des individus”, “progrès social”, “créativité” ou “innovation”. Elle use en permanence des deux procédés centraux de la novlangue [14] : la substitution au sens propre des mots du sens de leur antonyme et l'oblitération de sens, par interposition d’un terme qui fait obstacle à la compréhension. Ainsi, la suppression de droits sociaux est-elle menée au nom de l’abolition des privilèges, les aristocrates étant opportunément remplacés par les fonctionnaires, les chômeurs, les fainéants ou les étrangers. La neutralisation de la langue, qui vise à euphémiser la violence des rapports sociaux et à nier l’existence même de la société, est l’une des techniques de “consensus building” par gommage des visions différentes du réel. Il en résulte que le consensus néolibéral n’est pas la recherche d’un accord mais, comme l’indique son nom, la fabrication du consentement [15], une représentation unique du monde qui nous promet la paix par effacement des sources de conflits.

Cette entreprise anesthésiante d’évacuation du politique et de la conflictualité repose en grande partie sur le néomanagement (le “lean”), qui a remplacé l’approche gestionnaire des structures tayloriennes centralisées, fondées sur la rationalisation du travail, l’autorité, l’impersonnalité des fonctions spécialisées, l’ordre et, surtout, la hiérarchie. Le néomanagement travaille à la destruction des structures collectives pour parvenir à une individualisation maximale de la relation salariale – objectif renouvelé dans la période récente par le capitalisme de plateforme (ubérisation). Au lieu d’imposer par la force des décisions à des volontés qui s’efforcent collectivement de leur résister, le néomanagement prend appui sur les désirs de chacun pour obtenir un asservissement consenti individuellement. Il repose sur des dispositifs qui dirigent les conduites des individus – les “agents” – de sorte à ce qu’ils intériorisent leur impuissance à avoir prise sur leur vie et deviennent prisonniers de leurs propres désirs ; il n’agit pas sur les corps, mais sur la puissance d’agir des individus. Il érige la concurrence en norme de comportement par la généralisation du projet (“call for proposals”), de l’évaluation (“benchmarking”) et du classement (“ranking”) [16]. Il institue un ordre paradoxal qui exige des “agents” qu’ils soient responsables [17], indépendants, innovants, adaptables, résilients et flexibles – les “valeurs agiles” – en créant les conditions d’une soumission au contrôle généralisé par incorporations de normes, de règles, de procédures, de formalités, de certifications et d’indicateurs de performance, qui constituent la “gouvernance”. Par ces opérations d’abstraction et de catégorisation, l’individu, “porteur de projet”, se soumet aux critères d’accréditation édictés par d’autres – les pourvoyeurs de financement et leur relais au sein de la classe moyenne supérieure, néomanagers et Experts [18]. En procédant à une division fonctionnelle de la société en décideurs, en contremaîtres (les managers) et en exécutants, le néolibéralisme produit bureaucratie et bureaucrates à flux tendu, dans des proportions jamais atteintes jusque là, alors même qu’il prétendait à l’exclusivité de l’Etat en la matière [19]. En produisant une fiction de la réalité fondée sur l’oxymore, le néomanagement redouble le sentiment d’infantilisation, de sidération, de dépossession et de perte de sens qu’il prétendait juguler.

Tocqueville avait raison : l’atomisation sociale ne conduit pas à la réalisation de soi, à la construction d’individualités qui font leur propre histoire, mais au triomphe du narcissisme, de la solitude, de l’apathie politique [20], du conformisme et de l’insignifiance [21]. A l’opposé de l’idéal démocratique visant à constituer une société réflexive faisant constamment appel à l’activité lucide et éclairée de tous les citoyens pour se réimaginer sans cesse, la société néolibérale, constituée d’individus avides et frustrés, repliés dans leur sphère privée [22] et y accumulant de la camelote, est dans l’incapacité de créer de nouvelles significations sociales et de se mettre en question elle-même. Le néolibéralisme a produit une société frappée d’anomie, qui se désintéresse de son sort en tant que société, mais qui s’est payé le luxe de théoriser son vide de sens et son incapacité à mettre en question la situation elle-même avec ce “complément solennel de justification” qu’est le postmodernisme.

La désagrégation du système éducatif français [23] depuis la fin de l’ère fordiste semble procéder, si l’on en croit les termes du débat public, d’un état de “crise” permanent [24]: crise des contenus, crise structurelle, crise des programmes, crise des méthodes pédagogiques, crise de la “réussite” [25], crise de l’identité nationale et de son récit, crise budgétaire, crise des vocations, crise de l’“autorité du maître”, etc. Le constat le plus évident du changement qui va s’intensifiant avec le néolibéralisme est ainsi passé sous silence: l’éducation n’est plus investie comme éducation ni par les éducateurs, ni par les parents, démissionnaires, ni par les élèves. Le service de la collectivité, la transmission du savoir, l’amour de la belle ouvrage, la conscience professionnelle ou la vocation d’enseignant, qui étaient des valeurs consacrées, sont devenus les oripeaux dérisoires de l’ancien monde — dont il n’est pas question ici d’avoir une quelconque nostalgie. Comment les enfants pourraient-ils intégrer l’injonction nouvelle à voir dans l’école un investissement dans un “capital de compétences” rentabilisé par sa fructification (hasardeuse) à venir? Par quel miracle l’Université aurait-elle échappé à un mouvement socio-historique d’épuisement et de dévitalisation qui prive les individus des repères, des valeurs et des motivations qui permettent aux individus de faire fonctionner la société et de s’y aménager des formes de vie vivables?

Si le “consensus building” est la réduction du politique à la gestion, c’est à dire à la police, il ne faut pas l’entendre comme un remplacement du conflit et de la violence par la discussion pacifique et l’accord raisonnable. Du reste, qui peut imaginer que la mise en concurrence généralisée, le salariat précaire, le rétrécissement des droits sociaux, la prédation des richesses, la baisse des dépenses publiques et le chômage de masse se fassent sans heurt. Le contrôle social propre au néolibéralisme se redouble donc d’une surveillance punitive des allocataires d’aides, d’un quadrillage policier des quartiers populaires, d’un gonflement continu de la population carcérale [26] et d’une répression accrue des mouvements sociaux. Ainsi, le revers du consensus est une dégradation des libertés publiques – libertés partielles arrachées par des luttes séculaires et constitutives du libéralisme politique –, et une transformation graduelle de l’Etat de droit en exception permanente. Evoquant la dictature du général Pinochet [27], Hayek eut cette formule lapidaire : « Personnellement, je préfère un dictateur libéral plutôt qu’un gouvernement démocratique manquant de libéralisme » [28]. De fait, le néolibéralisme ne consent à la liberté qu’au prix d’une redéfinition négative [29] de ce concept comme liberté de choix – avec sa contrepartie de responsabilité individuelle vis-à-vis des conséquences de ce choix – et comme liberté de participer à la mise en concurrence. L’essoufflement du keynésianisme à la fin des Trente Glorieuses, puis l’effondrement du marxisme-léninisme, ont conduit la gauche à investir cette nouvelle subjectivité néolibérale en faisant de la lutte contre les discriminations (anti-racisme, anti-sexisme, anti-validisme) la marque distinctive de la variante “progressiste” du néolibéralisme. Par opposition, M. Pinochet, hier, ou M. Trump aujourd’hui incarnent la possibilité d’une variante conservatrice, voire réactionnaire, du néolibéralisme [30], fondée sur la communion dans la peur [31].

En proposant cette synthèse du néolibéralisme “progressiste”, nous avons voulu mettre en évidence le piège politique qui nous est tendu, et dont nous avons esquissé la première mâchoire. L’autre mâchoire du piège consiste à la déploration infinie de l’Etat providence, appelant à restaurer les compromis du fordisme et développant une nostalgie réactionnaire des hiérarchies qui le sous-tendaient. De fait, le néolibéralisme “progressiste” alimente par son anomie même [32] la tentation d’un retour à une société hétéronome, dont les significations imaginaires, les représentations du monde, les normes et les lois sont instituées de manière figée et transcendante — en référence à Dieu, à la Nation Française, à la Nature Humaine, etc. Réactiver par la praxis la voie émancipatrice éteinte depuis plus de trente ans suppose d’avoir pleinement conscience de ce que néolibéralisme et réaction fonctionnent de manière résonante, s’alimentant l’un l’autre.

[1] Les propositions stratégiques auxquelles nous allons parvenir dans le quatrième volet de ce texte nécessitent une analyse actualisée de la situation et de la bouillie idéologique dans laquelle nous baignons. Nous n’entendons pas tenter une nouvelle fois de lancer une mobilisation pour préserver un modèle à bout de souffle, mais rechercher les moyens collectifs d’une refondation de l’Université conforme aux aspirations émancipatrices. Si nous en passons par une théorie descriptive, nous entendons dans le même temps “libérer l’action politique de toute forme de paranoïa unitaire et totalisante”, pour reprendre les mots de Michel Foucault dans sa préface à l'Antiœdipe

[2] Par soucis de simplicité, nous avons qualifié les ordolibéraux allemands de néolibéraux. Leur défiance vis-à-vis du scientisme, de la verticalité du pouvoir et de “l'état d'esprit mécanique-quantitatif” est un héritage des catholiques sociaux, soucieux de construire une société organique fondée sur le principe de subsidiarité.
Il est utile de préciser quelques repères à l’occasion de cette note. Plus de trente ans séparent l’élaboration des concepts néolibéraux de l’ère hégémonique libérale: le colloque Lippman, fondateur, s’est tenu à Paris en 1938 et la Société du Mont Pèlerin, qui a joué le rôle de Think Tank du néolibéralisme, a été créée en 1947; l’accession de M. Volcker à la présidence de la US Federal Reserve et l’accession au pouvoir de Mme Thatcher datent de 1979. Comme les autres philosophies politiques, le néolibéralisme provient d’une constellation de théoriciens et non d’une source unique: l’école de Fribourg (ordolibéraux), avec notamment Eucken, Röpke et Rüstow, l’école de Vienne, avec notamment Hayek et von Mises, l’école de Chicago, avec notamment Friedman et Stigler. Les polytechniciens du Redressement français (Detœuf, Marlio et Mercier) ont fait figure d’école de Paris au colloque Lippman.

[3] La mise en crise des pôles d’exaltation du capital culturel que sont Polytechnique (l’X) et l’ENS (ULM), et la prise du pouvoir par les élites technocratiques formées à l’ENA et HEC, scolairement dominées, mais socialement et économiquement dominantes, sont symptomatiques de la mutation du libéralisme au néolibéralisme. Voir à ce sujet le premier volet de cette synthèse.

[4] A propos de l’utopie comtienne d’un gouvernement des savants, cet ”éternel saint-simonisme”, Wilhelm Röpke, dans Civitas Humana, a cette réflexion citée par Michel Foucault : “Le succès de cette école [saint-simonienne] provenait du fait suivant : on tirait du scientisme les dernières conséquences pour la vie sociale et pour la politique et l'on parvenait ainsi au but inévitable en cette voie : au collectivisme, qui transporte, dans la pratique économique et politique, l'élimination scientiste de l'homme. Sa gloire fort contestable, c'est d'avoir créé le modèle d'une conception du monde et de la société que l'on pourrait appeler l'éternel saint-simonisme : l'état d'esprit mécanique-quantitatif même de l'hybris scientifique et de la mentalité des ingénieurs, état d'esprit de ceux qui unissent le culte du colossal à leur besoin de se faire valoir, qui construisent et organisent l'économie, l'Etat et la société, suivant des lois prétendument scientifiques avec le compas et la règle et qui, se faisant, se réservent à eux-même les premières places au bureau.”
Sur ce sujet, on pourra lire :
Friedrich Hayek, The Road to Serfdom, 1944
Friedrich Hayek, The Counter-Revolution of Science: Studies on the Abuse of Reason, 1952

[5] Milton Friedman, Essays in Positive Economics, 1953

[6] Le résultat le plus important dans cette voie est la démonstration par Kenneth Arrow et Gérard Debreu de l’existence de prix d’équilibre dans le modèle de concurrence parfaite, constituant un optimum de Pareto pour l’allocation des ressources : aucune alternative ne conduit l’ensemble des agents à une meilleure position. Les hypothèses de ce modèle avaient été réfutée par les économistes “mainstream” dès les années 1930, montrant que l’idée selon laquelle le marché garantit l’allocation des ressources la plus équitable possible est une ineptie obscurantiste. Notons aussi qu’à la différence des biens et services marchands, les actifs boursiers sont d’autant plus demandés que leur prix augmente, ce qui conduit à une instabilité structurelle des marchés financiers. Sur ce sujet, on pourra lire : Bernard Guerrien, Le rôle des mathématiques en économie

[7] Voir le World Inequality Report 2018 qui rappelle utilement qu’“en France, le budget par étudiant de l’enseignement supérieur a diminué de 10 % en dix ans, malgré tous les discours sur l’économie de la connaissance” et ce, alors que 20% des étudiants vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté:
http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/12/15/la-hausse-des-inegalites-n-est-pas-une-fatalite
Voir également: Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, éditions du Seuil, 2013.

[8] “Il y a une réponse qu’il faut éliminer définitivement de nos esprits, et qui caractérise toute la vieille mentalité de gauche : l’idée que le système établi ne tiendrait que par la répression et la manipulation des gens, en un sens extérieur et superficiel du terme manipulation. [...] Nous devons comprendre une vérité élémentaire qui paraîtra très désagréable à certains : le système tient parce qu’il réussit à créer l’adhésion des gens à ce qui est. Il réussit à créer, tant bien que mal, pour la majorité des gens et pendant la grande majorité des moments de leur vie, leur adhésion au mode de vie effectif, institué, concret de cette société. C’est de cette constatation fondamentale que l’on doit partir, si l’on veut avoir une activité qui ne soit pas futile et vaine.”
Cornelius Castoriadis, De l’écologie à l’autonomie, conférence à Louvain-la-neuve, le 27 février 1980.

[9] Nous reviendrons en détail sur la théorie du capital humain et sur le principe du chèque éducation dans le troisième volet de ce billet, consacré à l’Université.

[10] A propos du déni, à gauche, de l’existence même d’une idéologie néolibérale, lire le texte de Philip Mirowski, « Hell is Truth Seen Too Late » , dans Zilsel n°3, janvier 2018.

[11] Le concept de société de contrôle a été esquissé lors de la conférence de Deleuze à la Femis, Qu'est-ce que l'acte de création ?
ainsi que dans le texte intitulé Post-scriptum sur les sociétés de contrôle.

[13] Le mot “révolution” est ainsi utilisé périodiquement dans la propagande délivrée par la télévision d’Etat: http://www.telerama.fr/television/linterview-de-macron-par-delahousse

[14] On peut proposer une catégorisation grossière des effets de novlangue utilisés par la “communication”, entendue comme transmission de mots d’ordre : - le mot trompeur appelé aussi, de manière impropre, mot-valise, qui signifie le contraire de ce qu’il exprime dans la langue commune ; - le mot-écran, qui fait obstacle à l’expression d’une contradiction ; - le mot subliminal, qui produit un effet de répulsion ou d’approbation sur l’interlocuteur ; - le mot marqueur, qui traduit l’appartenance du locuteur à la classe dominante ; - le mot tabou, qui correspond à un concept que l’idéologie dominante s’efforce d’effacer ; - le mot sidérant, qui vise à disqualifier l’adversaire. La forme spécifique de novlangue introduite par le néomanagement est connue sous le nom de “bullshit”. On pourra lire, sur ce sujet : Alain Bihr, La novlangue néolibérale, 2007.
Corinne Grenouillet, Catherine Vuillermot-Febvet (dir.), La langue du management et de l'économie à l'ère néolibérale. Formes sociales et littéraires, Strasbourg, PU de Strasbourg, coll. « Formes et savoirs », 2015, 294 p., ISBN : 9782868205261.

[15] Walter Lippmann a théorisé dans son livre Public Opinion (1922) la nécessité d’un contrôle consciencieux de l'opinion publique en démocratie sous le nom « manufacture of consent ». Pour une théorie critique du concept, on pourra lire:
Noam Chomsky et Edward Herman, La fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie, (1988), Agone, 2008.

[16] Luc Boltanski et Eve Chiapello. Le nouvel esprit du capitalisme, Coll. NRF Essais, Gallimard, 1999.

[17] Voir à ce sujet ce dossier intitulé Néolibéralisme et responsabilité

[18] Dans le troisième volet de cette synthèse, qui porte sur la vision de l’Université et de la recherche portée par le néolibéralisme, nous reviendrons sur le remplacement de la figure du Savant – qui produit un travail savant, dans la durée, soumis à l’examen critique de ses pairs – par celle de l’Expert – qui évalue la conformité aux normes néolibérales, qui accrédite et qui sélectionne des projets qui méritent financement.

[19] Max Weber, Économie et société, tome 1 : Les catégories de la sociologie, 1921.
Claude Lefort, « XII. Qu’est-ce que la bureaucratie ? », in Elements d’une critique de la bureaucratie, Librairie Droz, 1971.
Cornelius Castoriadis, La Société bureaucratique. ÉCRITS POLITIQUES 1945-1997, Edition du Sandre, ISBN 978-2-35821-103-1.
David Graeber, Bureaucratie. L'utopie des règles, Paris, Les Liens qui libèrent, 2015, 304 p., traduit de l'anglais par Françoise Chemla, ISBN : 979-10-209-0291-7.
Béatrice Hibou (2012) La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale. Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », ISBN : 978-2-7071-7439-0.

[20] La dépossession des citoyens de leur rôle politique a conduit en France à la prise du pouvoir par la haute fonction publique (les “technos”), et en particulier par le corps des inspecteurs des finances (ENA/IGF). Se concrétise ainsi la formation d’une société bureaucratique, définie par Castoriadis comme la fusion de la classe dominante, de son parti et de l’État. On trouvera des éléments factuels sur ce blog tenu par A.Moatti: https://zelites.wordpress.com/
Sur les violations de la séparation des pouvoirs, on pourra lire cette entrevue accordée par Patrick Weil:
http://www.slate.fr/story/148788/trump-macron-etrangers

[21] On pourra lire, de Cornelius Castoriadis, La Montée de l'insignifiance, Les carrefours du labyrinthe 4 (2007).

[22] Ce dont la vie privée est privée, c’est tout bonnement de vie. En témoigne la consommation massive d’anxiolytiques, d’antidépresseurs, de somnifères.

[23] L’analyse se réfère ici —et de façon privilégiée dans le billet— à la France. Cependant, des processus semblables opèrent, avec des spécificités locales, dans l’ensemble des pays unifiés par la mondialisation des échanges de marchandises et de capitaux, à commencer par les Etats Unis d’Amérique.

[24] La mise en “crise” compte parmi les méthodes les plus usitées de fabrication du consentement.
Romuald Bodin et Sophie Orange. L’université n’est pas en crise. Les transformations de l’enseignement supérieur : enjeux et idées reçues, Éd. du Croquant, 2013, 213 p.

[25] L’omniprésente expression “réussite étudiante”, en plus d’insister sur la diplomation plutôt que sur l’acquisition de savoirs, fonctionne comme un rappel de l’unique type anthropologique créé par le néolibéralisme: la figure du “gagnant”.

[26] Bernard E. Harcourt, The Illusion of Free Markets: Punishment and the Myth of Natural Order, Harvard University Press, 2012, 336 p.
Recension

[28] Entretien accordé par Hayek au quotidien chilien El Mercurio, 12 avril 1981. Pour bien comprendre cette assertion, on peut se référer à cette autre tirade d’Hayek : “Le libéralisme et la démocratie, même s’ils sont compatibles, ne sont pas une seule et même chose... il est possible, au moins en principe, qu’un gouvernement démocratique devienne totalitaire et qu’un gouvernement autoritaire mette en place des politiques favorables au libéralisme... Un État qui exige des pouvoirs illimités à la majorité devient de ce fait antilibéral.”

[29] Isaiah Berlin, Deux concepts de liberté, 1958.

[30] Par delà l’évidente différence de façade, M. Trump et M. Macron présentent nombre de similitudes: leur narcissisme, leur violation de la séparation des pouvoirs, leur politique fiscale et leur traitement répressif des immigrants.
Thomas Piketty, Trump, Macron : même combat.
Thomas Piketty, Reagan puissance dix
Emmanuel Macron et Donald Trump en leur miroir

[31] Les gouvernants de l’ère néolibérale doivent simultanément attirer les investisseurs et ne pas déplaire à leurs électeurs, ce qui les conduit à emprunter sur les marchés. Pour obtenir la confiance des détenteurs de la dette et des investisseurs, ils mènent des politiques publiques supprimant graduellement les droits sociaux constituant une forme de sécurité (retraite, éducation libre et gratuite, système de santé, salaire socialisé, etc). Les gouvernants entendent alors satisfaire le besoin de "sécurité" de leurs électeurs par des discours et des politiques identitaires et xénophobes. Ce mécanisme explique la permanence de ce motif de M. Sarkozy à M. Collomb, en passant par M. Valls.
On pourra lire à ce sujet:
Cette France là (coll.) Xénophobie d'en haut, 2009, La découverte.

[32] On peut défendre l’idée selon laquelle le néolibéralisme procède malgré tout d’une hétéronomie fondée sur la religion du marché.

En quel temps vivons nous? (1/3)

 

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Lire la deuxième partie du billet.

Lire la troisième partie du billet.

Première partie.
Le néolibéralisme et ses évolutions.

Chacun le sent avec plus ou moins de clairvoyance : l’heure est venue de sortir de la passivité, de rompre avec le vide de sens et le conformisme ambiants. Nous ouvrons en conséquence une série de quatre billets — conclusion de nos cinq ans d’existence et de réflexion — autour de cette unique question sur l’Université et la recherche  [1]…

Que faire?

Que faire qui n’ait été cent fois tenté ?

Que faire qui n’ait cent fois échoué ?

Et surtout : pour quoi faire ?  

Nous entendons cette question en son sens le plus concret et le plus pragmatique. Pour autant, il nous faut procéder par étapes et commencer par nous dégager des questions préformatées qui empêchent, par leur système même de coupures, toute pensée globale et donc toute pensée politique [2]: pouroucontre le CNU, pouroucontre la sélection à l’Université, pouroucontre APB, pouroucontre l’augmentation des frais d’inscription, pouroucontre le saupoudrage des moyens de recherche, etc. Par essence, toute idéologie entrée dans une phase hégémonique devient aussi diffuse et omniprésente que l’air que l’on respire : ses représentations deviennent des lieux communs que l’on ne discute plus, ses conceptions du simple bon sens en action. Il n’est donc pas étonnant que l’énonciation raisonnée du système de représentation qui prévaut dans l’appareil d’Etat soit l’enjeu de batailles savantes, à commencer par sa dénomination même : néolibéralisme [3]. Aussi nous est-il apparu essentiel de commencer notre réflexion par une synthèse théorique, non pour créer un ennemi extérieur qu’il s’agirait d’abattre, mais pour effectuer un travail réflexif sur ce qui produit une large adhésion à ce système. Les lecteurs impatients puissent nous pardonner ce détour nous permettant de poser les jalons nécessaires à la compréhension de propositions stratégiques à venir sur l’Université et la recherche [4].

Qu’est ce que le néolibéralisme ?

Pourquoi génère-t-il une bureaucratie qui contamine progressivement tous les champs de la société?

Le néolibéralisme est une représentation du monde comportant de multiples facettes, et née, logiquement, de manière chorale. Il nous faut commencer par écarter les conceptions les plus erronées. Le néolibéralisme n’est pas réductible à une théorie économique : c’est plutôt une modalité d’exercice du pouvoir étatique — une gouvernementalité — telle qu’elle est rationalisée dans les sphères gouvernantes. C’est donc un ensemble d’idées théoriques — culturelles — à partir desquelles la réalité est analysée dans la conduite du gouvernement. En clair, le néolibéralisme est une idéologie. Par extension, l’ère néolibérale désigne la période de montée en puissance de cette modalité de gouvernement après la seconde guerre mondiale jusqu’à sa phase hégémonique, le point de bascule se situant aux alentours de 1979 [5].

Le néolibéralisme n’est pas une intensité du libéralisme ; il n’est en particulier pas réductible à un “ultralibéralisme”, à une forme radicalisée de libéralisme économique. Le néolibéralisme trouve son origine dans une volonté de refonder le libéralisme après guerre, dans un contexte marqué par les totalitarismes - nous y reviendrons. Il se distingue du libéralisme né au milieu du XVIIIe siècle par une série de décalages qu’il s’agit d’isoler.

Dans sa conception du marché, le libéralisme pose le primat de l’échange, échange qui procède d’une relation d’équivalence entre deux valeurs ; le libéralisme s’intéresse aux marchandises, à leur prix, à l’offre et à la demande. Le marché y apparaît comme régi par des lois spontanées, émergentes, en un mot “naturelles”, qu’il s’agit de comprendre pour bien gouverner. Cette naturalisation du marché suppose que l’appareil d’Etat fonctionne comme une technocratie éclairée, rationaliste. La référence constante au saint-simonisme et le rôle, en France, de l’Ecole Polytechnique pendant l’ère libérale en porte témoignage [6]. Dans l’idéologie libérale, l’Etat, en surplomb du marché, se doit d’être aussi frugal que possible : son rôle est d’assurer a minima le fonctionnement “naturel” du marché, en garantissant le respect de la propriété individuelle.

Le néolibéralisme procède à un décalage fondamental dont tout découle : le marché n’a rien de spontané et seule la concurrence est à même de garantir la rationalité économique. L’essence du néolibéralisme, c’est donc la mise en concurrence des individus et des structures de sorte à créer du marché partout où cela est possible, dans chaque recoin de la société qui portait de la vie. Mettre en concurrence pour créer du marché, cela suppose incidemment de détruire méthodiquement toute structure collective, toute coopération entre les individus, au nom d’un rejet viscéral de toute planification raisonnée, saint-simonisme compris [7]. Le néolibéralisme pose une vision constructiviste du monde, réduit à un marché dont la vérité — l’efficience — ne peut émerger que par la concurrence d’agents interconnectés, mus par le profit et traitant de l’information. Hayek, l’un des inspirateurs du néolibéralisme, a le premier posé cet axiome: “the market is posited to be an information processor more powerful than any human brain, but essentially patterned upon brain/computation metaphors.” Le marché comme processeur d’information connecté comme un cerveau humain et dépassant de ce fait toute rationalité individuelle : telle est la croyance fondatrice du néolibéralisme — non-fondée en science et contredite en permanence par l’expérience. Cet obscurantisme se double d’un volontarisme que l’on pourrait formuler comme suit : il n’est pas de problèmes générés par le marché dont le néolibéralisme ne prétende détenir la solution, unique – le marché. Nous reviendrons sur ce dogmatisme digne d’un Pangloss ou de médecins de Molière au sujet de la “politique d’excellence” à l’œuvre depuis dix ans dans l’Université et la recherche.

De manière théorique, le néolibéralisme postule donc que le marché procède, non de l’équivalence entre deux valeurs, mais d’inégalités conçues, non comme des externalités regrettables, mais comme les conditions même du marché. Pour créer artificiellement de nouveaux marchés, et contrer ainsi l’érosion tendancielle du taux de profit, il s’agit de créer de l’inégalité partout où c’est possible, de procéder artificiellement à de la différenciation là où existait des communs, de la société. Cette double tâche de différenciation et de mise en concurrence revient à l’Etat qui, dans le néolibéralisme, n’est plus en surplomb du marché mais sous le contrôle de celui-ci. Ainsi, le néolibéralisme ne suppose pas un moins d’Etat mais un plus d’Etat au service de la création de marché, non seulement dans les services publics mais aussi dans chaque parcelle de vie autonome. Si l’Etat était l’ennemi à abattre — ou à limiter — du libéralisme, il devient, pour le néolibéralisme, un simple outil dont il faut prendre et conserver le contrôle. L’ennemi du néolibéralisme n’est pas l’Etat, c’est la société — tout ce qui fait société. “And, you know, there's no such thing as society.”, disait Mme Thatcher.

La mise en concurrence au cœur du néolibéralisme ne va pas sans contradictions, qui génère tendanciellement des situations de monopole et des coalitions oligopolistiques. De même que la production d’inégalités ne constitue pas un problème pour le néolibéralisme mais une condition nécessaire du marché, la constitution de monopoles privés y est interprétée comme optimisation de l’efficience — puisque le dogme stipule que dans le cas contraire, la concurrence jouerait pour mettre à bas la firme monopolistique. Autre contradiction aisément digérée, la mise en concurrence généralisée conduit mécaniquement à une société politique dominée par des lobbies sans projet politique positif, entravant efficacement toute politique contraire à leurs intérêts, et pratiquant le conflit d’intérêt avec décomplexion.

Le surplomb des Etats-Nations par le marché implique que les flux de capitaux ignorent les frontières. La libéralisation des mouvements internationaux de capitaux après 1980 a permis l’institution d’un marché mondial des actions pour la gestion des droits de propriété, formé par intégration des marchés boursiers nationaux, en lieu et place du système précédent de détention hors marché des blocs de contrôle stratégiques. Cette unification des marchés à l’échelle planétaire, et la perte de puissance des souverainetés étatiques qui en est la conséquence directe, n’aurait pu s’opérer sans l’appui d’institutions internationales comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale ou l’Organisation mondiale du commerce. Les néolibéraux se sont bien gardés de mettre à bas ces instances, pourtant supposées interventionnistes et chargées de réguler le marché. Il a suffi d’en réorienter la doctrine pour les utiliser comme moyens de coercition des Etats-nations récalcitrants à adopter les politiques néolibérales.

La transition de l’ère libérale vers l’ère néolibérale s’est accompagnée d’une transition entre une économie tirée par le profit et une économie portée par le crédit [8]. La formation de bulles spéculatives n’y est plus théorisée comme un parasitage de l’économie réelle mais comme le mode privilégié de création de la richesse. La crise de 2007-2008, responsable de l’accroissement violent du chômage et de la précarité dans les pays de l’OCDE, en a montré le ressort: les Etats sont chargés de gérer l’éclatement des bulles spéculatives, en renflouant les pourvoyeurs de crédit et en socialisant dettes et pertes.

L’idéologie néolibérale s’observe à l’état chimiquement pur dans la mise en crise des grandes institutions des démocraties libérales comme l'hôpital, la prison, les communes, l’école, etc. Récapitulons les éléments de la mutation de l’Université [9]. La finalité des réformes structurelles en cours depuis 30 ans — le projet de loi Devaquet date de 1986 — est la constitution d’un “marché de la connaissance” (processus de Lisbonne [10], rapport Attali-Macron [11], rapport Aghion-Cohen [12]). La méthode repose sur l’utilisation de l’Etat — et en son sein, d’instances technocratiques comme le Commissariat Général à l’Investissement — pour procéder à la mise en concurrence systématique des individus et des structures (“politique d’excellence” PolEx, fondée sur des appels à projets, AAP). Pour créer du marché, il s’agit de produire une différenciation entre parcours de formation et entre établissements (établissement de proximité professionnalisant vs établissement de recherche intensive visible internationalement [13]) produisant de l’inégalité et la naturalisant. La politique volontariste de constitution d’un “mercato” destiné, selon l’expression consacrée, à “attirer les meilleurs chercheurs et les meilleurs étudiants étrangers” a remplacé la vieille idée des démocraties libérales héritée de la Révolution française [14]: former des citoyens libres par le savoir et l’exercice de la raison. Les systèmes les plus efficients [15] ont déjà réussi à former une bulle spéculative fondée sur la dette étudiante.

Cette première série de décalages entre libéralisme et néolibéralisme en détermine une seconde, sur la représentation de l’individu, sur la liberté individuelle, sur le contrôle remplaçant l’enfermement, sur le management remplaçant la gestion hiérarchique, qui sera l’objet du deuxième billet. Il s’agira de comprendre comment la refondation du libéralisme a pu conduire au règne de l’anomie, du conformisme, de la passivité et de la médiocrité. Nous en viendrons au rôle du savoir, de l’Université et de la recherche dans un troisième billet avant de répondre pour notre compte à la seule question qui vaille…

Que faire ?

Bibliographie sommaire

  • F.A. Hayek (1960). The Constitution of Liberty, Chicago: University of Chicago Press.

  • F.A. Hayek (1976). The Mirage of Social Justice, Chicago: University of Chicago Press.

  • M. Foucault (2004) Naissance de la biopolitique : cours au Collège de France, 1978-1979, Paris, Gallimard/Éditions du Seuil. Voir également le le dossier « les néolibéralismes de Michel Foucault » dans Raisons politiques, n° 52, 2013 ;
    https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2013-4.htm

  • G. Dostaler (2001) Le Libéralisme de Hayek, Collection "Repères"

  • S. Audier, (2008) Le Colloque Lippmann : aux origines du « néo-libéralisme », Lormont, éd. Le bord de l'eau.

  • S. Audier (2012). Néo-libéralisme(s). Une archéologie intellectuelle, Paris, Grasset, coll. « Mondes vécus ».

  • S. Audier (2015), Penser le « néolibéralisme ». Le moment néolibéral, Foucault, et la crise du socialisme, Lormont, Le Bord de l'eau, coll. « Documents », ISBN : 9782356874030.

  • W. Brown, « American Nightmare: Neoliberalism, Neoconservatism, and De-Democratization », Political Theory, vol. 34, n˚ 6, 2006, p. 690-714 (traduction française : « Le cauchemar américain : le néoconservatisme, le néolibéralisme et la dé-démocratisation des États-Unis », Raisons politiques, n° 28, 2004, p. 67-89. Voir également Brown Wendy, « Neo-Liberalism and the End of Liberal Democracy », Theory & Event, vol. 7, n˚ 1, 2003 (traduction française : « Néo-libéralisme et fin de la démocratie », Vacarme, n˚ 29, 2004).

  • P. Dardot et C. Laval, La nouvelle raison du monde : essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2010.

  • P. Dardot et C. Laval (2016) Ce cauchemar qui n’en finit pas – Comment le néolibéralisme défait la démocratie, Paris, La Découverte.

  • P. Mirowski et D. Plehwe (2009) The road from mont pèlerin The Making of the Neoliberal Thought Collective, harvard university press, Cambridge, Massachusetts

  • P.Mirowski (2013): Never Let a Serious Crisis Go to Waste: How Neoliberalism Survived the Financial Meltdown, London, UK, ISBN 978-1-78168-079-7

  • L’essence du néolibéralisme, Bourdieu
    http://www.monde-diplomatique.fr/1998/03/BOURDIEU/3609

  • B. Hibou (2012) La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale. Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », ISBN : 978-2-7071-7439-0.

  • D. Graeber (2015) Bureaucratie. L'utopie des règles, Paris, Les Liens qui libèrent, 304 p., traduit de l'anglais par Françoise Chemla, ISBN : 979-10-209-0291-7.

  • Bernard Harcourt, The Illusion of Free Markets : Punishment and the Myth of Natural Order, Harvard UP, 2011, 336p.

  • Michel Feher, Le temps des investis. Essai sur la nouvelle question sociale, Paris, La Découverte, 2017

 

[1] On pourra se convaincre que cette question est dans l’air du temps en consultant cette série de quatre billets:
https://theconversation.com/acces-a-luniversite-et-financement-de-lenseignement-superieur-et-de-la-recherche-que-faire-episode-1-83054

[2] Les “nouveaux philosophes” ont beaucoup fait, en France, pour légitimer le renoncement, le non-engagement, le repli sur la sphère privée, le bavardage sur des polémiques aussi artificielles que stériles, avec cette rengaine selon laquelle la politique visant le tout, elle est totalitaire, etc.

[3] On emploie le mot ‘néolibéralisme’ pour le distinguer clairement du ‘libéralisme politique’ et du régime de ‘démocratie libérale’ auxquels il tourne le dos. Même le Fonds Monétaire International admet, après avoir mandaté trois de ses économistes pour étudier la question, l’existence du néolibéralisme:
http://www.imf.org/external/pubs/ft/fandd/2016/06/pdf/ostry.pdf
Nous renvoyons aux ouvrages de la bibliographie sur les fondements et l’usage du mot néolibéralisme. Nous reviendrons longuement sur les batailles sémantiques au sujet du vol du mot “autonomie” par le néolibéralisme. Philip Mirowski est l’un des spécialistes de cette question, dont on peut lire par exemple :
http://cms.ineteconomics.org/uploads/papers/WP23-Mirowski.pdf
Nous conseillons également l’entrée “liberalism” du dictionnaire de Stanford,
https://plato.stanford.edu/entries/liberalism/
l’article Les paradigmes du « Néolibéralisme » de Serge Audier:
https://www.cairn.info/revue-cahiers-philosophiques-2013-2-page-21.htm
ainsi que l’article Du libéralisme au néolibéralisme de Gilles Dostaler
https://www.scienceshumaines.com/du-liberalisme-au-neoliberalisme_fr_23367.html
Deux articles de vulgarisation parus dans le Guardian:
Neoliberalism – the ideology at the root of all our problems
https://www.theguardian.com/books/2016/apr/15/neoliberalism-ideology-problem-george-monbiot
Neoliberalism: the idea that swallowed the world
https://www.theguardian.com/news/2017/aug/18/neoliberalism-the-idea-that-changed-the-world

[4] Nous entendons prendre en compte la liste des échecs essuyés depuis 30 ans par toutes les formes d’intervention dans l’espace public : pétitions, tribunes, plateformes de microblogage (Tumblr, Twitter, etc), manifestations de type sono-ballon-saucisses, co-gestion des universités, happenings destinés à attirer la sympathie médiatique (lancers de chaussures, lancers d’avions en papier, murs de CV de précaires, ascensions sportives, rondes des obstinés), engagement partisan, etc.

[5] Le second acte de naissance du néolibéralisme est sans doute l’accession de M. Volcker à la présidence de la US Federal Reserve en août 1979: par une politique monétariste brutale, il met fin à l’inflation, provoque l’augmentation des taux d’intérêt réels et installe ainsi l’accroissement structurel des revenus de la rente. 1979 est également l’année où Foucault a fait du néolibéralisme l'objet principal de ses cours au Collège de France. Mme.Thatcher accède au pouvoir en mai 1979 et M.Reagan en janvier 1981. En France, la suppression en 1982 de l’échelle mobile des salaires constitue un tournant symbolique. Il serait tentant, pour souligner l’émergence de subjectivités néolibérales, de faire remonter le point de transition vers son hégémonie à la date d’une dystopie prédictive: 1984.

[6] Alexandre Moatti, “La figure de Saint-Simon dans les discours technocratiques français”
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01306320

[7] Nous reviendrons dans le deuxième volet sur la rhétorique du néomanagement qui, en même temps, exalte dans son travail de dépossession la “synergie”, la “co-production”, etc.

[8] Michel Feher, Retour vers le futur proche
https://www.cairn.info/revue-vacarme-2010-2-page-78.htm
Entretiens filmés de Michel Feher
http://www.laparisienneliberee.com/entretien-michel-feher/

[9] “Université” est ici utilisé au singulier et avec une majuscule comme institution collective chargée de produire, transmettre, conserver et critiquer les savoirs. Le terme comprend la recherche et ne recouvre pas un type particulier d’établissement.

[10] On pourra lire cet article reprenant la logique Shadock “Plus ça rate, et plus on a de chances que ça marche.”:
https://www.cairn.info/revue-regards-croises-sur-l-economie-2012-1-page-128.htm

[11] http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportAttali.pdf

[12] www.groupejeanpierrevernant.info/RapportCohenAghion.pdf
voir aussi
www.groupejeanpierrevernant.info/SlidesAghion.pdf

[13] On suivra l’évolution du dossier Saclay qui constitue un système modèle en la matière:
https://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/030611804435-enseignement-superieur-paris-saclay-au-pied-du-mur-2116937.php
Rappelons à ce sujet le rôle joué par les lobbies, qui trouvèrent en M.Macron un intermédiaire zélé:
http://www.groupejeanpierrevernant.info/#LuttePlaces1

[14] Article 22 de la constitution de 1793: “L'instruction est le besoin de tous. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les citoyens.”

[15] Aux Etats-Unis, la dette étudiante est principalement contractée auprès de l’Etat fédéral, ce qui facilite le mécanisme de pompage des richesses. Pour comprendre la répartition de la dette étudiante, on se reportera aux travaux de Constantine Yannelis, par exemple:
https://www.earnest.com/blog/student-loan-debt-and-for-profit-schools/
Céline Mistretta-Belna, “L’accroissement de la dette étudiante aux États-Unis, source de fragilité économique ?”, Bulletin de la Banque de France N° 197, 3e trimestre 2014.
https://publications.banque-france.fr/sites/default/files/medias/documents/bulletin-de-la-banque-de-france_197_2014-t3.pdf
Yann Bisiou “1 000 milliards de Dollars : la dette des étudiants américains atteint un nouveau sommet”
http://lesupenmaintenance.blogspot.fr/2014/05/1-000-milliards-de-dollars-la-dette-des.html
Crise de la dette étudiante, la grosse bulle qui monte aux Etats-Unis.
http://www.liberation.fr/planete/2016/09/18/crise-de-la-dette-etudiante-la-grosse-bulle-qui-monte-aux-etats-unis_1501967
Dette étudiante, la bulle qui gonfle au Royaume-Uni.
https://www.lesechos.fr/05/07/2017/lesechos.fr/030429989010_dette-etudiante--la-bulle-qui-gonfle-au-royaume-uni.htm

Élections présidentielles : la lutte des places. (3/3)

 

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Troisième et dernière partie.
Nel mezzo del cammin di nostra vita.

“Les gens qui ne pensent qu'aux aspects de fond, ce sont de belles âmes, mais comme ils ne gagnent pas, on en a un peu rien à foutre". Edouard Philippe [1]

La colère des classes moyennes se poursuit, délaissant, dédaigneuse, les deux grands partis de gouvernement, en cours de dislocation. Si M. Fillon a conservé, lors de l’élection récente, une assise honorable, il ne le doit qu’aux plus de 65 ans, statistiquement conservateurs et électeurs assidus. Le populisme de M. Macron a optimalement fonctionné et offre au néolibéralisme une adhésion qui a pratiquement doublé, puisqu’elle atteint maintenant 10% du corps électoral [2]. Ainsi, le vieux monde s’offre un peu de répit en prolongeant pour quelque temps son règne avec, pour tout navire amiral, un canot de sauvetage.

Pour notre part, nous inscrivons nos réflexions dans une autre temporalité. Loin de nous limiter à mettre au jour le programme bien caché de M. Macron, nous entamons une exploration des groupes d’influence du supérieur. La publication en ligne des documents de travail de l’équipe de campagne de M. Macron apporte soudainement nombre d’éléments factuels qui nous faisaient défaut. Malgré la présence de deux experts en sécurité informatique envoyés par l’Elysée, cinq proches de M. Macron ont livré leurs mots de passe lors d’une opération d’hameçonnage (phishing) baptisée MacronLeaks, qui s’ajoute à la longue liste des manœuvres nauséabondes de la campagne électorale. Il n’est évidemment pas question de reproduire ici des échanges à caractère privé mais de proposer une analyse motivée par l’intérêt général qui consiste à éclairer la nature des relations que des groupes d’influence entretiennent avec le pouvoir.

La start-up En Marche a, selon les préceptes du centralisme technocratique, une gouvernance resserrée structurée en cercles concentriques. M. Macron (appelé “EM” ou “le chef” ou “le boss”) est au centre, entouré d’un premier cercle, très restreint, qui a le pouvoir d’arbitrage. M. Kohler est le bras droit de M. Macron. M. Pisani-Ferry assure la coordination du programme, et il est secondé par un jeune économiste, M. Amiel. Les autres personnages du premier cercle sont des communicants ou des stratèges politiques, comme M. Emelien : l’objet de la campagne n’est pas de produire des idées politiques publiques mais des éléments de langage calibrés pour des segments électoraux. Le deuxième cercle complète le premier : des managers de pôles thématiques, M. Bigorgne, M. Casas, M. Cazenave, M. Piechaczyk, qui sont chargés de chapeauter des chefs de groupe et de consolider [sic] les documents programmatiques. L’enseignement supérieur et la recherche sont rattachés au pôle “société”, dont M. Bigorgne est en charge. Après avoir été formé par M. Descoings, dont il était le bras droit, M. Bigorgne est devenu directeur de l’Institut Montaigne [3], président d’Agir pour l'Ecole et vice-président de Teach for France [4]. Toutes ces officines partagent, par des moyens d’action distincts, un même objectif : introduire du marché dans le système scolaire, promouvoir le principe du chèque éducation, l’enseignement privé et les charter schools (écoles publiques déléguées à des groupes privés manageant, à la manière d’Easy-Jet, des enseignants précarisés, non formés, dépossédés de tout : le nom décrit bien l’ambition) et, dans l’intervalle, promouvoir une organisation managériale des établissements scolaires. Le travail de sape de ces machines de guerre contre l’école républicaine est passé, dans les derniers temps, par la construction de chevaux de Troie se travestissant en promotion des pédagogies émancipatrices. La plus grande réussite, symptomatique, est sans conteste la promotion de l’imposture de Mme Alvarez, une “enseignante très temporaire” [5], avec la complicité de M. Blanquer [6], alors DGESCO dans le ministère de L. Chatel — on a les intellectuels organiques qu’on mérite — faite de bidonnage (en particulier sur les moyens), de communication, de gadgets marchands, de mise en oeuvre d’un enseignement si individualiste qu’il en renonce à sa fonction de socialisation, sur fond d’obscurantisme confinant à un usage religieux des neurosciences et prétendant tirer des conclusions d’une expérience limitée à une classe, tout en mobilisant les ressorts d’un véritable matraquage médiatique. S’y testait déjà l’enrobage ésotérique — tendance “indie mystique”— sur la libération d’“énergies” qui a fait le succès de M. Macron. L’imposture de M. Aberkane [7], conçue sur le même principe et promue par le même réseau, connaît une fortune plus diverse. Notons que l’Institut Montaigne de M. Bigorgne a également coproduit le programme de M. Fillon, par l’entremise de M. de Castries [8] et celui de M. Juppé par l’entremise de M. Blanquer. L’air de famille entre les trois programmes s’explique de fait, une proximité qui facilite les nominations gouvernementales en forme d’ouverture (à la société civile ou à LR), mais qui ne font qu’assurer des continuités.

Le troisième cercle comprend ceux qui ont contribué directement au programme. Il est constitué de M. Coulhon [9], chef du groupe En Marche pour l’enseignement supérieur et la recherche, de M. Aghion, théoricien des politiques menées depuis 10 ans [10], de M. Lichtenberger [11], du groupe Marc Bloch et de Terra Nova [12] et de M. Korolitski, qui met en œuvre les programmes IDEX/ISITE, LABEX, EQUIPEX, IDEFI, Instituts Convergences, formations numériques, ainsi que ceux du PIA3 au Commissariat général à l’investissement — il avait auparavant œuvré onze ans au ministère, notamment pour concevoir et déployer le système LMD. Est-ce l’usure que suscite une trop longue participation à la machine bureaucratique ?  Ce groupe d’épuisés s’est assuré les services de sherpas. L’un, X-Mines, est allé pantoufler chez Axa avant de procéder à un rétro-pantouflage à l’Inspection Générale des Finances ; une autre, ENA-Conseil d'État, est en attente de pouvoir pantoufler ; un troisième a été recruté maître de conférence pour, instantanément, être absorbé dans la technostructure de son université comme lobbyiste auprès des institutions européennes ; la quatrième (ENS-Sciences Po) a fait ses armes comme plume au cabinet du premier ministre. Les sherpas compilent — avec une efficacité remarquable — des rapports pour produire des notes programmatiques sans relief ni pensée qu’annotent, en marge, les seniors du groupe. Pour donner un aperçu de l’enfilage de perles que constituent ces notes, le pitch politique (sic) commence par cette sentence : “l’enseignement supérieur, c’est le lycée du 21ème siècle”. Le rôle de M. Coulhon a été d’œuvrer à l’euphémisation pour que rien ne soit dit clairement du programme réel : abaissement des coûts par la sélection et raccourcissement de la durée des études, suppression du CNU pour permettre un recrutement par les présidences d’université, hors de la fonction publique, différenciation des statuts des universitaires, différenciation des statuts et des ressources des établissements au résultat, budget en berne, etc.

Le troisième cercle pratique, comme il se doit, l’auto-évaluation : “On ne dit rien sur les grandes écoles, d’ailleurs elles n’existent pas. Rien sur l’innovation, pas de rapport entre l’enseignement supérieur et l’économie, vu le profil de notre candidat, c’est dommage. L’évaluation : on réinvente l’eau tiède. [...] Et la recherche ? Et l’excellence ? Et sur les initiatives d’excellence, on régresse par rapport à Sarko et Hollande ? [...] Recrutement local mais avec normes nationales et procédures nationales  ? On avance ou on recule ? [...] Sur le budget, finalement, rien de rien. Finalement, si c’est du Hamon sans fric et avec un peu plus d’autonomie mais pas autant que chez Fillon, ça ne va pas faire rêver…”. Sur la présentation par M. Hetzel du programme de M.Fillon : “Honnêtement, il n'y a pas grand chose à redire. [...] On pourrait reprendre l’intégralité de l’interview sauf peut-être les poncifs sur les ComUE et le top-down”. L’évaluation du programme pour l’Enseignement Supérieur et la Recherche à l’intérieur du premier cercle d’En Marche est plus cruelle encore : “C’est une liste (courte) de voeux pieux : développer les filières courtes qualifiantes, lesquelles ? Renforcer le rôle des universités dans la formation professionnelle, pourquoi ? Renforcer la visibilité internationale, comment ? Même les moyens ne sont pas précis, à part pour demander 2 milliards où là c’est clair, renforcer l’autonomie pour faire quoi concrètement ? Je trouve que pour un truc qui utilise la typo de l’IGF, c’est très décevant, franchement.” L’arbitrage sur la demande de moyens tombe sèchement, lui aussi, du premier cercle : “Ok sur les objectifs mais je n’ai pas les 2 milliards”.

Sautons temporairement le quatrième cercle pour passer au cinquième cercle, qui se compose des candidats aux législatives, recrutés par des méthodes inspirées du secteur privé, conformément à la stratégie de marketing politique qui a assuré l’élection du produit de l’année. Il s'agit d'obtenir l'adhésion à une division fonctionnelle du travail politique qui cantonne les parlementaires dans le rôle de simples exécutants (subordinate). À cette fin, l'investiture de la “République en marche” est soumise à la signature d'un "contrat avec la nation" qui engage les candidats sélectionnés à voter sans délibération les projets présentés par le futur gouvernement — en violation de l’article 27 de la constitution qui interdit le mandat impératif.

Le sixième cercle se compose des adhérents d’En Marche structurés en groupes (sub-nation). Le groupe Enseignement Supérieur et Recherche d’En Marche comprend des universitaires et des chercheurs, qui dialoguent par messagerie électronique ou lors de réunions. L’un deux décrit “les bavardages sans fin autour de vieilles lunes, l’évitement systématique des vrais problèmes et le nombrilisme alternativement geignard et autosatisfait qui y règnent”. Ce groupe, qualifié de “fan club” dans le troisième cercle, apparaît comme étant un jeu de dupes, destiné à créer de l’adhésion mais certainement pas à déterminer des politiques publiques. Comment les universitaires et chercheurs du sixième cercle ont-ils pu être crédules au point de penser que leur proposition d’augmenter le budget de 4 milliards € [13] pour aligner En Marche sur la proposition de la France Insoumise serait retenue? A n’en pas douter, l’innovation de la start-up césariste En Marche procède d’une économie de la promesse [14]… Du sixième cercle émergent des initiatives de soutien masqué : questionnaire “apartisan” de l’Ecole Normale Supérieure [15], tribunes “apartisanes” assimilant la gauche à l’extrême droite, tribunes “apartisanes” appelant cette même gauche à participer au “front républicain”, etc. Les mêmes écrivent périodiquement des tribunes alarmistes —nécessairement “apartisanes”— sur l’avenir sombre de la recherche fondamentale, sur le sacrifice d’une génération de jeunes chercheurs, sur les budgets en berne. Ils en sont dorénavant les complices impuissants. Notons toutefois que les plus chanceux se sont vus remercier d’une invitation à la pendaison de crémaillère de l’Elysée, soirée qualifiée de “platonicienne, où l’on retrouve la réunion, et même l’union, entre le Beau, le Bien et le Vrai” par les frères Bogdanoff [16].

Le septième cercle est celui des “marcheurs” devenus tels par une adhésion effectuée en un clic. Contrairement à l’affichage, aucun de ces trois cercles extérieurs n’a eu la moindre incidence sur le programme.

Le quatrième cercle, dont nous connaissons désormais exactement les pratiques, est de loin le plus intéressant: il s’agit du cercle des courtisans, un mixte de présidents et vice-présidents d’université et d’établissement, directeurs d’instituts et de centres de recherche, recteurs, dirigeants de syndicats étudiants, tous ceux qui sont pris dans l’irréversibilité de l’engagement dans les strates bureaucratiques s’empressent, à l’heure de la curée, tentant d’anticiper ce que le “boss” attend. Ceux-là pensent avoir compris comment prospérer sous un régime d’économie de la promesse : ils se vivent en stratèges dans l’accompagnement de la politique de la terre brûlée. Dans le quatrième cercle, on tient donc des discours exaltés appelant à augmenter la part des familles dans le financement des universités, à développer le crédit aux étudiants — quand dans le même temps, la dette étudiante a passé les 1300 milliards $ aux Etats-Unis — et le crédit aux universités, à autoriser les présidents d’université à embaucher qui ils veulent, sur les contrats qu’ils souhaitent - hors fonction publique, cela va sans dire [17]. La peur du déclassement incite ceux dont l’établissement reçoit encore des dotations lui permettant de survivre, à exiger la mise à mort de ceux qui ont déjà lâché prise. C’est tout le sens des propositions de la Coordination des universités de recherche intensive françaises (CURIF) co-signées par Mme Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation (MESRI), à télécharger ici:
http://groupejeanpierrevernant.info/CURIF_EM.pdf
http://groupejeanpierrevernant.info/positions_CURIF_avril_2017.pdf
La gravité et l'urgence de la situation à laquelle les universités sont confrontées a poussé ce groupuscule gestionnaire à demander qu’on organise la course des moribonds : que chaque université se mette en marche, épouse le statut d’auto-entrepreneur et fasse preuve de bravoure en libérant ce qui leur reste d’énergie dans une ultime bataille ; si toutes seront frappées, elles ne mourront pas toutes ; si certaines trébuchent, qu’elles se fassent écraser ; si certaines sont blessées, qu’on prenne leur part de vivres ; est-ce notre faute si celles qui sont mieux dotées dès le départ sont seules in fine à franchir la ligne d’arrivée ?

Ainsi, la Coordination des universités de recherche intensive françaises (CURIF) — et donc notre ministre de tutelle — demande en toute discrétion l'assentiment de l'Etat pour pouvoir procéder au dépeçage en règle des acteurs et des moyens de l’enseignement supérieur et de la recherche. Dans ce programme, la règle du “chacun selon ses moyens” — l’égalité des chances — naturalise les “différences” entre les pauvres et les riches et fait de leur différence de “performance” la conséquence de la bonne préparation des uns et de l'insuffisant effort des autres. On a là les prémisses d'une explosion du monde universitaire, d'une sorte de privatisation exacerbée, de la guerre de tous contre tous, sachant que, dès le départ, les uns ont des lance-pierres et les autres des drones, le tout sous couvert de défense d'un service public “pluriel”. S'il est pluriel, il n'est plus un service public, puisqu'il entérine les disparités de ressources, de moyens, de publics, etc, selon le hasard de l'histoire du développement de chaque site. La différenciation est au contraire le dispositif nécessaire à la création d’un marché. Le néolibéralisme s’est libéré des racines naturalistes du libéralisme, faisant des mécanismes économiques le fruit d’un “penchant naturel de l’Homme pour l’échange” [18]. Le néolibéralisme nie toute naturalité au marché : pour qu’il existe, il faut le produire par une intervention gouvernementale énorme destinée à promouvoir un régime d’inégalité. Si le néolibéralisme produit médiocrité et bureaucratie sans limite, c’est qu’il est par essence une méthode de gouvernement qui repose sur la production illimitée de dispositifs de mise en concurrence.

Dans le cercle des courtisans apparaissent naturellement des dirigeants de syndicats étudiants. Leur problème est avant tout d’assurer leur position d’intercesseur avec l’appareil d’Etat. Si l’ancien président de la Fage a intégré l’équipe de campagne de M. Valls, M. Hamon est naturellement entouré d’anciens membres de l’UNEF et M. Fillon de membres de l’UNI. Aussi, la question centrale posée par la FAGE est-elle : “EM participera-t-il au congrès de l'UNEF ?”. Et de proposer l’organisation de deux rencontres pour faire “de belles images pour EM” et “mesurer l'engagement d'EM vis à vis de notre réseau”. L’échange témoigne de l’âpreté de la négociation : “Si nous arrivons à créer une relation de confiance avec EM ces prochaines semaines, (...) nous ne commencerons pas le rapport de forces nécessaire pour faire valoir nos positions avant la présidentielle (malheureusement et/ou heureusement les allumettes s'enflamment vite quand il s'agit des étudiants et de la jeunesse). Qui sait par ailleurs si vous n'aurez pas besoin de la FAGE rapidement pour allumer des contre-feux si la polémique vient de l'UNEF ?” Et de fait l’argument porte et l’on s’efforce dans le troisième cercle de faire remonter la demande jusqu’au “grand chef à plumes” avec cette insistance : “c’est important : on  s’en félicitera au moment où on aura besoin d’eux pour passer les réformes”. Nous voilà prévenus.

[1] http://www.huffingtonpost.fr/2017/05/15/edouard-philippe-un-rocardo-juppeiste-pour-incarner-la-recompos_a_22079062/

[2] 45% des électeurs de M.Macron (8656346 sur 47582183) disent avoir opté pour un “vote utile” et 54% pour un vote d’adhésion.
https://www.lesechos.fr/elections/emmanuel-macron/0212008570700-le-vote-utile-a-joue-a-plein-pour-le-leader-den-marche-2082108.php

[3] Le budget de l’Institut Montaigne est de 3,8 millions € provenant de mécénat, mécénat qui ouvre droit à des réductions d’impôts.

[4] Teach For France est, avec Ashoka, une officine où se croise nombre d’influenceurs proches de M.Bigorgne. Mme Marik-Descoings en est déléguée générale. Lire à ce propos:
http://www.humanite.fr/teach-france-un-danger-pour-lecole-publique-613350
M.Davidenkoff en assure la promotion régulière dans les pages du journal Le Monde.

[5] Mme Alvarez a mené une expérience pédagogique dans une école primaire dont elle a tiré un livre à succès “Les lois naturelles de l'enfant”. Lire à ce propos l’enquête de Laurence de Cock, “Céline Alvarez, le business pédagogique“, dans la revue du crieur n°6.
https://www.revueducrieur.fr
et l’article de François Jarraud
http://www.cafepedagogique.net/LEXPRESSO/Pages/2016/10/12102016Article636118549414752191.aspx

[6] On se reportera au portrait de M.Blanquer, nouveau ministre l’éducation nationale, dressé dans un précédent billet. On se souvient que M. Blanquer a conçu le programme pour l’école de M.Juppé, à partir d’un livre, l’Ecole de demain, réalisé avec l’Institut Montaigne.
On trouvera ici une analyse de ce programme :
http://www.cafepedagogique.net/searchcenter/Pages/Results.aspx?k=blanquer

[7] Sur l’imposture Aberkane, on peut lire:
http://www.lexpress.fr/actualite/sciences/sciences-et-recherche-le-cv-dope-d-idriss-aberkane_1845580.html
Un exemple de publireportage:
http://www.lepoint.fr/invites-du-point/idriss-j-aberkane/aberkane-quand-la-legion-etrangere-reforme-notre-universite-06-02-2017-2102839_2308.php
Sur son rôle dans la promotion de la démolition innovante de l’école républicaine, on peut lire:
https://www.marianne.net/debattons/blogs/lutte-des-classes/idriss-aberkane-imposteur-des-debats-sur-l-ecole

[8] https://blogs.mediapart.fr/danyves/blog/060317/que-ce-soit-fillon-ou-macron-l-institut-montaigne-et-axa-sortent-vainqueurs-et-le-ci

[9] Il s’agit ici de Thierry Coulhon, actuel président de PSL University, et non de Raphaël Coulhon, trésorier d’En Marche. On se reportera au portrait de M.Coulhon dressé dans un précédent billet
http://www.groupejeanpierrevernant.info/#Coulhon

[10] On se reportera au portrait de M.Aghion  dressé dans un précédent billet
http://www.groupejeanpierrevernant.info/#Aghion1
ainsi qu’au passage consacré à sa théorie de l’autonomie
http://www.groupejeanpierrevernant.info/#Aghion2

[11] On se reportera au portrait de M.Lichtenberger  dressé dans un précédent billet
http://www.groupejeanpierrevernant.info/#Lichtenberger

[12] M.Lichtenberger est bien présent dans le troisième cercle en temps que tête de pont de Terra Nova, comme l’atteste la préparation de ses notes par Mme Paradeise-Thoenig, comme à l’accoutumée. M. Andler a suppléé à M.Lichtenberger pour donner à M. Macron les éléments de langage (EDL) utilisés dans l’entrevue accordée à Science et Avenir, dont nous recommandons le visionnage:
https://www.youtube.com/watch?v=WJCEoZPt_Bk

[13] Le groupe de travail a proposé 2 millions € par an d’augmentation du budget de l’état et 2 millions € par an d’augmentation des frais d’inscription. In fine, le programme d’En Marche propose, selon nos estimations, de baisser  de 2 millions € par an les programmes budgétaires destinés à l’université et à la recherche publique.

[14] Economica politica della promessa, sous la direction de Marco Bascetta, Manifestolibri, Rome, 2015.

[15] Cela explique les questions méprisantes pour l’Université du type “Un statut unique régit actuellement les universités, ignorant la diversité de leurs missions. Faut-il développer des universités de recherche, véritablement autonomes, compétitives et attractives internationalement, et simultanément un tissu local d’universités au plus près des bassins d’emploi ? Si oui, combien d’Universités de recherche faut-il envisager ?” dans ce questionnaire:
http://science-et-technologie.ens.fr/-IV-Enseignement-superieur-et-Education-scientifique-

[16] http://www.bfmtv.com/politique/les-freres-bogdanov-presents-au-pot-de-macron-a-l-elysee-1164124.html

[17] Nous avons particulièrement apprécié la note de M. Gary-Bobo, jugée “plus décoiffante que du Juppé” dans le troisième cercle:
http://groupejeanpierrevernant.info/Note_EM_GaryBobo2016.pdf

[18] Michel Foucault. Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France (1978-1979). Leçon du 14 février 1979.

Programmes électoraux pour l’Enseignement Supérieur et la Recherche des candidats en “on”

Copier ce lien pour citer ce billet.

Programme de M.Mélenchon
Programme de M.Hamon
Programme de M.Fillon
Programme de M.Macron

Préambule

Le délitement du bloc néolibéral, hégémonique jusque là, est désormais patent: selon l’analyse gramscienne, nous voilà engagés dans une période de crise. Aucun des deux candidats issus des primaires des deux grands partis ayant exercé le pouvoir dans les trente dernières années ne figure, à une semaine du scrutin présidentiel, dans le trio de tête des intentions de vote déclarées. Au contraire, M. Macron, M. Mélenchon et Mme Le Pen revendiquent leur hostilité à ces partis et s’inspirent stratégiquement des théories politiques de Laclau et Mouffe sur le passage par un “moment populiste” lors de l’éclatement d’une crise de régime. Partant de la défiance généralisée vis-à-vis des corps intermédiaires (partis, syndicats), du “système”, de ”l’establishment” et de l’”oligarchie”, cette théorie suppose que la création d’un nouveau bloc hégémonique passe par un dialogue direct, sans intermédiaire entre un homme et un “peuple”, celui-ci étant le vecteur d’unification d’une multitude d’intérêts disparates. Le “peuple” désigne la frontière politique d’un nouveau “nous” qui s’oppose à un “eux”, et qui ne recoupe ni les classes sociales ni le contour du bloc hégémonique en cours de dislocation. Le national-populisme de Mme Le Pen s’est nourri du déclassement, de l’atomisation sociale et des espoirs déçus des classes moyennes péri-urbaines et extra-métropolitaines. Le “peuple” que prétend incarner Mme Le Pen est essentialisé, fait d’identité nationale et de désir mortifère d’autorité. M. Macron effectue une tentative originale de populisme néolibéral dicté par les élites financières. Il incarne, comme Mme Le Pen, une tentation autocratique que démontre la structure extrêmement centralisée du parti césariste En Marche (E.M.), construit autour de sa personne, et la volonté affichée de gouverner par dessus la représentation nationale [1]. Le populisme de réenchantement par le nouveau capitalisme fait de M. Macron le candidat de la perpétuation du régime, avec le risque de perpétuer dans le même temps les causes de la montée en puissance du Front National. M. Mélenchon, enfin, construit sa campagne autour du progrès social, et tente de construire un “peuple” qui déborde le cadre de la gauche pour renouveler l’alliance transclasses qui porta Mitterrand au pouvoir en 1981. Il parie, en somme, sur un nouvel ancrage populaire des progressistes pour battre le national-populisme qui menace.

Pour notre part, nous ne croyons pas à l’Homme providentiel et n’y avons jamais cru. Nous persistons à croire que l’indécision de l’électorat se résoudra par l’examen attentif des propositions de politiques publiques. Nous avons donc mis à jour la présentation critique des programmes pour l’enseignement supérieur et la recherche des quatre candidats en “on”, délaissant celui de la candidate en “haine” [2]. Nous avons opté pour l’ordre inverse de la présentation initiale, de la rupture avec les trois décennies de néolibéralisme proposée par M. Mélenchon à la poursuite du programme de dérégulation de M. Macron, qui vise à la construction d’un marché de l’enseignement supérieur et de la recherche.

M.Mélenchon
1 Sources
Livret ESR:
https://avenirencommun.fr/livret-de-lenseignement-de-recherche/
Réponses à l'AJSPI:
https://www.ajspi.com/fr/presidentielle-2017/jean-luc-melenchon
Réponses à la CPU:
http://www.cpu.fr/wp-content/uploads/2017/03/JLM2017_reponse-CPU-15032017.pdf
Réponses au questionnaire "Science et technologie" de 100 universitaires:
http://science-et-technologie.ens.fr/-IV-Enseignement-superieur-et-Education-scientifique-#iv1

2 Conseillers

Il n’y a pas à proprement parler de conseillers dans l’équipe de campagne de M. Mélenchon. Son programme se constitue pour l’essentiel par des apports extérieurs, par des réunions publiques et par un système d’auditions systématique sans équivalent. L’absence de lobbying de la sphère gestionnaire de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche va sans dire.

3 Le passé

M. Mélenchon a été ministre délégué à l'Enseignement professionnel de 2000 à 2002, auprès du ministre de l'Éducation nationale M. Lang, dans le gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin. La recherche avait alors été séparée de l’enseignement supérieur au sein d’un ministère confié à M. Schwartzenberg. M. Mélenchon a porté la réforme du baccalauréat professionnel de 2001, réforme généralisée en 2009.

4 Le programme

Il s’agit d’un livret public court et d’un livret plus long et plus détaillé à l’usage du candidat et des contributeurs. Il s'appuie sur une analyse critique de la situation et de son évolution récente – le démantèlement programmé du service public d’enseignement supérieur et de recherche, le pilotage et l’”autonomie”, le désengagement de l’État, la précarisation et la bureaucratie, la perspective imminente d’une séparation entre universités de recherche et collèges universitaires paupérisés – pour développer un projet, puis des propositions de réformes. Le programme promeut une idée de l’Université qui crée et critique les savoirs au service du bien commun, fondée sur l’indépendance des universitaires, donc sur des libertés académiques renouvelées, sur le dialogue entre science et société, sur la coopération et le caractère collectif de la recherche et de l’enseignement. L’Université transmet un savoir adossé solidairement à la recherche. Elle doit être fondée sur la gratuité et la possibilité de reprise des études. Elle doit, enfin, être libérée des féodalités.
M. Mélenchon souhaite une sortie de l’austérité, qui permettra de porter l’effort de recherche et développement à 3% du produit intérieur brut (PIB) en 2022, dont la moitié consacrée au système public. Il propose d’abolir le Crédit d’Impôt Recherche (CIR) et d'ajouter 23 milliards € en 5 ans au budget de l’enseignement supérieur et la recherche (ESR), avec une montée en charge progressive programmée pour atteindre 1,5% du Produit Intérieur Brut en fin de mandat. Ce budget sera consacré à la gratuité de l’Université (comme en Allemagne) dès la rentrée 2018, à un programme immobilier (amphithéâtres, labos, salles de travail et de vie sociale et citoyenne), à un plan de recrutement de 5 000 personnels en 3 ans et à un plan parallèle de titularisation de tous les précaires exerçant des fonctions pérennes. En outre, les dotations de recherche seront versées sous forme de crédits récurrents. Hors de ce poste budgétaire, on trouve également une allocation autonomie de 800 € par mois pendant trois ans pour les jeunes adultes en formation, à un programme immobilier (15 000 mises en chantier de logements sociaux étudiants par an),
M. Mélenchon souhaite mettre fin à la mise en concurrence entre individus et entre structures. Il propose de supprimer l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), les Investissements d’Avenir (PIA), le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) et les primes au mérite. Il propose de coiffer tous les établissements par un unique "cadre national de l'Université" reposant sur la collaboration du CNU et du CNESER et organisant les campus en réseau souple et fixant le cadrage national des diplômes de Licence et de Master reconnus. La licence fondée sur la validation progressive des enseignements aurait une durée flexible, de 2,5 à 4,5 ans.
L’Université serait sous la tutelle d’un ministère de plein exercice. Les universitaires seraient recrutés par un concours national par le Conseil National des Universités (CNU), sur le principe du CNRS. Le service des enseignants-chercheurs serait abaissé à 160 heures (équivalent TD – actuellement l’obligation de service annuel se monte à 192 heures équivalent TD). M. Mélenchon, comme M. Hamon, propose la création d’une section Economie et société au CNU. Il promeut la diffusion des connaissances au-delà de l’Université et souhaite créer un pôle éditorial public fondé sur l’“open access”.
M. Mélenchon propose un moratoire sur les regroupements universitaires, la dissolution des ComUE, et l’organisation de référendums des personnels sur les fusions. Il propose un retour à la démocratie universitaire, basée sur des conseils d’unité élus et sur un changement des règles électorales universitaires. Les présidents seraient désignés par les seuls membres élus du Conseil d’Administration, pour un mandat unique et seraient révocables par le CA. Les administrateurs ne seraient plus autorisés à s’accorder des primes. Les collèges électoraux des différentes catégories de personnels seraient fusionnés.
Ces trois trains de mesures supposent une loi votée rapidement et remplaçant les lois Pécresse, Fioraso et Sauvadet.
M. Mélenchon souhaite réformer la formation des enseignants du secondaire en plaçant le concours de recrutement, ouvrant le droit à un statut d’élève-fonctionnaire stagiaire, en fin de Licence voire dès le baccalauréat pour un nombre plus limité de candidats. Les masters d’enseignement auraient pour objectif de solidifier les bases disciplinaires et de faire acquérir les méthodes d’enseignement au cours de stages. L’alimentation du concours serait garantie par un système de pré-recrutement.

5 En résumé

Le programme de M.Mélenchon a été construit de manière horizontale et ouverte, ce qui tranche avec la verticalité de sa campagne. Le programme est très clair dans sa vision et dans les politiques publiques qu’il propose. Ce programme combine des moyens, liés à une sortie des politiques d’austérité, un changement profond de la structure de l’ESR qui rompt avec l’ère néolibérale et s’apparente à une renationalisation, un changement profond du mode de financement de la recherche, un engagement vis-à-vis des buts de l’Université et des libertés académiques.

M.Hamon
1 Sources
 Programme ESR de Benoît Hamon (27 mars 2017)
https://www.benoithamon2017.fr/wp-content/uploads/2017/04/hamon2017_enseignement.pdf
Projet de Benoît Hamon (16 mars 2017)
https://www.benoithamon2017.fr/wp-content/uploads/2017/03/projet-web1.pdf
Réponses à la CPU:
http://www.cpu.fr/wp-content/uploads/2017/04/Questionnaire-CPU.pdf
Réponses au questionnaire "Science et technologie" de 100 universitaires:
http://science-et-technologie.ens.fr/-IV-Enseignement-superieur-et-Education-scientifique-#iv1

2 Conseillers

M. Hamon est officiellement conseillé par Mme Doucet, députée, auteure avec M. Apparu d’un rapport parlementaire reprenant les poncifs des gestionnaires de l’Université et chantant les louanges de la politique de regroupement mise en place par la loi Fioraso [3], sans jamais s’approcher des problèmes de l’Université réelle. M. Peillon est également conseillé par Mme Brun et Mme Filippetti. Ancien membre de l’UNEF-ID, M. Hamon est naturellement entouré d’anciens cadres de ce syndicat étudiant. Son conseiller personnel est M. Prévost, ancien président de l’UNEF et membre des cabinets de Mme Fioraso et de Mme Vallaud-Belkacem. Son programme reprend des éléments du programme de M. Peillon mais il reprend aussi des propositions du groupe Marc Bloch des mesures en continuité avec le train de réformes néolibérales de la décennie, ce qui tranche avec l’image qu’il s’est construite.
 
2 Le passé
M. Hamon a été ministre de l'Éducation Nationale, de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche d’avril à août 2014. Il est resté sourd aux demandes venues de la communauté universitaire – en particulier la tribune du 4 avril appuyée par 12 000 signatures – exigeant que les promesses d’un changement de cap dans la politique universitaire soient tenues [4]. Malgré les demandes venues de son propre courant du parti socialiste, il protégea la mainmise du Groupe Marc Bloch sur les leviers du supérieur, avec les conséquences que l’on sait.
 
3 Le programme
M. Hamon a tardivement fait paraître son programme pour l’Université et la recherche. M. Hamon a une attention louable pour l’aide sociale étudiante, en particulier au travers d’un programme de construction de logements et du revenu de 600 € garanti dès 2017 pour tous les jeunes de 18 à 25 ans. Il souhaite aussi que le salaire d’entrée de carrière des enseignants-chercheurs soit rétabli à deux Smic — c’était le montant au début des années 1980. Il souhaite créer une section au Conseil National des Université (CNU) pour les économistes hétérodoxes. M. Hamon consent à un effort significatif sur les moyens. Il propose de consacrer un milliard d’euros de plus à l'enseignement supérieur et à la recherche (ESR), en récupérant une partie des 10 milliards consacrés à l’innovation. Cela financerait “le recrutement de 1 000 enseignants supplémentaires par an, professeurs agrégés (PRAG), en grande partie, et enseignants-chercheurs (EC), l’ouverture de 500 postes par an dans les Établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST), la revalorisation des carrières, la résorption de la précarité, la compensation du Glissement Vieillesse Technicité (GVT). Il souhaite augmenter le nombre de CRCT de 4 000 et tripler le nombre de postes à l'Institut Universitaire de France (IUF). Il souhaite créer 3 000 contrats doctoraux supplémentaires. Il souhaite geler le budget de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et augmenter les financements récurrents des laboratoires. Notre propre chiffrage de ces mesures est supérieur à celui du candidat. M. Hamon ne souhaite pas réformer les Écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE) mais assurer la formation continue des enseignants (3, 5 ou 10 jours de formation par an selon l'ancienneté et les besoins). Enfin, M. Hamon souhaite que le Commissariat Général à l'Investissement (CGI) et le programme des Initiatives d’Excellence (Idex) soient placés sous la (co)tutelle d’un ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche de plein exercice.
La partie progressiste du programme a donc été significativement étoffée après la primaire. Pour le reste, M. Hamon se prononce pour une “évaluation de l’impact du Crédit d’Impôt Recherche”, alors même que ce travail a été fait en 2014 par une commission d’enquête sénatoriale, travail qui a d’ailleurs été censuré [5]. Le rapport, factuel, se contentait pourtant de questionner l’éligibilité des dépenses, la faiblesse des contrôles et la rémunération des cabinets de conseil en défiscalisation. M. Hamon croit beaucoup à “la nécessité de poursuivre dans le sens des Comue qui ont permis de construire des synergies” [sic]. Il semble être le dernier à ignorer l’échec de ces nouvelles couches ruineuses, bureaucratiques et antidémocratiques, conçues délibérément au plus loin des besoins de la recherche et de l’enseignement. Ces machines de guerre ont été conçues par le groupe Marc Bloch [6] (M. Merindol en assure la paternité [7]) comme des structures instables destinées à pomper le meilleur des établissements fédérés pour créer un établissement “de recherche visible internationalement” entouré d’une gangue de collèges universitaires paupérisés. M. Hamon ignore manifestement leurs dysfonctionnements chroniques [8] et le fait qu’elles n’ont jamais été pensées que comme des structures transitoires destinées à imposer des réformes structurelles impopulaires.
 
M. Hamon a, pour sa part, longuement salué l’action de Mme Fioraso (qui, elle, soutient activement M. Macron), action qu’il souhaite prolonger en “aménageant le territoire en matière d’universités de proximité”. On reconnaît là un premier motif du programme néolibéral au long cours. M. Hamon souhaite poursuivre le programme d’”autonomie” en accordant la dévolution du patrimoine immobilier aux universités. Concernant la licence, M. Hamon attribue l’échec aux enseignants et à leurs méthodes pédagogiques. Il souhaite du reste investir dans “l’ingénierie pédagogique”, en particulier au travers de nouvelles offres de formations “tout au long de la vie” et d’un appel d’offre sur l’engagement de l’Université dans la “transition numérique”, dans le cadre du Programme d’Investissements d’Avenir (PIA). Il plaide également pour “un grand plan de formation continue des enseignants” consacré “à la personnalisation des apprentissages, à la différenciation pédagogique, et à l’usage pédagogique du numérique”. M. Hamon prône une réforme de secondarisation de la Licence, par un recrutement massif de PRAG et en mettant en avant un autre motif néolibéral récurrent : la “synergie entre lycée et filières post-bac”, baptisée -3/+3, ce qui se traduit dans le programme de M. Hamon par une réforme de la Licence vers un tronc commun multidisciplinaire. Il souhaite associer dans un service commun les formations secondaires et le premier cycle de l'enseignement supérieur, en associant DGESCO et DGESIP.  Il souhaite par ailleurs supprimer les cours en amphithéâtre en première année. Pour achever le programme, M. Hamon souhaite que le bénévolat et le service civique permettent de valider le premier semestre de Licence.
 
4 En résumé
Le programme de M. Hamon a beaucoup progressé après la primaire socialiste. Il émet en particulier des propositions louables sur les moyens et sur l’emploi scientifique. Ses propositions sont très semblables à celles faites par M. Hollande en 2012, promesses qui n’ont pas été tenues. On note la disparition regrettable des mesures de retour à la démocratie universitaire et aux libertés académiques. Sa proposition de mise sous tutelle du Commissariat Général à l'Investissement (CGI) et du programme des Initiatives d’Excellence (Idex) est positive, mais sans commune mesure avec le changement de cap qu’attend la communauté universitaire. La critique est feutrée et la proposition en demi-teinte. Le programme de M. Hamon pour l’Université et la recherche tranche avec l’image qu’il a construite pendant la campagne des primaires à partir de quelques propositions très discutées comme le revenu universel d’existence ou le monopole d’Etat sur la commercialisation du cannabis. La secondarisation de la licence, le remplacement des enseignants-chercheurs par des PRAG, la poursuite de la baisse des exigences, l’invocation de gadgets pédagogiques, tous ces lieux communs du moment concourent à une accélération de la dégradation de l’Université. La poursuite de la politique de regroupements à marche forcée achève de rendre ce programme décevant, malgré l’effort budgétaire significatif consenti.


M.Fillon
 1 Sources
Programme ESR de François Fillon pour la primaire de la droite
http://groupejeanpierrevernant.info/ProjetFillon1.pdf
Programme ESR final de François Fillon
http://groupejeanpierrevernant.info/ProjetFillon2.pdf
Projet pour la France (13 mars 2017)
http://groupejeanpierrevernant.info/ProjetFillon3.pdf
Réponses à la CPU:
http://www.cpu.fr/wp-content/uploads/2017/03/Questionnaire-CPU-Reeponse-de-F-FILLON.pdf
Réponses au questionnaire "Science et technologie" de 100 universitaires:
http://science-et-technologie.ens.fr/-IV-Enseignement-superieur-et-Education-scientifique-#iv1

2 Conseillers

M. Fillon est secondé par M. Hetzel, qui fut conseiller Éducation de M. Fillon, puis directeur général de la DGESIP (Direction Générale de l'Enseignement Supérieur et de l'Insertion Professionnelle) de Mme Pécresse, d'août 2008 à mars 2012 [9]. Le programme reprend des idées et des éléments de langage de M. Blanquer, proche de M. Juppé, qui fut directeur de la Direction Générale de l’Enseignement Scolaire (DGESCO) de décembre 2009 à novembre 2012, et qui est actuellement directeur général du groupe Essec. C’est d’ailleurs le dirigeant de grande école le mieux payé de France et de Navarre (250 k€ annuels). Plus généralement, si l’entourage de M. Macron comporte des hauts fonctionnaires, ce sont plutôt des dirigeants de Grandes Écoles qui font du lobbying auprès de M. Fillon. Le pôle ESR comprend en outre M. Goulard, qui fut ministre de l’ESR de 2005 à 2007, et M. Grosperrin, sénateur auteur d’un rapport éponyme dont l’indigence et l’autoritarisme cocardier restent dans toutes les mémoires. M. Belloc est sans fonction officielle dans l’organigramme de campagne de M.Fillon. Ardent défenseur de la doctrine de l’”autonomie”, il demeure une figure incontournable de la droite conservatrice [10].
 
2 Le passé
La loi LRU, dite “loi Pécresse”, préparée par le rapport Aghion-Cohen, a été votée sous le gouvernement Fillon 2. Elle a installé les premiers volets de l’”autonomie”, transférant aux universités des dépenses non compensées budgétairement, créant une inflation de la technostructure bureaucratique sans précédent, et accordant des pouvoirs démesurés aux présidents d’universités. Le projet de décret sur le statut des enseignants-chercheurs instaurant la modulation de service a provoqué en 2009 le plus grand mouvement de grève universitaire de l’après 68. On doit également à M. Fillon la mise en concurrence des universités pour les Idex (les mal nommées “initiatives d’excellence”). L’ensemble de la période a été marquée par des régressions majeures des libertés académiques. C’est également sous le gouvernement Fillon 2 que le rapport Attali-Macron fut remis à M. Sarkozy [11].
 
3 Le programme
Le programme de M. Fillon pour l’enseignement supérieur et la recherche est très clair et très détaillé dans son objectif comme dans ses moyens. Il s’agit de parachever l’autonomie. Le programme propose d’instaurer la sélection à l’entrée de l’Université et au sein des différentes filières, et de désengager l’Etat en remplaçant les financements publics par l’augmentation des frais d’inscription, par des financements privés et par la formation continue. Il souhaite cependant renforcer le budget des Investissements d’Avenir. Il entend moduler les financements des établissements sur la base d’évaluations de leurs résultats en matière d’insertion professionnelle, de recherche et de management. L’Université serait concernée par la suppression proposée de 500 000 emplois publics. M. Fillon souhaite supprimer le statut national des enseignant-chercheurs en laissant les universités (leurs équipes présidentielles) décider des recrutements et des statuts offerts aux enseignants (contractuels ou fonctionnaires). Il conserverait cependant le Conseil national des universités (CNU) et interdirait, sauf dérogation, le localisme dans le recrutement des professeurs — il souhaite interdire la promotion des maîtres de conférences comme professeurs dans leur université. Il propose de confier l’enseignement professionnel aux régions et d’adapter l’université à l’insertion professionnelle des étudiants. Enfin, il souhaite faire cesser les oukazes et les circulaires émanant du ministère et transférer les hauts fonctionnaires et les cadres du ministère dans les établissements. Le programme prévoit un contrôle budgétaire et une évaluation accrue des établissements. Un apport de campagne de M. Blanquer consiste à promouvoir l’idée que le succès des étudiants est affaire exclusive de pédagogie, de talent des enseignants, et pas de moyens. On note l’usage récurrent des “pédagogies innovantes” comme cheval de Troie pour promouvoir l’enseignement supérieur privé, le désengagement de l'État de l’enseignement supérieur public et la mise en concurrence des enseignants et des établissements. M. Fillon souhaite favoriser la création de "collèges universitaires" rassemblant licences générales et classes préparatoires et confier, comme M. Hamon, la continuité Lycée-Licence aux professeurs agrégés (PRAG). M. Fillon entend poursuivre la montée en charge du Crédit d’Impôt Recherche (CIR). Pour achever la politique de regroupements, M. Fillon souhaite étendre les statuts dérogatoires par une nouvelle loi ou par un traitement au cas par cas. Il propose d’augmenter la fraction de représentants des milieux économiques dans les conseils d’administration et d’encourager le recrutement de présidents d’université qui ne soient pas universitaires.
 
4 En résumé
Le projet néolibéral de M. Fillon est pratiquement identique à celui de M. Macron, mais il est significativement plus honnête puisqu’il n’avance pas masqué par une euphémisation permanente et par la production d’énoncés contradictoires. Sa grande qualité est la clarté et la cohérence : achever l’“autonomie” restée au milieu du gué malgré la décennie de réformes successives. Si la sélection, l’augmentation des frais d’inscription et la mise en concurrence des universités s’en prennent frontalement aux étudiants, la liquidation simultanée des libertés académiques et des statuts s’en prend aux universitaires.

Nous n’avons pas souhaité détailler ici le programme pour l’enseignement supérieur et la recherche de M. Dupont-Aignan, qui constitue une alternative, à droite, à M.Fillon. M. Dupont-Aignan est conseillé par M. Anceau. Le programme reprend les termes du débat entre “républicains” et “pédagogues”, ligne de démarcation que nous appelons pour notre part à dépasser pour réconcilier exigence et émancipation. Ce programme est nettement démarqué de celui de M.Fillon du point de vue des mesures comme des moyens (augmentation du budget de 1,08% de PIB à 1,30%). Nous renvoyons le lectorat intéressé au programme lui-même:
http://www.nda-2017.fr/theme/education-enseignement-superieur

M.Macron
1 Les sources
Programme:
https://en-marche.fr/emmanuel-macron/le-programme/enseignement-superieur-recherche
Réponses à la CPU:
http://www.cpu.fr/wp-content/uploads/2017/03/CPUreponseEM.pdf
Réponses au questionnaire "Science et technologie" de 100 universitaires:
http://science-et-technologie.ens.fr/-IV-Enseignement-superieur-et-Education-scientifique-#iv1
Discours devant la CPU, discours à l’INRIA de Grenoble et Table ronde RUE 2017

2 Conseillers

Quatre membres de l’équipe de campagne de M. Macron se sont exprimés pour l’Enseignement Supérieur et la Recherche: M. de Rugy [12] est pressenti comme Ministre de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche; M. Berger [13] et M. Coulhon [14], tous deux conseillers de M. Macron, sont en compétition pour devenir Secrétaire d'État chargé de l'Enseignement supérieur et de la Recherche en cas de victoire de celui-là ; M. Aghion travaille au programme économique mais contribue également au programme pour l’Université en temps que théoricien de l’”autonomie”. Mme Fioraso a organisé la présentation publique du programme pour l’enseignement supérieur et la recherche, présentation pendant laquelle il a semblé le découvrir lui-même [15]. Les membres répertoriés du groupe Marc Bloch – recteurs, hauts fonctionnaires (énarques, X-mines, X-ponts), présidents d’universités – se sont ralliés à sa candidature. La Conférence des Présidents d’Université (CPU) utilise ses outils de communication pour promouvoir sa candidature. M. Macron est également conseillé par M. Cohen, co-auteur avec M. Aghion du rapport qui constitue l’armature idéologique de la doctrine de l’”autonomie” [16].
 
3 Le passé
M. Macron a été la plume du rapport Attali-Macron commandé par M. Sarkozy, rapport néolibéral qui articule “autonomie” et politique de regroupement [11]. M. Macron a été secrétaire général adjoint de l'Elysée, principal conseiller économique de François Hollande, puis ministre de l'Économie, de l'Industrie et du Numérique de 2014 à 2016. Alors que la France retombait en récession en 2012-2013 avec l'ensemble de la zone euro, M. Macron a conduit une politique contre-productive de réduction (trop rapide) des déficits. Il a promu des niches fiscales (20 Milliards € de Crédit Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi, CICE, et 5 Milliards € de Crédit Impôt Recherche, CIR, par an, soit 1,2% du PIB) qui ont plus profité aux dividendes qu’à l’emploi et à l’innovation. Il a torpillé le projet de loi de séparation des activités bancaires entre banques de dépôts et banques d'investissement. Il a concentré son action sur les problèmes d'horaires d'ouverture de magasins et de lignes de bus. On lui doit les annulations de crédits de fin d’exercice, crédits dûment votés par la représentation nationale.

4 L’idéologie

Le populisme de M. Macron reposant sur le récit (storytelling) d’une pacification de la société par l’indifférenciation politique, son discours et son programme se composent le plus souvent d’énoncés ouverts, euphémisés, cotonneux, à la logique évanescente [17] destinés avant tout à nier tout antagonisme économique et social. Nous considérons ici que le programme de M. Macron est cohérent et repose sur les doctrines de l’”autonomie” et de l’”excellence” théorisée par ses conseillers, M. Aghion et M. Cohen, et dans un certain nombre d’autres textes produits par les gestionnaires qui l’entourent. Cette doctrine repose sur des croyances martelées sans cesse et qui ne reposent sur aucune analyse scientifiquement fondée. La doctrine de l”excellence” postule que la production de richesse d’une société (seule finalité envisagée de l’enseignement supérieur et de la recherche) repose sur la concentration des moyens dans un petit nombre d’établissements pluridisciplinaires. Cela suppose donc de tout mettre en œuvre pour différencier les établissements, de sorte à favoriser inégalités et hiérarchisation. Il s’agit en effet de déclasser les établissements hors des métropoles (banlieue et villes moyennes) en les transformant en établissements “de proximité” paupérisés, spécialisés dans l’enseignement professionnel et largement privatisés [18].
Alors que les données montrent que la production scientifique est avant tout déterminée par les moyens (la part du produit intérieur brut) investis dans l’éducation et la recherche, l’idéologie de l’”autonomie” postule qu’il s’agit avant tout d’une question structurelle : il s’agirait d’implanter en France le “modèle international”, modèle qui s’avère être en réalité celui des universités privées américaines de la “Ivy League”. L’”autonomie” repose sur quatre volets :
- l’« autonomie » administrative : il s’agit de remettre les décisions à des conseils d’administration mis hors de portée des universitaires, dirigés par des présidents managers tout puissants, non-universitaires, et tenus par un pilotage incitatif ;
- l’« autonomie » de gestion des ressources humaines : il s’agit de mettre fin aux libertés académiques qui fondent l’université en mettant fin à la collégialité et au recrutement par les pairs ; il s’agit aussi de mettre fin au statut de fonctionnaire pour créer un marché dérégulé des universitaires et des chercheurs.
- l’« autonomie » pédagogique : il s’agit encore une fois de mettre fin aux libertés académiques qui fondent l’université en pilotant l’enseignement au niveau des savoirs comme des méthodes ; il s’agit aussi d’introduire la sélection des étudiants de sorte à mettre en concurrence les établissements ;
- l’« autonomie » financière : il s’agit de transférer la charge financière du supérieur de l’Etat aux « clients », et pour ce faire, il est nécessaire d’augmenter les frais d’inscription et de les moduler pour mettre en concurrence les formations.

Le bras armé des doctrines de l’”autonomie” et de l’”excellence” est le néomanagement, qui repose sur trois principes:

  1. faire coproduire les réformes de dépossession par ceux-là même qui en sont les victimes ; le processus de contrôle est désigné par antiphrase d’« incitation » et de « bottom-up ».
  2. systématiser l’évaluation comme instrument de contrôle, de sorte que chacun soit sans arrêt placé en situation d’occuper la position d’évaluateur et d’évalué.
  3. systématiser l’usage du “ranking” de sorte à faire apparaître artificiellement un marché qui n’a pas la moindre réalité tangible, jusqu’à le faire exister dans l’imaginaire collectif.

 5 Le programme

M. Macron se propose de poursuivre ce programme cohérent entamé pendant les deux derniers quinquennats. Concernant l’”autonomie” administrative, il propose de déréguler les statuts des universités pour accélérer le processus de différenciation. Il s’agit en particulier de déréguler la composition des instances dirigeantes et l’organisation interne, pour achever la dépossession des universitaires sur leur métier. Il propose de faire recruter les présidents d’université par des jurys internationaux (fiction d’une “norme internationale”), hors de toute élection par la communauté universitaire. Concernant l’« autonomie » de gestion des ressources humaines, M. Macron propose la suppression du Conseil National des Universités et souhaite confier aux présidences le soin du recrutement et de la négociation salariale. Il envisage de ne plus recourir au statut de fonctionnaire, et de réformer plus généralement toute la fonction publique. La suppression d’un recrutement par une instance scientifique, élue par les pairs, constitue une attaque obscurantiste majeure contre les libertés académiques. Concernant l’« autonomie » pédagogique, M. Macron, comme M. Fillon, souhaite introduire la sélection et déréguler l’offre d’enseignement, en maintenant un pilotage incitatif fort. Concernant l’”autonomie” financière, M. Macron se prononce contre l’augmentation des frais d’inscription, hormis pour les étudiants étrangers, mais prévoit cependant de créer les conditions de dérégulation permettant aux universités de procéder à ces augmentations. M. Macron souhaite en finir avec la répartition des moyens sur la base d’un algorithme aveugle. Comme M. Fillon, il prône l’allocation de moyens par le ministère sur une base contractuelle, en fonction de résultats obtenus en matière d’insertion professionnelle, de recherche et de management. M. Macron souhaite supprimer 120 000 emplois publics. Il n’envisage pas d’augmenter le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche (ce qu’il qualifie par antiphrase de “sanctuarisation”), alors même que les effectifs étudiants vont progresser de 3 % par an et le glissement vieillesse technicité de 1% par an, et qu’il prévoit l’augmentation des lignes budgétaires destinées au financement ou à la défiscalisation d’entreprises privées — par exemple, en constituant un fond de 10 milliards d’euros pour l’industrie du futur. M. Macron prévoit donc, pour compenser les baisses budgétaires pour l’université et la recherche universitaire, d’élargir l’accès aux ressources propres (créations de filiales, accroissement des capacités d’emprunt, partenariats public-privé, élargissement du nombre de formations éligibles au titre de la formation professionnelle…)
Concernant la politique d’”excellence”, M. Macron souhaite poursuivre la politique de regroupement et “assumer une différenciation plus forte des établissements, avec des universités "d'excellence en tous points, qui devront briller à l’échelle internationale et des universités de proximité, dépositaires de la confiance des familles et des entreprises". Dans ce contexte, il entend créer 80 000 places supplémentaires dans de nouvelles filières courtes professionnalisantes proposées, en lien avec les branches professionnelles, dans ces collèges universitaires de proximité.
Concernant le néomanagement, M. Macron souhaite imposer de nouvelles évaluations aux individus (évaluation des universitaires par les étudiants, les familles et les managers) et aux structures (évaluations sur la base des taux de réussite et des taux d’intégration professionnelle; évaluation de la qualité des recrutements).  Il entend conserver le pilotage centralisé de la transformation structurelle au moyens des mécanismes incitatifs : investissements d’avenir et dialogue contractuel sur les moyens.

6 En résumé

Le programme de M. Macron pousse la logique néolibérale un cran plus loin encore que M. Fillon, avec la suppression du Conseil National des Universités et la destruction méthodique de pans entiers des libertés académiques. S’ajoute à ce programme destructif, qui prolonge celui poursuivi depuis dix ans, la perspective de subir, bien plus encore que par le passé, les pratiques clientélistes des lobbies gestionnaires et la mainmise du groupe Marc Bloch sur le supérieur. L’usage permanent d’une novlangue managériale et la confusion permanente entre science et technique achèvent de rendre désagréable le programme destructeur de M. Macron.

[1] M. Macron entend par exemple imposer la réforme du droit du travail par ordonnances.
https://www.mediapart.fr/journal/france/100417/croquis-macron-dans-sa-derniere-ligne-droite
Il entend créer un nouveau “conseil stratégique de la recherche et de l’innovation, rattaché au président” pour piloter la recherche depuis l’Elysée, par dessus le serétariat d’Etat.

[2] Nous renvoyons à notre billet consacré à la question du Front National:
http://www.groupejeanpierrevernant.info/#FrontNational

Le programme de Mme Le Pen est indigent. Les rares éléments précis (sélection à l’entrée de l’Université, augmentation des frais d’inscription pour les étrangers, recentrage du baccalauréat sur quatre matières,…)  figurent également dans les programmes de M. Fillon et de M. Macron:
http://www.letudiant.fr/educpros/entretiens/marine-le-pen-seul-le-merite-scolaire-doit-etre-un-critere-de-selection.html
Il faut s'inquiéter de la diffusion des lieux communs d'extrême-droite associant les problèmes de l'école à l'immigration jusque, dans les milieux universitaires:
http://uneheuredepeine.blogspot.fr/2017/03/lorigine-des-inegalites-dorigine.html
[3] Pour construire leur rapport, Mme Doucet et M. Apparu ont auditionné presque exclusivement la composante gestionnaire de l’Université :
http://www.assemblee-nationale.fr/14/rap-info/i4062.asp

[4] La tribune est reproduite ici :
https://groupedu4avril.wordpress.com/la-tribune/
La pétition est maintenant fermée à la signature :
https://www.change.org/p/tribune-le-changement-%C3%A0-l-universit%C3%A9-et-dans-la-recherche-c-est-maintenant

[5] Le site http://marcbloch2012.fr a été fermé en prévision de l’élection présidentielle 2017. La dépêche AEF reste disponible encache.

[6] http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportMerindol.pdf

[7] Enquête sénatoriale sur le Crédit Impôt Recherche (CIR) :
https://www.senat.fr/commission/enquete/detournement_du_credit_dimpot_recherche.html
Voir aussi la synthèse sur le CIR qui en précise le montant :
http://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/Rapports/85/7/1._Synthese_CIR_Publication_334857.pdf
Voir enfin le rapport de Sciences en Marche sur le dispositif :
http://sciencesenmarche.org/fr/wp-content/uploads/2015/04/RapportSenat_SeM.pdf

[8] Même Mme Musselin, en général louangeuse des réformes néolibérales en cours depuis 10 ans, se range à l’évidence et reprend maintenant les arguments que nous développons depuis 2012 :
Christine Musselin, La Grande Course des universités, Presses de Science Po.
http://www.pressesdesciencespo.fr/fr/livre/?GCOI=27246100383210

[9] M. Hetzel est gestionnaire de formation (sa thèse portait sur "design management et constitution de l'offre"). Il a cessé après cinq ans de carrière l’enseignement et la recherche pour devenir manager à temps plein, puis politicien (directeur de laboratoire, recteur, conseiller, directeur de la DGESIP, député du Bas-Rhin) mais demeure fin connaisseur de la partie institutionnelle du supérieur. M. Hetzel fut l’auteur d’un rapport en 2006 :
http://groupejeanpierrevernant.info/RapportHetzel.pdf

[10] M. Belloc est conseiller stratégique de la direction générale de SKEMA Business School, après avoir été conseiller au cabinet de M. Sarkozy. Il a été à l’origine du rapport commandé à M. Aghion et M. Cohen, rapport qui théorise l’”autonomie”. Il a lui même écrit un rapport sur le statut des enseignant-chercheurs :
http://groupejeanpierrevernant.info/RapportBelloc.pdf
M. Belloc s’exprime de manière répétitive dans Les Echos :
https://www.lesechos.fr/journalistes/index.php?ihttp://groupejeanpierrevernant.info/RapportHetzel.pdfd=73359

[11] http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportAttali.pdf

[12] M. Rugy est ce qu’il est convenu d’appeler un maroquiniste. Il n’a pas le moindre lien — pas même un rapport parlementaire — avec l’éducation.

[13] Ancien président de l’université Paris 7, alors proche de l’UMP et de M. Descoings, M. Berger est connu pour un désastreux Partenariat Public Privé (PPP) souscrit pour son université, et destiné à lui attirer les bonnes grâces de Mme Pécresse. Devenu strauss-khanien en 2009, il intègre le Groupe Marc Bloch, puis devient aubryste à la chute de M. Strauss-Khan avant de devenir conseiller élyséen pour l’éducation de M. Hollande. Depuis l’Elysée, il fait créer un poste de direction au CEA à son intention, poste qu’il occupe aujourd’hui.

[14] M. Coulhon a été vice-président de la Conférence des présidents d’université (CPU), conseiller spécial puis directeur adjoint du cabinet de Valérie Pécresse. Il a supervisé en 2008 l’application de la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (loi LRU). Toujours sous le gouvernement Fillon 2, il a ensuite été en charge du programme “campus d'excellence” au Commissariat général à l'investissement (CGI). Il est devenu président de la ComUE “Paris Sciences et Lettres“ suite à un coup de force du président du CNRS, M. Fuchs, et du directeur de l’ENS, M. Mézard, contre Mme Canto-Sperber. Sa mandature a été marquée par le salaire de 180 000 € qu’il s’est fait voter par boucle mail en novembre 2015 :
http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/l-elitisme-de-paris-sciences-et-lettres-chahute-en-cneser.html
Dans la période récente, son obsession a été le classement de Shangaï :
http://www.letudiant.fr/educpros/entretiens/coulhon.html
en poussant l’absurdité jusqu’à monter une cellule chargée de calculer le classement virtuel de PSL dans Shangaï (ce classement qui ne reconnaît que les universités, de sorte qu’aucune ComUE n’y est classée, et en particulier PSL, qui ne comprend aucune université) :
http://www.lemonde.fr/campus/article/2016/10/05/si-les-universites-francaises-fusionnaient-a-quoi-ressemblerait-le-classement-de-shanghai_5008838_4401467.html

[15] La présentation a eu lieu dans un établissement public (INRIA Grenoble), dix jours avant le premier tour :
http://www.lalibre.be/actu/france/quand-macron-decouvre-son-programme-pour-l-enseignement-et-avoue-ne-pas-le-comprendre-video-58f25bddcd70812a657483d8
Seul moment marquant du discours, et aveu: «Mon équipe m'a préparé un texte dont la subtilité mériterait que je le lise comme un entomologiste pour ne froisser personne. Comme je n'arrive pas à être convaincant en ânonnant des textes lus, je suis obligé d'être sincère et de vous dire ce que je pense et donc ce que je vais faire si je suis élu. Je suis tout à fait favorable à ce qu'on construise de nouveaux modèles de gouvernance. (...) Ces nouveaux modèles pourront être mis en place à l'initiative des acteurs eux-mêmes et assureront une plus grande souplesse (blanc). Je vous lis ce qu'on a m'a mis… (blanc) dans la composition des instances dirigeantes et dans les modalités d'organisation interne (blanc). Initialement je n'ai pas compris cette phrase. Moi, la relation que je veux instaurer avec vous, c'est plutôt une relation de clarté pour qu'on puisse agir efficacement.”

[16] Il est impératif pour comprendre les doctrines de l’”autonomie” et de l’”excellence” de lire le rapport :
http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportAttali.pdfwww.groupejeanpierrevernant.info/RapportCohenAghion.pdf
et de prendre connaissance de la présentation Powerpoint faite à Mme Pécresse :
www.groupejeanpierrevernant.info/SlidesAghion.pdf

[17] Tout ou presque est euphémisé, la suppression de 120 000 postes de fonctionnaires comme la suppression de l’impôt sur les patrimoines financiers (ISF). Seuls les lecteurs du journal Les Echos ont droit à la franchise :
https://patrimoine.lesechos.fr/impots/impots-revenu/0211917826329-fiscalite-de-l-epargne-le-programme-demmanuel-macron-2075385.php La question de la régulation financière est soigneusement évitée :
http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/emmanuel-macron-et-la-finance-plus-qu-un-probleme-personnel-652325.html
alors même que M.Macron a torpillé le projet de loi de séparation des activités bancaires entre banques de dépôts et banques d'investissement :
http://www.latribune.fr/opinions/20140131trib000813011/separation-bancaire-la-defaite-de-la-democratie.html
La question du report de l’âge de la retraite est contournée :
http://www.arretsurimages.net/breves/2017-03-02/Pisani-Ferry-chef-d-orchestre-hesitant-du-programme-de-Macron-id20477
Le cadrage macro-économique, enfin, reste totalement flou. M. Macron propose 60 milliards € d’économie sur la dépense publique tout en faisant un plan d’investissement public de 50 milliards €, ce qui implique des coupes dans les prestations sociales et les dépenses de personnel. Rien n’est mentionné sur les moyens d’économiser 10 milliards € sur l’assurance chômage, 25 milliards € sur la sphère sociale et 15 milliards € sur l’assurance-maladie.

[18] On reconnaît là le motif du dogme central du néolibéralisme: la mise en concurrence des individus, des territoires et des structures comme principe d’optimisation. Le rapport Attali-Macron (voir note 11), paru un an après la crise de 2007 engendrée par la dérégulation bancaire, réussit ainsi l’exploit de prédire le retour au plein emploi en 2012. Le rapport Aghion-Pisany-Ferry-Cohen affirme, lui, que "La dérégulation financière ne semble pas avoir d’impact significatif sur le chômage." quand la crise de 2007-2008 a engendré en France une augmentation du chômage de 75%.

Élections présidentielles : la lutte des places. (2/3)

 

Copier ce lien pour citer ce billet.

Deuxième partie. Le chat de Schrödinger.

Plus personne, hormis les candidats à l’élection présidentielle, ne fait mine de croire ni à l’Homme providentiel ni aux calculs relevant plus du Pari Mutuel Urbain que de la démocratie. Pour notre part, nous estimons nécessaire le temps de la délibération, temps fondé sur des faits objectivés et référencés et sur des propositions de politiques publiques. C’est peu dire que M. Macron ne nous facilite pas la tâche que nous nous sommes assignée : décrire précisément les programmes des différents candidats pour l’Enseignement Supérieur et la Recherche.

Une partie de la difficulté provient de la nature même du mouvement populiste de M. Macron [1] : il ne possède qu’une base électorale restreinte (les quelques 6% d’électeurs sociaux libéraux) et doit donc l’élargir en obtenant le consentement de groupes sociaux aux intérêts divergents à son entreprise d’adaptation du pays à un capitalisme de type Silicon Valley [2], fait d’exaltation de l’individu, de start-up numériques, de GAFA, de mondialisation néolibérale [3] et de New Public Management. Pour ce faire, la start-up césariste de M. Macron utilise les techniques usuelles du marketing pour promouvoir le “produit” Macron, à commencer par la surexposition médiatique [4]. Le corps électoral est découpé en segments de marché travaillés séparément sur la base de questionnaires destinés à trouver les slogans les plus efficaces [5]. Ainsi, la tirade en Algérie sur la colonisation comme “crime contre l’humanité” n’est-elle contradictoire qu’en apparence avec celle exaltant un “roman national” qui salue “les éléments de civilisation” de cette même colonisation [6]: elles ne s’adressent pas aux mêmes segments électoraux. Autre exemple, l’engagement a été pris auprès de la FAGE de “confier la gestion de la protection sociale étudiante à l’assurance maladie” tandis que M. Macron saluait, lors d’une rencontre avec l’Emevia et lors de son audition par la Mutualité française, la qualité de gestion des mutuelles étudiantes et leur rôle dans la prévention [7]. Si les unes travaillées [8,9] des hebdomadaires constituent le gros du travail de l’opinion, aucune niche électorale n’est négligée, pas même les chasseurs, à qui la réouverture des chasses présidentielles de Chambord  [10], haut lieu de la Françafrique, a été annoncée avec force clins d’œil appuyés pour conspuer l’écologie, quelques jours seulement après avoir déclaré à WWF [11]: “On pense parfois qu'on est nomade, qu'on est dans un monde où tout va bien car on peut gagner de l'argent, mais à la fin on revient quelque part, quand on est blessés, malades. On est tous des enracinés, il y a des arbres, des rivières, des frères et des soeurs et c'est ce commun notre trésor.” Identifie-t-on un segment électoral réceptif au discours de défiance envers la médecine? M.Macron salue aussitôt un personnage obscurantiste, radié de l’ordre des médecins, connu pour sa pétition contre la vaccination soutenue par l’extrême-droite [12]. Bien plus qu’un chat de Cheshire, M.Macron a ainsi toutes les apparences d’un chat de Schrödinger, constitué d’états superposés. La “Révolution” annoncée est peut-être là, dans cette synthèse entre Robert Hue, Alain Madelin, François Rugy et Xavière Tiberi, pour ne citer que quelques noms [13].

La production d'énoncés contradictoires est cependant plus un symptôme qu’une habitude. Le messianisme de M. Macron reposant sur le récit (storytelling) d’une pacification de la société par l’indifférenciation politique, son discours se compose le plus souvent d’énoncés ouverts, euphémisés, cotonneux, à la logique évanescente [14] destinés avant tout à nier tout antagonisme économique et social. Le programme pour l’enseignement supérieur est un modèle du genre, qui s’intitule : “donner aux universités une autonomie réelle”. L’adjectif “réel” est utilisé ici comme joker, laissant au lecteur la charge de lui conférer le sens qu’il souhaite. Plus généralement, les adjectifs “véritable”, “vrai” et “réel” sont devenus, dans leur usage politique, les marqueurs d’une falsification du discours : créer un changement apparent là où l’intention est de poursuivre dans la continuité la logique dominante. Dès lors, existe-t-il une manière de mettre au jour les politiques publiques qui se cachent derrière les lieux communs du type “Faire de la recherche une priorité nationale” ou “Libérer l’énergie des universités” ? Nous entendons montrer que les politiques publiques qui seront mises en œuvre par M. Macron s’il était élu sont “décidables” sur une base rationnelle et factuelle. Nous procéderons en considérant rétrospectivement le programme de M.Hollande en 2012 puis nous utiliserons discours, entretiens et rapports écrits pour redonner au programme de de M. Macron sa cohérence.

Il fut un temps où la mode n’était pas au “storytelling” et aux “faits alternatifs”. Aussi, dans son discours de politique générale du 9 avril 1986, M. Chirac annonça simplement le contenu du projet de loi Devaquet :
« Dans l’enseignement supérieur, le principe d’autonomie doit être définitivement concrétisé tant à l’entrée - au moment de la sélection des étudiants - qu’à la sortie - au moment de la délivrance des diplômes. L’autonomie doit aller de pair avec un allègement des structures universitaires […] Cette rénovation de l’Université suppose l’engagement sans réticence de tous les enseignants et chercheurs de l’enseignement supérieur ; elle passe par une abrogation rapide de la loi sur l’enseignement supérieur de 1984 [15] »
Ce discours fut à l’origine du basculement du mot “autonomie”, jusqu’alors porteur de radicalité et d’émancipation, vers son acception managériale actuelle.

Le programme de M. Hollande en 2012 pour l’Université et la recherche a été annoncé lors du discours au Biopôle de Nancy [16]. Il dénonçait l’accumulation de nouvelles structures. D’autres furent ajoutées. Il dénonçait la mise en concurrence généralisée des territoires, des universités, des enseignants-chercheurs. Elle fut démultipliée. Il pointait les disparités et les déséquilibres des Investissements d’Avenir. Le Commissariat Général à l’Investissement (CGI) devint le lieu d’une démolition sans précédent du service public universitaire. M. Hollande proposait de réduire le rôle de l’ANR en augmentant les crédits récurrents et dénonçait le triplement du Crédit Impôt Recherche (CIR) pendant le mandat de M. Sarkozy. Les niches fiscales représentent aujourd’hui 55% des crédits budgétaires rattachés à la la mission Recherche et enseignement supérieur (MIRES) [17]. M. Hollande annonça la compensation intégrale des charges transférées aux universités. Les postes promis ne furent, en réalité, que des relèvements de plafond d’emplois, non financés. Il annonça des Assises de l’enseignement supérieur et de la recherche pour que “le dialogue, l’écoute, le respect, la considération retrouvent leur droit”. Les universitaires en furent exclus. M. Hollande dénonça les atteintes aux libertés académiques et le règne des présidents “patrons” [18], promettant une réforme de la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU). La loi Fioraso éloigna les lieux de décisions des unités de recherche et des amphithéâtres, dépossédant les universitaires de tout contrôle sur leur métier. Cette disjonction entre programme et réalité des politiques publiques a une origine simple : le programme de M. Hollande reprenait les propositions émises par la commission Enseignement Supérieur et Recherche (ESR) du parti socialiste, composée alors de quelques deux cent cinquante universitaires et chercheurs actifs. Le programme appliqué par M. Hollande est celui composé par les lobbies gestionnaires qui, ayant accompagné avec zèle les réformes du quinquennat de M. Sarkozy, ont transité par l’entourage de M. Strauss-Kahn avant de rejoindre M. Hollande.

Comment aurions-nous pu savoir en 2012 ce qui nous attendait? Il aurait fallu suivre les écrits et les mouvements des gestionnaires réunis en 2012 sous le nom “groupe Marc Bloch” pour retrouver après l’alternance les places qu’ils occupaient pendant le mandat de M.Sarkozy. On les retrouve sans surprise aujourd’hui dans l’entourage de M. Macron et dans les réunions des comités locaux En Marche. Il convient donc de reconstituer les programmes de politique publique dans leur cohérence temporelle en utilisant les écrits de ceux qui gravitent autour des candidats.

Après l’échec de la loi Devaquet [19], la ligne néolibérale a fait son retour en décembre 2007, lorsque la revue Esprit a, sous la direction de M. Lichtenberger et de M. Macron, fait paraître un numéro intitulé “Universités : vers quelle autonomie ?” [20]. On y entre dès l’introduction dans la fiction performative: “Pourquoi les présidents d’université se sont-ils imposés comme les principaux interlocuteurs des pouvoirs publics sur ce sujet en quelques années ? Quelles sont leurs visions stratégiques ? Que signifient les rapprochements à l’œuvre au sein des pôles de recherche et d’enseignement supérieur ou à travers des alliances stratégiques, voire des fusions ? Comment intègrent-ils la mobilité internationale parmi leurs préoccupations ?”.

Arrêtons nous sur le parcours M. Lichtenberger, non en soi, mais en ce qu’il constitue l’archétype des parcours des gestionnaires lobbyistes. On chercherait en vain les travaux de recherche et l’habilitation à diriger des recherches (HDR) qui ont permis à M. Lichtenberger de devenir professeur d’université. Il parvient malgré tout à être qualifié (avec une voix de majorité) au Conseil National des Universités (CNU) grâce à ses réseaux CFDT.  Une fois franchi de justesse le barrage de la seule instance qui limite localisme, népotisme, clientélisme et copinage, M. Lichtenberger devient une figure centrale du “Far-East”: président de Marne la Vallée, puis président du PRES Université Paris-Est, et toujours conseiller à la conférence des présidents d’universités (CPU). Il a également été en charge des questions "emploi et égalité des chances" au Commissariat général à l'investissement (CGI) — où il s'est fait prendre à faire fuiter la réponse à un appel à projets d'un des compétiteurs. M.Lichtenberger, âgé de plus de 70 ans comme la plupart des proches de M.Macron, est une des figures majeures du groupe Marc Bloch. Il est également le mentor du groupe "Enseignement supérieur" de Terra Nova, dont les rapports ont contribué notablement à la doctrine de l’”autonomie” [21]. Il convient de relire le rapport programmatique Lichtenberger-Aidara publié pour préparer la présidentielle de 2012 [22,23] et de prêter la plus grande attention à sa dernière contribution [24] intitulée “Pour un acte 2 de l’autonomie des universités” qui explicite nombre de propositions de M.Macron.

La doctrine néolibérale de l’”autonomie” apparaît dans sa plénitude dogmatique à l’occasion du rapport Aghion-Cohen, paru en préparation de l’élection de M. Sarkozy [25]. Ce rapport prétend à une certaine scientificité, comme le montre l’usage — scientiste et sans rapport avec la moindre réalité — d’une mathématique indigente supposée “démontrer” la rationalité de la politique de coproduction de la dépossession par ceux qui la subissent (politique d’”excellence” par multiplication des “appels à projets”). M. Aghion a, depuis, participé aux travaux dirigés en siégeant dans le jury des Investissements d’Avenir. Quiconque souhaite comprendre le programme de M. Macron pour l’enseignement supérieur et la recherche, conçu entre autres par M. Aghion et M. Cohen, doit lire ce rapport pour prendre connaissance du corpus doctrinal et de sa finalité : la création d’un grand marché de l’enseignement supérieur. Les composantes de l’”autonomie” et les moyens de la faire accepter insidieusement par les universitaires y sont décrits par le menu : mise en concurrence des étudiants (sélection), mise en concurrence des universitaires (omniprésence de l’évaluation), mise en concurrence des cursus (autonomie pédagogique), mise en concurrence des universités, différenciation salariale et recrutement par les présidents d’université, différenciation des établissements entre établissements d’enseignement privatisés et universités de recherche, intégrant les chercheurs après disparition des organismes de recherche de type CNRS, autonomie budgétaire (université payante et système de chèque éducation).

L’articulation entre la doctrine néolibérale de l’”autonomie” et la politique de regroupements est apparue à l’occasion du rapport Attali-Macron commandé par M.Sarkozy [26], qui reprend, sous forme de propositions précises, le rapport Aghion-Cohen. Nous reviendrons dans le troisième volet de ce billet sur les “experts” choisis par M. Attali dans sa commission. L’idée de regroupements transitoires ayant une structure fédérale apparaît début 2012 dans un texte de M. Merindol écrit en préparation de l’élection présidentielle [27], sur la base de son expérience de fusion à Strasbourg. Elle est rendue publique — si l’on peut dire, puisqu’il s’agit d’une tribune parue dans AEF — par le groupe Marc Bloch [28]. Alors que cette mesure ne figure pas dans le programme de M. Hollande, ce sera le cœur de la seule loi du quinquennat pour l’Université. Du reste, c’est le groupe Marc Bloch qui la mettra en œuvre au ministère (M. Collet, directeur de cabinet de Mme Fioraso ; Mme Bonnafous-Dizambourg, DGESIP ; M. Carrière, conseiller spécial de celle-là) avec l’appui de l’Elysée (M. Merindol puis M. Berger, par ailleurs rapporteur des “Assises”, ont été conseillers de M. Hollande) et de la Conférence des Présidents d’Universités présidée par M. Salzmann. Le programme réel du quinquennat de M. Hollande pour l’Université et la recherche, dans la continuité parfaite de celui de M. Sarkozy, était donc bien accessible à quiconque aurait alors voulu en prendre connaissance.

Nous disposons donc d’une méthode fiable pour déterminer les politiques publiques que  M. Macron mettrait en œuvre lors d’un hypothétique quinquennat, et pour comprendre ce qui se cache derrière ces énoncés :
"Je vais être assez radical sur ce sujet. C'est vrai qu'on n'a jamais donné une vraie autonomie aux universités. Ce qu'avait porté Nicolas Sarkozy en 2007 était courageux, il avait raison mais il n'est pas allé au bout y compris sur les plans pédagogiques et de recrutement et il y a eu un peu une " autonomie du pauvre " qui a été construite.” [29]
Le président d'université sait mieux que quiconque quel est le bon professeur pour ses étudiants.” [30]
Dans les tuyaux : la suppression pure et simple du CNU, le Conseil national des universités, une instance chargée de la gestion de la carrière des enseignants. L’objectif d’un tel big bang? Permettre aux établissements de recruter eux-mêmes les professeurs… au salaire qu’ils souhaitent.” [31]
"Les projets des candidats à la direction des grandes universités seront appréciés par des comités de sélection composés en majorité de personnalités extérieures pour garantir leur objectivité. (...) Les sources de financement seront diversifiées en facilitant les possibilités de création de filiales universitaires, les capacités d'emprunt des universités ou encore les partenariats public-privé." [32]

[1] Outre les initiales du mouvement, la verticalité se traduit par le choix centralisé des investitures E.M. aux législatives et la signature d’un contrat valant renoncement au plein exercice de parlementaire.

[2] http://www.slate.fr/story/134492/macron-populisme-elites

[3] Nous entendons par néolibéralisme l’idéologie consistant à soumettre l’ensemble des relations humaines au marché et à la mise en concurrence :
http://www.monde-diplomatique.fr/1998/03/BOURDIEU/3609

[4] https://www.marianne.net/debattons/tribunes/oui-le-phenomene-macron-etait-bien-une-enorme-bulle-mediatique

[5] En réalité, le staff mappe, targete, benchmarke et analyse les outputs.
https://www.mediapart.fr/journal/france/030217/dans-les-rouages-de-la-macron-company

[6] http://www.lepoint.fr/politique/emmanuel-macron-la-revolution-francaise-est-nee-d-un-ferment-liberal-22-11-2016-2084962_20.php

[7] AEF, 27 mars 2017

[8] Sur les conseils de M. Niel, M. et Mme Macron sont conseillés par Mme Marchand, spécialisée dans l’émission et le contrôle de rumeurs ainsi que dans la production de photographies avantageuses de paparazzi ou du rachat de photographies gênantes :
http://www.vanityfair.fr/enquetes/articles/article-magazine-mimi-marchand-la-reine-des-people-au-chevet-des-macron/51393

[9] Les “clefs de la garde-robe” de Mme Macron ont été confiées à Mme Arnaud, DGA de Vuitton, épouse de M. Niel et fille de M. Arnaud :
http://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/photos_-_brigitte_macron_entierement_relookee_par_delphine_arnault_pour_paraitre_plus_jeune_376762

[10] http://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/macron-favorable-reouverture-chasses-presidentielles-1214683.html

[11] https://en-marche.fr/article/macron-canfin-wwf-france-discours

[12] http://www.liberation.fr/elections-presidentielle-legislatives-2017/2017/03/30/macron-perd-sa-sante-publique_1559456

[13] M.Bayrou, M.Hue et M.Madelin étaient tous trois candidats lors de l’élection du 21 avril 2002.

[14] Tout ou presque est euphémisé, la suppression de 120 000 postes de fonctionnaires comme la suppression de l’impôt sur les patrimoines financiers (ISF). Seuls les lecteurs du journal Les Echos ont droit à la franchise :
https://patrimoine.lesechos.fr/impots/impots-revenu/0211917826329-fiscalite-de-l-epargne-le-programme-demmanuel-macron-2075385.php
La question de la régulation financière est soigneusement évitée,
http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/emmanuel-macron-et-la-finance-plus-qu-un-probleme-personnel-652325.html
alors même que M.Macron a torpillé le projet de loi de séparation des activités bancaires entre banque de dépôts et banque d'investissement :
http://www.latribune.fr/opinions/20140131trib000813011/separation-bancaire-la-defaite-de-la-democratie.html
La question du report de l’âge de la retraite est contournée :
http://www.arretsurimages.net/breves/2017-03-02/Pisani-Ferry-chef-d-orchestre-hesitant-du-programme-de-Macron-id20477
Le cadrage macro-économique, enfin, reste totalement flou. M. Macron propose 60 milliards € d’économie sur la dépense publique tout en faisant un plan d’investissement public de 50 milliards €, ce qui implique des coupes dans les prestations sociales et les dépenses de personnel. Rien n’est mentionné sur les moyens d’économiser 10 milliards € sur l’assurance chômage, 25 milliards € sur la sphère sociale et 15 milliards € sur l’assurance-maladie.

[15] La loi de 1984 est connue sous le nom de loi Savary. On lira avec intérêt les propositions de M. Mitterrand en 1981 et en particulier cette unique mesure pour l’Université :
“92 - La loi Seguin-Rufenacht sur la composition des conseils d’université et d’UER sera abrogée ainsi que les décrets modifiant la carte universitaire.”
https://www.legrandsoir.info/110-propositions-du-parti-socialiste-pour-la-France.html

[16] http://sciences.blogs.liberation.fr/2012/03/15/universite-et-recherche-les-propositions-de-francois-hollande/

[17] http://www.senat.fr/rap/l16-140-325/l16-140-32517.html

[18] http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2012/04/16/education-vincent-peillon-veut-en-finir-avec-les-chefs-d-etablissements-patrons_1686306_1471069.html

[19] https://www.senat.fr/rap/l06-372/l06-3725.html

[20] Ont entre autres contribué à ce numéro, M. Béréziat, M. Lussault, M. Lichtenberger et M. Mérindol.
http://www.esprit.presse.fr/article/padis-marc-olivier-lichtenberger-yves-et-macron-emmanuel/introduction-la-rehabilitation-inattendue-de-l-universite-au-sein-de-l-enseignement-superieur-14251

[21] On pourra lire les quatre dernières notes de Terra Nova sur l’Université :
http://tnova.fr/notes/la-selection-a-l-universite-un-engagement-de-reussite
http://tnova.fr/notes/neuf-idees-pour-redonner-confiance-aux-universites-et-aux-universitaires
http://tnova.fr/notes/autonomie-des-universites-il-faut-passer-aux-travaux-pratiques
http://tnova.fr/notes/l-universite-vers-des-terres-nouvelles

[22] Alexandre Aidara & Yves Lichtenberger, "Faire réussir nos étudiants, faire progresser
la France : propositions pour un sursaut vers la société de la connaissance", Essai Terra Nova, août 2011.
http://tnova.fr/rapports/faire-reussir-nos-etudiants-faire-progresser-la-france

[23] Alexandre Aidara est référent départemental (93) et a obtenu l’investiture de En Marche pour les élections législatives.

[24] http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportLichtenberger.pdf

[25]http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportCohenAghion.pdf

[26]http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportAttali.pdf

[27]http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportMerindol.pdf

[28] Le sitehttp://marcbloch2012.fr a été fermé en prévision de l’élection présidentielle 2017. La dépêche AEF reste disponible en cache.

[29] https://www.sciencesetavenir.fr/politique/cybersecurite-et-autonomie-des-universites-cedric-villani-debat-avec-emmanuel-macron_110753

[30] https://www.lesechos.fr/elections/emmanuel-macron/0211931192780-polemique-sur-la-liberte-de-recrutement-des-enseignants-2077518.php

[31] Article de Béatrice Matthieu dans l’Express du 15 février.

[32] http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/emmanuel-macron.html

Élections présidentielles : la lutte des places. (1/3)

 

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Première partie. Lobby soit qui manigance.

La période entourant l’élection présidentielle est traditionnellement marquée par une grande activité des groupes d’influence, qui agissent pour promouvoir et défendre leurs intérêts [1]. Afin de poursuivre notre analyse des programmes politiques pour l’enseignement supérieur et de la recherche, il nous a semblé important de rassembler les informations publiques disponibles sur ces influenceurs. Les lobbies technocratiques ayant une proximité idéologique évidente avec M. Macron [2], l’occasion nous sera ainsi donnée d’éclairer d’un jour nouveau le programme de ce dernier [3] dans la seconde partie de ce billet : suppression du statut de fonctionnaire pour les universitaires, suppression du Conseil national des universités (CNU), fin du recrutement par les pairs, salaire d’embauche à la discrétion des présidences d’université, privatisations partielles, fin de l’élection des présidents d’université, déclassement des universités non “excellentes”, etc.

Il convient de procéder avec méthode en partant des lieux de reproduction des élites du pays : les pôles d’exaltation du capital culturel que sont Polytechnique (l’X) et l’ENS (ULM), et les pôles des élites scolairement dominées, mais socialement et économiquement dominantes, l’ENA et HEC [4].

Le 15 décembre 2015 a eu lieu un conseil d’administration de l’Ecole Polytechnique, qui est alors prise entre deux feux. Sur le plan managérial, deux rapports de la cour des comptes et un rapport parlementaire [5] ont pointé l’absence de “stratégie” de l’État pour cet établissement, son inadaptation à la “concurrence internationale”, sa “gouvernance” défaillante et l’absurdité de sa tutelle militaire. Le premier ministre, M. Valls, a commandé un rapport à un énarque non polytechnicien, M. Attali [6], rapport préconisant la suppression du classement de sortie, la suppression de la solde et la création d’une nouvelle “École polytechnique de Paris” englobant les grandes écoles de Saclay. Reprenant ces conclusions, M. Le Drian a annoncé le 6 juin 2015 une “révolution” à l’X, “révolution” qui a ceci de spécifique qu’on en connaît la date d’avènement : le 15 décembre 2015.

Sur le plan scientifique, l’X est également critiquée pour son archaïsme : il n’y régnait jusqu’au tournant des années 2000 aucune culture ou presque de la recherche et de l’innovation [A]; contrairement à toutes les formations d’ingénieur de par le monde, le doctorat n’y est pas la norme. La formation technique dispensée par l’X est avant tout technocratique et abstraite, fondée sur l’analogie du calcul plutôt que sur la compréhension, ce qui ne confère à ses étudiants que les qualités requises à la gestion de l’univers bureaucratique. Aussi l’intégration dans le “cluster” de Paris-Saclay est-elle encouragée par les pouvoirs publics, les ministres de tutelle en tête : ayant investi 5,3 Milliards €, l’État, à l’évidence, se doit de tenir le cap de la politique scientifique et industrielle qu’il a décidée [7].

La promesse d’une communauté de destin entre Polytechnique et la plèbe universitaire est ressentie comme une menace par les lobbies polytechniciens, qui s’activent à la mi-juillet : une “task-force” est constituée autour de M. Pringuet [8], X-Mines et président de l'AFEP, le puissant lobby des grands patrons français, très actif dès le début du quinquennat pour obtenir – avec succès – la baisse par défiscalisation du salaire socialisé (CICE) et garantir ainsi la pérennité du taux de rendement du capital. La mobilisation de président-directeurs généraux d’entreprises françaises de grande taille (CAC40 notamment) issus du corps des Mines fait merveille [9] : lors du conseil d’administration du 15 décembre 2015, les ministres de tutelle, M. Le Drian et M. Mandon, se trouvent flanqués de M. Macron. En fait de “révolution”, un statu quo est proposé qui réduit à néant les efforts pour constituer Paris-Saclay [10]. M. Macron l’accompagne, lui qui vient d’imposer des centaines de millions € de coupes à l’Université (les milliards de coupes dans le contrat de plan État-régions, les annulations de crédits, les coups de rabot…), d’une augmentation du budget de l’X de 60 millions € [11]. On voit par là que les lobbies les plus puissants sont aussi conservateurs qu’efficaces.

Les lobbies polytechniciens aiment à se présenter comme une élite éclairée par une compétence scientifique et technique authentifiée par le concours de sortie [12], au service de l’intérêt général. L’anecdote précédente montre que ce discours “progressiste”, ce mythe de l’élite guidant le peuple et cette façade de rationalité méritocratique et managériale, cachent une logique de caste et une haine de l’Université, comme lieu d’émancipation intellectuelle des classes moyennes. La conservation du système de reproduction de la “noblesse d’État” passe par tous les moyens, y compris la mise à terre d’un projet aussi important et coûteux que Paris-Saclay. Cette anecdote montre aussi que la peur du déclassement touche jusqu’aux polytechniciens, qui ont vu s’instaurer au cours des trente dernières années un décalage croissant entre “mérite” scolaire et profit social, et l’ENA devenir le centre du pouvoir. L’intervention réussie de l’AFEP auprès de M. Macron montre aussi que la perpétuation de la technostructure prime sur la rivalité entre l’Inspection des finances, nourrie par l’ENA, et le Corps des mines, alimentée par l’Ecole Polytechnique. Ces deux grands Corps conduisent à des trajectoires semblables : passage dans un cabinet ministériel pour étoffer le carnet d’adresses, puis “pantouflage” dans une entreprise privée pour faire fortune avant de contribuer sur le tard à maintenir l’emprise des grands Corps sur les instruments financiers de l’Etat : Caisse des dépôts et consignations (CDC), Banque publique d’investissements (BPI), Commissariat général à l’investissement (CGI) [13]. La mutation en cours dans ces grands Corps dépasse donc le déclassement de la science, de la rationalité et du savoir au profit du management : il s’agit de l’abandon de l’intérêt général au profit de l’intérêt privé, le récit de la compétence technique n’étant plus là que pour masquer l’idéologie néolibérale.

Post-scriptum

M. Macron (Inspection des finances) est à l’évidence une émanation de cette logique, incarnée par le groupe anonyme des Gracques et en particulier par M. Jouyet (Inspection des finances). M. Macron est entré en politique à l’occasion du rapport Attali-Macron commandé en 2008 par M. Sarkozy. Notons que M. Attali a la particularité d’être passé par le Corps des mines avant l’Inspection des finances. Le parrain en politique de M. Macron est M. Minc (Inspection des finances) qui s’était lui-même fait connaître par le rapport Nora-Minc. M. Minc, condamné pour plagiat [14], illustre bien le changement du rapport au savoir des lobbies néolibéraux : conserver l’apparence de l’érudit pour accréditer le mythe d’une sphère gestionnaire compétente au service de l’intérêt général. La tutelle sur l’organisation de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche de M. Schweitzer (Inspection des finances), nommé à 72 ans à la tête du Commissariat général à l’investissement (CGI), illustre parfaitement cet obscurantisme gestionnaire. Comme M. Minc, M. Macron a recours à la falsification pour se construire auprès des journalistes une image d’intellectuel – son échec au concours de l’Ecole Normale Supérieure semble être resté comme une brûlure cuisante. Assistant éditorial (correcteur d’épreuves) de l’ouvrage La Mémoire, l'histoire, l'oubli (Seuil, 2000), il se présente encore comme assistant de Ricœur – qui a pris sa retraite universitaire en 1981 quand M. Macron avait 4 ans – ayant entretenu de longues conversations philosophiques d’égal à égal avec celui-ci [15]. Chacune de ses tirades “philosophiques” suffit à démontrer que son DEA n’a laissé que de vagues traces mal digérées [16].

[1] Nous n’ignorons rien du champ de mines que constitue toute discussion autour des lobbies. Nous faisons nôtre cette maxime de Michel Rocard : "Toujours préférer l'hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante. Le complot exige un esprit rare". On pourra lire à ce sujet :
http://blog.mondediplo.net/2012-08-24-Conspirationnisme-la-paille-et-la-poutre

[2] Le mouvement En Marche de M. Macron est hébergé légalement par M. Bigorgne :
https://www.mediapart.fr/journal/france/070416/le-patronat-heberge-discretement-emmanuel-macron
M. Bigorgne est directeur de l’Institut Montaigne et directeur de l’officine de lobbying “Teach for France” qui promeut la privatisation de l’enseignement et en particulier les charter schools :
http://www.humanite.fr/teach-france-un-danger-pour-lecole-publique-613350
M. Fillon est lui aussi très étroitement lié à l’institut Montaigne par son ex-président, Henri de Castries.

[3]  Nous verrons comment les interventions des conseillers de M. Macron permettent d’éclairer le flou intégral, le vide communicationnel, de ce qui tient lieu à Macron de programme.
https://www.en-marche.fr/emmanuel-macron/le-programme/enseignement-superieur-recherche

[4] Pierre Bourdieu, La Noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Éditions de Minuit, Collection Le sens commun, 1989.

[5] http://www.assemblee-nationale.fr/14/rap-info/i2232.asp

[6] Il s’agit ici de Bernard Attali, qui parvient à battre le triste record de son frère Jacques dans l’incompétence en matière d’enseignement supérieur et de recherche et dans le mépris de l’Université :
https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/0211796515100-oui-saclay-pourrait-etre-un-echec-voici-pourquoi-2064626.php

[7] Lire à ce propos le rapport de la Cour des Comptes :
http://www.ccomptes.fr/content/download/98702/2251078/09-projet-Paris-Saclay-Tome-1.pdf

[8] Portrait:
http://www.liberation.fr/france/2016/03/09/pierre-pringuet-lobby-soit-qui-mal-y-pense_1438550

[9]
https://www.lesechos.fr/16/12/2015/LesEchos/22088-043-ECH_les-guerres-de-l-x.htm

[10]
http://etudiant.lefigaro.fr/les-news/actu/detail/article/la-reforme-de-polytechnique-cree-la-polemique-autour-de-l-ensemble-paris-saclay-18353/

[11]
http://www.humanite.fr/les-belles-etrennes-du-gouvernement-polytechnique-594331

[12] Alexandre Moatti, “La figure de Saint-Simon dans les discours technocratiques français”
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01306320

[13] Alexandre Moatti, “L’endogamie Etat-entreprises induite par les grands Corps (Inspection des finances, Corps des mines) : pour en finir avec ces institutions”.

https://zelites.wordpress.com/2017/05/14/feuilleton1/

[14] http://www.acrimed.org/Alain-Minc-plagiaire-servile-en-1999-serial-plagiaire-en-2013

[15] http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/09/01/emmanuel-macron-un-intellectuel-en-politique_4991027_823448.html#jhP4h9HLuGv55OpA.99%20%20voir aussi:
http://www.lexpress.fr/actualite/politique/macron-philosophe-ces-intellectuels-qui-n-y-croient-pas_1827700.html

[16] M. Macron, dans ses phases messianiques, s’est fait une spécialité d’énoncés du type : “J'ai toujours assumé la dimension de verticalité, de transcendance, mais en même temps elle doit s'ancrer dans de l'immanence complète, de la matérialité”
http://www.lejdd.fr/Politique/Emmanuel-Macron-confidences-sacrees-846746
qui alternent avec une rhétorique “indie mystique” sur la transsubstantiation et la libération d’”énergies”.

[A] Note additive. Il n'est question ici, ni d'émettre des doutes sur les très bons laboratoires de l'X, ni de qualifier les qualités scientifiques de la minorité de polytechniciens ayant choisi l'enseignement supérieur et la recherche. Soulignons en particulier que l'enseignement abstrait a indéniablement contribué à la formation de chercheurs de premier plan en mathématiques financières.

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