Parcoursup, le niveau qui baisse et la théorie des mariages stables (Partie 2/2).

 

Copier ce lien pour citer ce billet.

Auparavant, APB fonctionnait en trois journées de résultats. Avec Parcoursup, à partir du 22 mai et tous les jours, les lycéens reçoivent des propositions. C’est un processus plus fluide qui remet de l’humain dans la procédure.

Mme Vidal, le 15 mai 2018

Si vous avez manqué le début…
ParcourSup est un dispositif bureaucratique qui managérialise l’orientation et contribue à produire un contrôle normatif des subjectivités - celles des lycéens enjoints à “gérer” le peu de “capital humain » dont ils disposent avant le baccalauréat, tout comme celles des enseignants-chercheurs à qui est imposée la tâche de trier. ParcourSup a été conçu autour du dogme des “meilleurs étudiants dans les meilleurs parcours”, conduisant le plus grand nombre à subir les choix d’une minorité [1] en une sorte de tirage au sort généralisé [2]. Sur le plan technique, ParcourSup se fonde sur le dogme hayékien de la “catallaxie” selon lequel la mise en concurrence est seule à même de faire émerger l’efficience, au contraire d’APB qui se fondait sur un algorithme d’optimisation rationnelle [3].

C’est pourquoi, pour nos « démocrates » techno-populistes, l’enseignement coûte toujours trop cher puisque de toute manière la crétinisation par la communication remplace avantageusement la caporalisation d’antan.

Gilles Chatelet, “Vivre et penser comme des porcs.”

L’analyse technique de ParcourSup laisse deux questions pendantes. Avec quelle intention le ministère de l’Innovation s’est il fourvoyé dans une réforme aussi mal ficelée techniquement? Comment expliquer l’adhésion apparente d’une partie significative des collègues au processus en cours, ou une résignation schizophrène qui revient au même ?

Pour analyser la logique profonde des réformes du Baccalauréat et de la licence, nous ne pouvons nous fier aux éléments de langage du ministère [4] entre panique [5] et menace [6]. Il faut donc faire le pari qu’il existe une cohérence d’ensemble des réformes à l’échelle de la décennie, portée par une haute fonction publique inamovible [7]. Cette idée est accréditée par le fait que ces réformes ont été théorisées par Aghion et Cohen en 2004 [8], et intégrées de manière programmatique dans le rapport Attali-Macron de 2008 [9]. Le projet de long terme, la création d’un marché de l’enseignement supérieur et de la recherche, progresse ainsi par étapes cohérentes à chaque fois qu’une “fenêtre de tir” [10] le permet. Pour créer du marché, la gouvernementalité néolibérale suppose que l’Etat procède avec systématisme à la mise en concurrence des individus (ici, les étudiants ; dans quelques mois, les universitaires à l’occasion de la réforme des statuts) et des structures (ici, les formations et, derrière elles, les universités). Or, il n’y a de pas de marché possible là où l’égalité prévaut — et donc l’homogénéité. Pour qu’il y ait marché, il faut qu’il y ait de la différence, de l’inégalité, du gradient de champ. Créer du marché suppose donc de différencier les formations, les établissements et les valeurs des individus, transformés en entrepreneurs d’eux-mêmes — ce à quoi ParcourSup contribue.

Il faut rendre plus souples, plus respirants les diplômes nationaux.

Mme Vidal, le 18 mai 2018

Les réformes en cours suppriment de facto le baccalauréat, qui procédait d’une volonté de certification homogène à l’échelle nationale et constituait un rituel de passage vers l’âge adulte. Dans ParcourSup, ce diplôme est remplacé par une évaluation du “capital humain” [11] des élèves — de leur “portefeuille de compétences” mais aussi de leur origine sociale, de l’emplacement et de la réputation de leur lycée [12], de leur capital culturel et social, etc. Par compétence, il convient ici d’entendre ici des éléments de technicité ou de conformité comportementale qui soient potentiellement évaluables en se passant d’enseignants : la dévalorisation des diplômes nationaux vise ainsi à déposséder les enseignants d’un de leurs rôles : la certification qualitative de l’acquisition de savoirs et de grammaires de pensée.

La suppression effective du baccalauréat précède une phase de secondarisation de la licence, dans un vaste mouvement de régression de la qualité de la formation proposée au plus grand nombre — un sherpa de M. Macron lui avait ainsi proposé la punchline : “l’enseignement supérieur, c’est le lycée du 21ème siècle.” [13]. Cette secondarisation est la grande affaire du quinquennat, et suppose la différenciation entre établissements “de recherche visible internationalement”, dotés de formations exigeantes, et collèges universitaires paupérisés. Elle permet la différenciation des statuts des universitaires, et même leur dérégulation complète, avec soumission à la techno-bureaucratie universitaire chargée du recrutement et de l’évaluation, et généralisation de la précarité [14].

La stratégie de différenciation du supérieur repose sur un principe gestionnaire que nous baptiserons “principe du Premium” [15]. Il s’agit de dégrader ce qui constituait un bien commun ou un service public, rendu au plus grand nombre [16], en vendant en offre Premium, ce qui était auparavant un commun, institué sur un principe de solidarité. On pourrait reformuler ce principe comme suit: il n’est pas de problème généré par le néolibéralisme dont il ne prétende être la solution. Or, ce principe a été en application au collège et, surtout, au lycée depuis le tournant néolibéral des années 1980, avec la dégradation que chacun peut constater, dont l’énonciation nécessite une rigueur méthodologique. Il ne saurait être question ici de taux de diplomation — l’indicateur quantitatif de ce que la novlangue appelle la “réussite” étudiante. En effet, si le problème du “niveau” était réductible au taux de diplomation, il suffirait pour le régler de remettre le diplôme en même temps que l’inscription [17].

La question réelle est donc celle du niveau de formation de la population [18]. On connaît le paradoxe établi par Baudelot et Establet [19] sur la période allant de la Seconde Guerre mondiale au tournant néolibéral des années 1980. Si le niveau exigé pour l’obtention d’un diplôme (niveau du baccalauréat, de la Licence et de la Maîtrise, selon une analyse de champ dite « eulérienne ») ont effectivement baissé légèrement pendant cette période, les connaissances et les capacités d’analyse ont augmenté dans chaque tranche de la population (les 1%, 10%, 99% des individus les plus instruits, selon une analyse de trajectoire dite « lagrangienne »). Cette période coïncide précisément avec la phase de démocratisation de l’enseignement supérieur [20]. Depuis le milieu des années 1980, les mesures montrent au contraire une chute du niveau de formation de la population [21] et surtout, un creusement des inégalités, dans une phase, pourtant, de fort ralentissement du processus de démocratisation [22]. De fait, on peut retracer, discipline par discipline, comment et avec quels arguments [23] le contenu des programmes a été décalé — typiquement de 2 ans en 30 ans dans les matières scientifiques — en sacrifiant en particulier les enseignements du raisonnement dans les différentes grammaires de pensée. Les enseignants en première année de Licence ont ainsi constaté, systématiquement et sans le moindre doute possible, les décrochements de niveau à chaque réforme des programmes de secondaire.

On en arrive donc au paradoxe central de l’adhésion d’une fraction des universitaires aux réformes en cours, adhésion qui tient essentiellement à ce problème réel : le niveau des étudiants et la compatibilité des enseignements de type universitaire avec le niveau de formation au sortir du lycée. Pourtant, la secondarisation de la licence et la suppression graduelle de la certification procèdent de la même logique que celle qui a prévalu dans le secondaire pendant trente ans, avec cette différence que chacun en connaît cette fois les conséquences par avance : délitement rapide du niveau de formation du plus grand nombre et explosion des inégalités [24]. Pourtant, tous les universitaires savent que les problèmes imputés à l’Université sont avant tout des problèmes du primaire et du secondaire, avec un déterminisme fort entre le niveau d’acquis en sixième et la suite du parcours scolaire [25]. Pourtant, tous les enseignants savent que la guerre scolaire qui va s’intensifiant n’est que la traduction dans le champ éducatif du règne de l’homme privatisé et de la mise en concurrence généralisée et de leur corollaire: l’extension du règne de l’insignifiance, du conformisme et du vide de sens. Et s’il fallait chercher une raison profonde à la dégradation de la situation depuis le tournant néolibéral des années 1980, ce serait sans doute ce trait distinctif de l’air du temps : l’éducation n’est plus investie comme éducation ni par les éducateurs, ni par les parents, démissionnaires, ni par les élèves.

Nous reviendrons dans un prochain billet sur la dualité entre Université et grandes écoles, dualité qui provoque elle aussi une adhésion paradoxale aux réformes en cours depuis 11 ans. Comment interpréter les tentatives avortées d’unification du système à l’occasion des regroupements universitaires? Par quels moyens revaloriser l’Université, qui produit l’essentiel de la recherche, par rapport à des grandes écoles qui proposent des formations chères et, à quelques rares exceptions, de piètre qualité ? Comment juguler ce gigantesque gâchis que constituent les écoles de commerce et de management [26] ? Comment redonner une formation scientifique aux élèves des écoles d’ingénieur [27] ?

[1] Analyse des conséquences de la mise “en attente”:
Parcoursup, les licences en attente
Les estimations du nombre d’étudiants n’ayant aucune proposition le 22 mai va de 100 000 pour la CPU à 450 000 pour la Cour des Comptes, qui a alerté sur la défaillance prévisible du système d’affectation Parcoursup dès octobre 2017 (pp. 24 et 25):
Rapport sur l'admission post-bac
Le ministère annonce, pour sa part, 270 000 candidats sans la moindre proposition à la fin des épreuves du baccalauréat, mi-juin, ce qui corrobore l’estimation de la Cour des Comptes:
Les derniers ajustements de la plateforme avant les premières réponse le 22 mai

[2]Les notes de contrôle continu ne constituent pas une mesure d’aptitude fiable, loin s’en faut : sans entrer dans les problèmes fondamentaux posés par toute certification, chacun peut se convaincre que les notes de contrôle continu sont entachées d’erreurs systématiques fortement dispersées. Dès lors, pour la majorité des étudiants qui ne sont pas dans les 20% les meilleurs, le dispositif ParcourSup sera sensiblement équivalent à un tirage au sort de la formation proposée parmi les vœux du candidat. Parcoursup, un tirage au sort généralisé

[3] Les règles de mise en concurrence écrites par les hauts fonctionnaires du ministère ont servi de cahier des charges pour la transcription algorithmique de ParcourSup, supervisée par M. Gimbert, chargé de recherche au CNRS et chargé de mission au ministère. Mme Mathieu, directrice de recherche au CNRS et professeure au Collège de France, a également assuré une communication de crise dans l’article n° 120428 de News tank. Cette entrevue confirme l’absence d’anticipation du fonctionnement dynamique du dispositif, du fait, en particulier, de la modélisation grossière de la stratégie des candidats. Le passage le plus intéressant porte sur la critique de l’algorithme d’optimisation de Gale et Shapley utilisé dans APB, témoignant d’une foi dans l’existence d’une efficience émergeant de la mise en concurrence — puisque ParcourSup n’a été doté d’aucun critère vis-à-vis duquel effectuer rationnellement une optimisation.

[4] On s’étonne par exemple que la communication de l’Elysée sur les réseaux sociaux comporte encore des choses comme: “1 an Macron, c’est quoi? 1 milliard d’euro supplémentaire pour les universités, la fin d’APB, la création de places supplémentaires dans les filières en tension.” Or, les jaunes budgétaires montre une stagnation des budgets universitaires (programmes 150 et 231), qui sont passés de 13,01 milliards € à 13,19 milliards € entre 2017 et 2018, soit le montant de l’inflation. Ceci ne prend en compte ni les annulations de crédits en fin d’année, ni la baisse du Contrat de Plan Etat Région de 2,4 milliards € pour cinq ans lorsque M. Macron était ministre de l’Economie. Le milliard d’euro est purement et simplement mensonger.

[5] Daniel Filâtre, recteur de l'académie de Versailles, a ainsi transmis un document de crise comportant les éléments de langage que les enseignants sont supposés répéter:
Gestion de crise: éléments de langage

[6]Le ministère a transmis aux présidents d’établissements cette note sur la grève dont on appréciera la dernière page, qui omet malencontreusement de rappeler que les libertés académiques et l’indépendance des universitaires garantie par la constitution.
Note du DGRH

[7]Projet de longue date des Gracques, la haute fonction publique a pris le contrôle politique de l’Etat, réduisant le politique à la gestion conforme aux intérêts du marché — qui la valorise en retour par le système du pantouflage.

[10] La haute fonction publique (le terme de “fenêtre de tir” appartient à leur vocabulaire) promeut les réformes planifiées sur le long terme à chaque fois que l’état de l’opinion le permet. La crise de 2007-2008 a ainsi limité les réformes du mandat de M. Sarkozy. Est-ce le chant du cygne de la techno-bureaucratie étatique ? On a le sentiment que toutes les réformes néolibérales repoussées sont aujourd’hui annoncées à un rythme qui tient de l’opération de déstockage. Il ne faut pas négliger la possibilité selon laquelle la médiocrité technique de ParcourSup soit partie intégrante du dispositif : sa conception aberrante générant des résistances fortes, cela accrédite l’idée qu’il y a non seulement “réforme” mais “nécessité de réformer”. S’illustre ainsi ce vieil adage commun aux hauts fonctionnaires et aux Shadocks: s’il y a œufs cassés, c’est bien qu’il y a omelette.

[11] Le troisième volet de notre billet sur le néolibéralisme sera consacré à la théorie du capital humain. Sur le portefeuille de compétences remplaçant les diplômes, nous recommandons cette synthèse:
Que valent encore les diplômes?

[12] Le middle management universitaire est en train de déployer des trésors d’inventivité pour trouver les critères de tri social les plus discriminants. Ici, on valorise d’un point le fait d’avoir pris allemand en première langue. Là, on affecte à un candidat un poids calculé avec le taux moyen de réussite au baccalauréat de son lycée d’origine. Orientation: dans les coulisses de la machine Parcoursup

[15]Pour l’anecdote, le terme “Premium” s’est imposé à nous lors du lancement par Coca-cola de “Smartwater, l’eau premium inspired by clouds (qui) est « smart » à l’image du public auquel elle s’adresse, aux créateurs et à ceux qui inventent et osent proposer, à l’image des entrepreneurs.”

[16] Cette théorie a été remarquablement décrite dans cet extrait d’une publication de l’OCDE: Cahier n°13, la faisabilité politique de l’ajustement
“Si l’on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la quantité de service, quitte à ce que la qualité baisse. On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d’élèves ou d’étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d’inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l’enseignement et l’école peut progressivement et ponctuellement obtenir une contribution des familles, ou supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l’établissement voisin, de telle sorte que l’on évite un mécontentement général de la population.”

[17] Cet énoncé procède en partie de la loi de Goodhart, qui prédit que lorsqu'une mesure devient un objectif, elle cesse d'être une bonne mesure. La méthode de mesure de la “réussite” étudiante traduit essentiellement la position politique de celui qui l’énonce. L’essentiel de l’“échec” en Licence se produit en première année, et même, au premier semestre de L1, ce qui traduit une réalité complexe à analyser:
Les 60 % d’échecs à la fac masquent une réalité plus complexe
En vertu de la gouvernance par les nombres, le ministère a tendance à présenter une vue strictement gestionnaire et très alarmante des taux d’échec en Licence:
Parcours et réussite en Licence
L’articulation entre ces deux réalités suppose de prendre en compte les réorientations, qui conduisent à un taux de diplomation de 80%, selon les mesures de l’OCDE:
Taux de réussite dans les pays de l'OCDE'
Sur la critique de la mesure de la “réussite” étudiante, on pourra lire:
Mobilisations, sélection, Université, Stratégie
ainsi que: Romuald Bodin et Sophie Orange. L’université n’est pas en crise. Les transformations de l’enseignement supérieur : enjeux et idées reçues, Éd. du Croquant, 2013, 213 p.

[18]Même en adoptant le point de vue purement économiste, le sous-investissement chronique dans le supérieur est un problème puisqu’il devrait conduire à un déficit de qualification d’ici peu: Korn Ferry study reveals global talent shortage could threaten business growth around the world

[19] Le niveau monte. Réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles, Seuil, 1989

[20] Le nombre d’étudiants est passé de 100 000 après guerre à 1 200 000 étudiants au début des années 1990.

[21] La Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp) a permis de mettre en place des études permettant la comparaison au cours du temps d’aspects précis de l’enseignement, ainsi que la comparaison internationale. Quelques exemples symptomatiques.
Mathématiques:
Performance Terminale S Mathématiques
Physique:
Performance Terminale S Physique

[22] La démocratisation de l’Université s’est fortement ralentie pendant l’ère néolibérale puisqu’on comptait 1 350 000 étudiants en 2009. La dernière décennie a vu l’arrivée des babyboomers de l’an 2000, faisant monter les effectifs à 1 600 000 étudiants. Les gouvernements successifs ont délibérément ignoré l’arrivée de plus 100 000 nouveaux étudiants (soit 4 ou 5 universités) en quelques années, les utilisant pour créer une situation de crise “justifiant” le nouveau train de réformes:
Effectifs de l'enseignement supérieur

[23] La baisse graduelle des exigences dans le secondaire a été théorisée dans d’innombrables rapports indigents rédigés en novlangue par des comités Théodule au sein desquels les enseignants actifs sont minoritaires ou inexistants. Le dernier rapport en date, “Un plan pour co-construire une société apprenante”, en constitue un exemple particulièrement risible:
Pour co-construire une société apprenante

[24] Il est symptomatique que la mesure la plus intéressante de ParcourSup, le “oui, si”, ait disparu, qui, bien sûr, posait problème mais avait le mérite de questionner l’adaptation du temps des études. A propos de la remise à niveau, on pourra lire:
Remise à niveau: les leçons d'outre-Atlantique

Parcoursup, le niveau qui baisse et la théorie des mariages stables (Partie 1/2).

 

Copier ce lien pour citer ce billet.

Le moment est propice à un mouvement offensif de refondation de l’Université, dans un retour aux sources [1]. Comment, à partir de nos pratiques, repenser l’institution sociale dédiée à la production, à la transmission, à la critique et à la conservation des savoirs? Comment reprendre possession de nos métiers et, simplement, faire? Ce point de vue, stratégique et fondateur, à l’opposé de toute tentation réactionnaire faisant miroiter un âge d’or auquel il s’agirait de revenir, nous avait jusqu’à présent retenus de formuler une analyse des réformes du baccalauréat et de la licence. Pourquoi s’opposer à une loi sur le mode du “non à…” quand il y a pareille nécessité à tout recommencer, à tout reconstruire, à tout ré-instituer à partir de l’idée même d’Université? N’est-il pas temps qu’une coordination des universitaires voie le jour, qui porte les exigences d’une pareille auto-institution?

Les textes critiques consacrés à ParcourSup et à la loi Vidal [2] laissent pendantes plusieurs questions importantes, auxquelles nous consacrerons un billet en deux parties — mais trois points :

  • Les algorithmes qui sous-tendent les systèmes APB et ParcourSup sont radicalement différents. Que nous apprend leur comparaison sur l’idéologie des hauts-fonctionnaires qui ont conçu ParcourSup et sur leurs capacités de mise en œuvre? Que va-t-il se passer lors du crash-test en conditions réelles, la dernière semaine de mai?
  • La loi Vidal suscite l’adhésion d’une partie significative des universitaires, insoupçonnables de croire aux éléments de langage indigents propagés du ministère aux militants d’En Marche en passant par les bureaucraties universitaires [3]. Dès lors, à quels problèmes réels pensent-ils que cette loi répond? Comment poser correctement les problèmes du niveau des étudiants et des rapports entre Université et grandes écoles?
  • Les réformes en cours ne sont pas des mesures techniques puisqu’elles ont été théorisées dès le rapport Aghion-Cohen de 2004 [4]. Dès lors, il devient primordial de remettre ces mesures en perspective par rapport au projet global de mutation du système universitaire, d’essence néolibérale.

Ce qui a buggé dans APB, ce n’est pas le logiciel, mais bien l’Etat. — Cédric Villani

Le passage du système APB [5] au système ParcourSup traduit une tentative de plateformisation gestionnaire de l’Etat, ici pour orienter les bacheliers dans les filières d’enseignement supérieur. De prime abord, il s’agit d’affecter au mieux 887 681 étudiants dans 13 200 formations, ce qui constitue un problème d’optimisation bien posé en théorie des jeux: le “problème des mariages stables”. Sa résolution nécessite d’avoir posé au préalable les critères en vertu de quoi l’optimisation est opérée, c’est-à-dire le choix politique, l’idéologie. Dans le système APB, les candidats formulaient des vœux ordonnés. L’affectation y était faite de sorte à optimiser globalement les formations proposées aux étudiants selon l’ordre de préférence qu’ils avaient au préalable spécifié, en suivant le meilleur algorithme connu pour le problème des mariages stables: celui conçu par Gale et Shapley en 1962. Ainsi, APB a pu réussir à attribuer un vœu à 4 étudiants sur 5 dès le premier tour, témoignant de la puissance de l’algorithme pour remplir l’objectif politique assigné.

A l’évidence, la plateforme ParcourSup ne vise pas le même objectif puisqu’elle repose sur les règles suivantes:

  • Les candidats ne classent plus leurs vœux mais fournissent des éléments d’appréciation de leur “capital humain” (notes scolaires, lettres de motivation, CV, lycée d’origine, hobbies, etc., ce qui fournit des indications claires sur leur milieu social). [6]
  • Les universités sont dotées d'outils de classement des candidats, locaux et opaques, permettant de contourner la loi Informatique & Liberté, qui prohibe toute décision fondée sur un algorithme aveugle.
  • Les résultats seront donnés de manière synchrone et les choix des candidats se feront “au fil de l'eau”.
ParcourSup est en premier lieu une entreprise de contrôle des subjectivités, conforme à la théorie du capital humain [7]. Ce contrôle passe par un système de normes produites par la techno-bureaucratie et qu’il s’agit de faire intégrer aux universitaires, aux étudiants et à leurs familles: il s’agit de les occuper — au sens commun comme au sens militaire. En imaginant que l’on puisse classer un candidat en passant 5 minutes sur son dossier, le classement des 7 millions de vœux déposés sur ParcourSup consommerait en pure perte deux siècles de travail — 80 000 journées de 7 h. On réalise alors que le CV et les lettres de motivation ne serviront pas à classer les candidatures: elles ne sont exigées que pour imposer l’image d’un recrutement professionnel et faire disparaître le baccalauréat comme certification nationale ouvrant droit aux études universitaires. L’anxiété que ces éléments aussi absurdes qu’inutiles ont générée dans les familles des lycéens a donc été pensée pour marquer les esprits.

Si la plateforme ParcourSup ne repose plus, à l’évidence, sur la maximisation du niveau de satisfaction des bacheliers vis-à-vis de leurs vœux, puisque les vœux n’y sont plus ordonnés, elle ne repose pas plus sur une optimisation du niveau de satisfaction des formations — qui eût permis l’utilisation du même algorithme de Gale et Shapley. La raison est fort simple: toutes les formations ont intérêt, pour leur propre logique d’appréciation, à attirer les mêmes étudiants. Dès lors, la probabilité est forte qu'un candidat en tête d'un classement réalisé pour une formation le soit également dans les classements de toutes les autres formations dans lesquelles il aura déposé des voeux. La pondération de différents critères entre les formations n’affectera que marginalement ce fait. Le jour où les candidats recevront leurs réponses, l’élite scolairement et socialement dominante sera donc mécaniquement sélectionnée pour la quasi totalité des places disponibles: winners take all. Parions, en vertu du principe de Pareto, que 20% des candidats monopoliseront 80% des places disponibles au soir du 22 mai, provoquant un mouvement d’angoisse à quelques semaines du bac et un mouvement de fuite des mieux dotés en “capital humain” vers les formations privées, chères et de très mauvaise qualité. Les candidats non retenus seront placés dans des files d’attente qui seront résorbées avec des temps de réponse de 7 jours du 22 mai au 25 juin, de 3 jours du 26 juin au 20 août et de 1 jour à partir du 21 août. Selon toute probabilité, un candidat moyen devra attendre longtemps pour se voir proposer un de ses vœux, qui n’a qu’une faible chance d’être la formation la plus désirée, le conduisant à un choix par défaut.

Il existe un palliatif risqué pour atténuer la taille des files d'attente : surbooker les filières en pariant sur le nombre de candidats qui refuseront la proposition. En vertu du principe de Murphy — tout ce qui est susceptible de mal tourner, tournera mal — plus les responsables du tri sélectif se croiront astucieux et pratiqueront la spéculation et plus le chaos s’installera. Si les commissions de tri visent trop bas, elles risquent le “sousbooking” et si elles visent trop haut, le surbooking.

En résumé, la plateforme ParcourSup a remplacé l’algorithme APB d’optimisation de la satisfaction des étudiants vis-à-vis de leurs vœux par une usine à gaz bureaucratique et chronophage. Elle agit comme un révélateur de l’idéologie hégémonique: l’ensemble du dispositif se focalise sur les “meilleurs étudiants” qu’il s’agit d’attirer dans les “meilleurs formations”. Cette fiction du “premium” est obtenue en dégradant ce qui est proposé au plus grand nombre: explosion des délais d’attente, encouragement à fuire vers les formations médiocres du privé, rejet de l’idée d’un optimum de satisfaction collective, solution de “mariage” étudiant/formation sous-optimale. Elle agit également comme révélateur de l’absence de formation à la recherche des hauts-fonctionnaires ministériels, qui ignorent manifestement tout des conditions d’expérimentation qui eussent permis à la plateforme de ne pas optimiser… le mécontentement général et la dégradation de l’Université.

[1] Des grandes écoles se vantant d’être sélectives mais souffrant de demeurer invisibles dans l’inepte classement de Shanghai opèrent le mouvement inverse, se contentant d'usurper le label “université”, comme si ce changement cosmétique pouvait leur conférer la grandeur de celle-là…

[3] Dans un premier temps, les éléments de langage à répéter en boucle étaient: “Etre contre ParcoursUp, c’est être pour le tirage au sort.”, “Nous investissons un milliard dans l’Université.”, “Ce n’est pas une sélection, c’est une orientation qui met l’étudiant au cœur du système.”, “Les examens, c’est la sélection par l’échec.”, “Il faut arrêter la désinformation.”, etc. Le perroquet doit maintenant disqualifier le mouvement étudiant: “Le mouvement est minoritaire et vient d’agitateurs professionnels politisés.” “Cette minorité prend en otage pour planter les partiels.”, “Des éléments violents”, “Rien de commun avec 68 où il y avait un vrai rêve; en 2018, il y a une véritable angoisse à laquelle il faut répondre par plus de pédagogie”.
Contredire ces mots d’ordre nécessiterait un travail à temps plein. Prenons un exemple. Pour connaître le budget de l’Université, il convient de regarder dans les jaunes budgétaires jaunes budgétaires, non l’enveloppe budgétaire globale de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (qui augmente pour financer le déplafonnement du Crédit d’Impôts Recherche) mais les programmes 150 et 231. Il apparaît alors que ce budget est passé de 13,01 milliards € à 13,19 milliards € entre 2017 et 2018, sans prendre en compte de possibles annulations de crédits en fin d’année. Cette différence correspond exactement à l’inflation. Du milliard annoncé il n’existe pas le plus petit centime. Pour plus d’information, on pourra se reporter au diaporama de réponse de Sauvons l’Université.

[6] Cette règle a fait la fortune d’officines douteuses de coaching en orientation.

[7] Nous allons consacrer le troisième volet de notre synthèse sur le néolibéralisme à la théorie du capital humain.

Réformer la réforme de la formation des enseignants.

 

Copier ce lien pour citer ce billet.

Abriter les exilés.

Après neuf mois de mandat de M.Macron, on ne peut que constater le rythme effréné auquel des réformes profondes sont annoncées. Nombre d’entre-elles avaient été préparées pour le mandat de M. Sarkozy mais avaient été abandonnées lors de la crise de 2007-2008 engendrée par la dérégulation financière, par crainte d’une explosion sociale. Bien que la plupart de ces réformes soient d’essence néolibérale, d’autres visent manifestement à prendre des parts de marché électoral à la réaction xénophobe : politique migratoire, renflouage du budget de la défense, service militaire, retour aux “fondamentaux” à l’école, etc. Nous nous associons à la tribune suivante, à paraître dans Libération:
Universités : Abriter les exilés, pas Parcoursup
et invitons tous les universitaires qui se portent solidaires des exilés à la signer.

Formation des enseignants : Précariser ou réformer ?

Ainsi, après la transformation du baccalauréat en capital de compétences [1] et celle des élèves en entrepreneurs de leur propre formation dès la classe de seconde (mieux vaut être initié aux bonnes combinaisons de disciplines de spécialités ou facultatives !) [2], selon la théorie du capital humain, après le tri des étudiants à l’entrée en licence, la différenciation des parcours de premier cycle universitaire sur le territoire national et la systématisation du recours au classement [3], c’est la formation des enseignants que le ministre de l’Education nationale, M. Blanquer entend réformer, en diminuant les moyens qui lui sont consacrés et surtout en précarisant - contractualisant - la situation des futurs enseignants [4]. Pourtant, le recrutement et la formation des enseignants constituent, après 30 ans de dégradation continue, le cœur de la reconstruction nécessaire d’un système scolaire fondé sur l’exigence, la liberté et l’émancipation.

On s’étonne du silence de Mme Vidal sur la question – on sait celle-ci occupée à promouvoir la loi ORE de sélection des étudiants à l’entrée à l’université, et à tenter de prévenir l’inéluctable désastre engendré par la plateforme Parcoursup, conçue avec une précipitation et un amateurisme confondants — à moins que ce ne soit du cynisme. La formation des enseignants est pourtant du ressort du ministère de l’Enseignement supérieur de la Recherche et de l’Innovation et a été confiée aux ESPE, composantes des universités, par la loi de Refondation de l’Ecole de 2012 portée par M. Peillon, alors ministre de l’Education nationale. Celle-ci rétablissait cahin-caha une formation pour des enseignants stagiaires placés à mi-temps dans leurs classes à Bac + 4 [5], après la désastreuse réforme Darcos-Chatel-Pécresse de 2009 [6], qui avait conduit à jeter les lauréats des concours d’enseignement en responsabilité à temps plein dans les classes à l’issue d’un concours placé tardivement à Bac + 5. On se souvient de la crise consécutive du recrutement des enseignants, surtout dans le premier degré, et des cohortes de jeunes professeurs sans réelle formation en grande souffrance, les élèves étant les premières victimes de ce système aberrant. La réforme Peillon a apporté des améliorations à cette situation, sans s’attaquer à des problèmes structurels, notamment dans le premier degré.

Le nouveau ministre de l’Education nationale entend réformer à son tour la formation des enseignants mais surtout les précariser à cette occasion. L’admissibilité des concours de recrutement des enseignants serait placée en fin de licence, les admissibles suivraient alors un master de formation à l’enseignement par alternance, l’admission ne prenant place qu’à la fin de la deuxième année de master, c’est-à-dire à Bac + 5. Les lauréats seraient alors fonctionnaires-stagiaires, placés à temps plein dans les établissements.

Une première conséquence serait une nette régression pour les étudiants par rapport à leur situation actuelle : les étudiants de ces masters enseignement, simplement admissibles à un concours, ne seraient que des contractuels dans leurs établissements d’affectation en alternance. Ils ne pourraient avoir le statut de fonctionnaires-stagiaires, dont jouissent actuellement les lauréats des concours dès Bac + 4. Régression statutaire pour les étudiants, c’est aussi une économie substantielle pour le ministère qui envisage des rémunérations pour ces contractuels bien inférieures au salaire (modeste) des fonctionnaires-stagiaires

Une deuxième conséquence serait de dissuader nombre de candidats de devenir enseignants. Placer l’admission des concours à la fin du master, c’est retarder l’entrée dans le métier à Bac + 5 et générer une crise des recrutements, que l’on a déjà pu constater lorsque le ministère de M. Chatel avait placé l’admission des concours après le master métier de l’enseignement et de la formation. C’est particulièrement manifeste pour les étudiants issus des classes populaires pour qui repousser la perception d’un salaire et l’accès à un statut à Bac + 5 est dissuasif. Quant aux adultes en reconversion – et ils sont nombreux parmi les professeurs des écoles – la précarité étalée sur trois ans minimum (un an de préparation des épreuves d’admissibilité d’un concours, deux ans à être contractuel avant d’être éventuellement admis au dit concours et de devenir fonctionnaire-stagiaire) ne peut être une option. Ce scénario est assuré d’ouvrir à nouveau une crise majeure du recrutement des enseignants.

Une troisième conséquence est de préparer des cohortes de contractuels de l’enseignement au détriment d’un corps de fonctionnaires correctement formés, autonomes et indépendants des pressions, tout en respectant les obligations et devoirs de tout fonctionnaire de la République. Que deviendront les admissibles non admis après deux ans de formation et titulaires d’un diplôme d’enseignant à Bac + 5 ? Des enseignants contractuels sans aucun doute. A terme, pourquoi continuer à maintenir un recrutement par concours de la fonction publique [7] alors que des masters forment au métier d’enseignant et que l’entrée en master peut être sélective ? C’est non seulement l’existence de corps d’enseignants de la fonction publique qui est en jeu, mais aussi le caractère national des formations à l’enseignement, les diplômes des universités autonomes variant par définition d’une université à l’autre. Confier des élèves à des contractuels en grand nombre plutôt qu’à des enseignants titulaires et fonctionnaires d’Etat, c’est faire bien peu de cas du rôle social de l’Ecole.

Si un recrutement en fin de licence peut sembler pertinent pour des professeurs des écoles polyvalents, à condition d’avoir bénéficié d’une formation appropriée tant en licence qu’au cours du master, quelle peut être la maîtrise par de futurs enseignants du second degré d’un socle disciplinaire et de ses méthodes à ce stade [8] ? Comment l’utilisation d’admissibles contractuels comme moyens d’enseignement sur deux ans peut-elle assurer une formation de qualité des futurs enseignants et préparer les jeunes générations à leur avenir ? Comment prétendre réussir l’avenir sans investir pour nos enfants ?

Cette analyse conduit à formuler quelques propositions simples et efficaces pour assurer la formation des enseignants qu’exige la situation alarmante de l’Ecole et, derrière elle, de la société :

  • Former des enseignants au service des valeurs républicaines et démocratiques. Pour former de futurs citoyens à développer un esprit critique et une pensée libre, les enseignants doivent bénéficier du statut de fonctionnaire qui les protège des pressions.
  • Rendre la profession d’enseignant accessible aux classes populaires grâce à des pré-recrutements dès le baccalauréat ou la licence, assurant une rémunération aux étudiants se formant pour devenir enseignants.
  • Placer le concours - y compris les épreuves d’admission - sous condition de licence en amont du master à l’ESPE afin que les fonctionnaires-stagiaires bénéficient de deux ans de formation en alternance. Un parcours de formation adapté est prévu pour les lauréats du concours déjà titulaires d’un master.
  • Dispenser une formation à la fois disciplinaire, didactique et pédagogique, répondant à un cadre national. Il serait aussi vain de former à enseigner sans une maîtrise exigeante des contenus disciplinaires, indexée à des repères nationaux, que d’ignorer les processus d’apprentissage et les capacités des élèves à un moment donné. Cette formation comprend une initiation à la recherche, s’appuie sur les sciences et la sociologie de l’éducation, la connaissance de l’institution scolaire. Des stages d’observation, de pratique accompagnée et en responsabilité permettent aux stagiaires de se former à tous les cycles d’enseignement et non d’être utilisés comme des moyens d’enseignement.
  • Garantir postes et budgets fléchés aux ESPE, et associer dans des équipes pluricatégorielles des formateurs universitaires et de terrain.
  • Mettre en place des instances démocratiques dans les ESPE, en assurant que les représentants élus des étudiants et des formateurs soient plus nombreux que les personnalités nommées dans les conseils.
Réformer la formation des enseignants devrait avoir pour but de l’améliorer - non de précariser la fonction publique - pour renforcer l’Ecole dans son rôle éducatif et d’ascenseur social – et non de la fragiliser.

[1] Le baccalauréat avait, pour les classes moyennes, une dimension de rituel de passage vers l’âge adulte. Sa transformation, et la lycéisation de la Licence qui s’annonce, prolonge un peu plus avant encore les opérations d’infantilisation des jeunes adultes à l’œuvre depuis 30 ans.

[2] Sur la mondialisation d’un modèle néolibéral d’éducation et de formation, on pourra lire : Yves Lenoir, “les réformes actuelles de la formation à l’enseignement en France et aux Etats-Unis : éléments de mise en perspective socio-historique à partir du concept d’éducation”, Revue suisse des sciences de l’éducation, 24 (1), 2002, p. 91-128.

[3] Quelques textes dont nous recommandons la lecture:
Les enjeux cachés de la réforme du bac. Stéphane Beaud
La réforme Macron de l’université. Stéphane Beaud et Mathias Millet
ParcoursUp, une réforme conservatrice.Romuald Bodin et Sophie Orange

[5] Le rétablissement de postes d’enseignants-stagiaires à mi-temps a absorbé la moitié (27 000) des créations de postes d’enseignants (54 000).

[6] On en trouvera une critique ici:
La formation liquidée ? Vive le bricolage !

[7] On touche ici à un point fondamental : la suppression pure et simple du concours n’est pas écartée par le ministère. Quant à un concours en fin de L3, un test sera possiblement tenté dès juin 2019 pour le concours de recrutement de professeurs des écoles (CRPE).

[8] On trouvera dans une proposition du GRFDE des précisions sur une variante à l’admission en fin de licence, notamment pour les étudiants déjà titulaires d’un master ou des adultes en reconversion (point 10) :
Reconstruire la formation des enseignants

Il était un Petit navire…

 

Courrier des lecteurs.

Nous recevons à chacun de nos billets un courrier abondant dont notre médiateur a souhaité tirer une esquisse de typologie appuyée sur quelques extraits, en mettant de côté les messages d’encouragement.

Bien que nous nous réclamions d’un mouvement social-historique attaché à la liberté, au savoir, à l’exigence et à l’émancipation, nombre de messages commencent par nous assigner à une case — suscitant dans nos rangs de folles hilarités. “Ce texte est caractéristique du néo-trotskisme”, écrit l’une. “Oui mais vous préférez Le Pen ?”, demande un autre. Un troisième nous voit de “vieille tradition stalinienne”. Un autre se montre plus précis dans ses qualificatifs: “Ca me rappelle juste une secte conspirationno-scientolo-anticomplo-anti-blochiste, en fait.”. Nos billets, nous écrit un collègue dont nous observons l’effort constant à intégrer la machinerie de réputation nombriliste qui constitue l’essentiel du débat intellectuel dans la presse, sont des “considérations marxistes pathétiques dignes d’un mauvais tract de LO”. D’autres encore, nous voient adeptes du “socialisme étatiste français” qui a causé la “ la ruine du système éducatif”, niant la “catastrophe mitterrandienne qui par la fonctionnarisation de l'ensemble des métiers de la recherche, a abouti à une anesthésie générale de la possibilité d'autodétermination.” “Dans la lutte des classes, vous êtes du côté du manche”, nous reproche un militant du Parti Socialiste.

Se sentent-ils visés? Nombre de missives proviennent du middle management universitaire. Ainsi, cet ancien président connu pour ses menées autoritaires, qui parvient à placer le mot “totalitaire” dans une phrase sur deux: “Et quand venez-vous couper la tête aux irrécupérables qui trouvent l’économie de marché sans doute pas parfaite mais quand même bien préférable à tout le reste de connu et en particulier à un monde où des gens aussi fumeux que vous décideraient pour nous !”

Nous nous efforçons de proposer des textes analytiques munis d’un appareil de notes qui trouvent la demi-teinte entre le travail savant et le billet d’humeur [1]. Nous nous efforçons aussi — condition nécessaire à toute pensée — de mettre en question l’institué, d’interroger et de critiquer ce qui est. Le courrier des lecteurs en donne une autre image: “charabia !”, “logorrhée”, “chasse à l'homme !”, “dénonciation calomnieuse”, "tas de crétins !”, “faites plus court”, “verbiage insipide”, “prose haineuse”, “billets ineptes”, “faut arrêter la branlette !”.

Si les collègues hissés dans la technostructure bureaucratique ont systématiquement recours à l’injure, d’autres, plus lettrés, donnent dans l’ironie mordante:

“Chers camarades,
Je viens de lire votre éloquent billet intitulé "Le chat de Schrödinger, la tour d’ivoire et la marée de merde ". J'en ai trouvé l'épigramme, "Le poisson pourrit toujours par la tête", très adapté, effectivement, à la situation de notre université. Il est évident que vous parlez en connaisseurs.
J'ai tout particulièrement apprécié que vous ayez commencé en citant Flaubert :
"J'ai toujours tâché de vivre dans une tour d'ivoire, mais une marée de merde en bat les murs, à les faire crouler."
Attention cependant au retour de bâton, de la part d'universitaires cultivés (car il y a encore quelques poissons sains). D'un point de vue marxistoïde, Flaubert sent en effet beaucoup le soufre, puisqu'il est aussi l'auteur de ces lignes :
"J'ai en haine tout despotisme. Je suis un libéral enragé. C'est pourquoi le socialisme me paraît une horreur pédantesque qui sera la mort de tout art et de toute moralité."
Pas sûr, donc, que sa locution "marée de merde" désignait le libéralisme, sous quelque forme que ce fût (néo-, ultra-, turbo-, etc.). Dans son esprit il s'agissait sans doute d'un autre mouvement de "pensée"...
Dans le mien aussi.”

De temps à autre, nous recevons anonymement des textes proposés à la publication. Ainsi, celui-ci, réagissant au « message aux personnels » du nouveau directeur du CNRS, et signé du collectif Kylo V. Nèr.

Copier ce lien pour citer ce billet.

Il était un Petit navire…

Au départ on pense à un jeu, un pari entre mecs bourrés : « tiens, pas cap’ de mettre trois fois ‘’innovation de rupture’’ en deux pages dans un message officiel ? »
Et puis finalement non, ce ne doit pas être ça. C’est vraiment le « message aux personnels » d’Antoine Petit, nouveau directeur du CNRS, suite à sa prise de fonctions. Un scientifique remarquable, qui a fait paraît-il un bon travail à la tête de l’INRIA.
Il y a donc là-derrière autre chose qu’un idiot défi.
Alors, forcément, on s’agace. Puis, on réfléchit à ce qui se passe ici. L’homme qui réfléchit, comme l’a superbement dit Rousseau, est un animal dépravé ; la dépravation fait alors son œuvre dans les esprits.

On est chercheur. On se souvient lorsqu’on arrivait dans le monde des sciences humaines des années 1990, il y avait encore de ces dinosaures de la recherche qu’on croisait dans les couloirs, qui d’année en année répétaient « je termine mon grand livre… », et qui au bout du compte et grâce aux deniers de l’Etat perçus pendant des décennies ne publièrent qu’une notice biographique d’Ampère ou Volta dans la gazette régionale d’EDF… On était content, au final, que ces fossiles fussent relégués au placard à balais par la nouvelle génération, celle qui pensait résultats, projets, listes de publications, bibliométrie, scientométrie, évaluations – un peu selon le modèle de l’outre-Atlantique déjà… On était enthousiaste, ou presque, on sentait le vent nouveau. Puis on a vu s’accumuler les acronymes, les Crac, les Ribac, la grande famille des EX, les Labex, les Equipex, les Idex, les Putex, la compétition acharnée pour récupérer les millions, comme dans un jeu télévisé célèbre, les agences de com’ sollicitées pour répondre aux appels d’offre… Mais on a joué le jeu: les h-indexes, les concours d’Exs, les projets COST ou ANR ou ESF ou MC ou H2020, etc. On était encore il y a si peu presque en phase avec la nouvelle direction de la recherche, laquelle, derrière son disruptif de chef, surenchérissait dans le style de ladite nouvelle génération. Presque.

Et puis aujourd’hui dans ce message que l’on reçoit et qu’on va lire, le CNRS est nommé: « vaisseau amiral de la recherche française ». On comprend bien, il en va de toute une stratégie complexe à mettre en place aujourd’hui, entre les universités en guerre (non, pardon, en « quête d’autonomie »), les divers plans européens de recherche, les polémiques sur le CICE et la part de la recherche dévolue à la R&D dans les entreprises, etc. Acceptons donc la métaphore maritime.

Ainsi, ce navire devra « avoir l’ambition de conforter cette place en développant des partenariats avec les acteurs du monde académique, universités, écoles et autres organismes de recherche, du monde industriel, grands groupes, PME/ETI et startup, les collectivités territoriales et notamment les conseils régionaux et les principaux acteurs sociaux. » Evidemment, on n’a rien contre la bonne entente ; mais tout de même, pourquoi les start-ups, les PME, les ETI, tout ce monde ? En quoi exactement les nouveaux développements scientifiques sur l’homotopie, la microhistoire ou la théorie des multivers devraient-ils intéresser les « conseils généraux » ? D’emblée, le message du directeur du CNRS affirme sa miscibilité affirmée avec tout un tas d‘instances qui n’ont pas grand-chose à voir avec la recherche.

Certes, le lecteur charitable dira qu’il faut faire la part de la novlangue de rigueur. Pour diriger ce cuirassé massif de la recherche, on doit sans doute accepter de parsemer son discours de signaux comme cette jolie phrase : « nous mettrons au cœur de notre action l’avancée des connaissances pour le rayonnement de la France, pour une société de progrès et pour des innovations de rupture. » Même si « société de progrès », c’est vide et ça ne veut rien dire, ça fait tout de même toujours plaisir, un peu comme de parler de la neige ou des voies sur berges à Paris…

Mais ce message au petit personnel porte, incontestablement un « message ». Relisons-y les « priorités » du CNRS :

  • « Soutenir dans tous les domaines une recherche fondamentale au meilleur niveau mondial ;
  • Promouvoir la pluridisciplinarité, en particulier autour des grands problèmes de société ;
  • Travailler en lien avec les acteurs industriels et économiques sur les innovations de rupture ;
  • Jouer un rôle moteur dans la présence de la recherche française au niveau international, notamment dans les grands programmes et infrastructures ;
  • Refonder les partenariats avec des universités autonomes ;
  • Apporter une culture et une expertise scientifiques aux décideurs, et à la société »

Si cela pourrait sembler consensuel à beaucoup, en réalité ces six points dessinent une orientation assez nette ; ainsi, seule la première de ces priorités a à voir avec la recherche, et le reste indique une stratégie dont on va maintenant questionner le bien fondé.

Il s’agit donc d’abord de penser l’insertion du CNRS dans ce qui n’est pas lui. Les universités, cela va de soi - mais quasiment tous les labos sont affiliés à des universités, donc pourquoi parler de « partenariat à refonder » ? La mention de la « place de la recherche française » indique simplement en creux que la recherche devient une grande arène compétitive et qu’il faut probablement accentuer la compétition à l’intérieur de la France, selon le principe biologique exact que les bons compétiteurs seront meilleurs en dehors de l’environnement s’ils sortent d’une compétition intraenvironnementale plus serrée.

Mais surtout, on voit bien comment la recherche ici viserait à satisfaire des demandes externes : les décideurs, les problèmes de société, les acteurs économiques, etc. Or, que veut dire exactement « travailler avec les acteurs industriels et économiques sur les innovations de rupture » ? Si cela consiste à aider à fabriquer l’iPhone 16, croit-on vraiment que cela se concilie aisément avec « soutenir dans tous les domaines une recherche fondamentale au meilleur niveau mondial » ?

Une telle ode à l’ « innovation de rupture » [2], dont on sait bien qu’elle ne provient pas des labos d’informatique ou de paléoanthropologie du CNRS, mais bien de de « ceux qui ont réussi » [3], y a-t-on réfléchi vraiment ? En quoi l’innovation serait-elle un but en soi de la recherche ? Bêtement, on pensait que la recherche vise à la connaissance (on est complètement 1.0, au fond..).

Par exemple, innover pour atteindre l’iPad 18 Stellar directement connecté à un patch intracérébral, afin d’envoyer toutes les données sur nos rythmes de vie à des fabricants d’oreiller e-alive ou de sextoys éthiques chinois, est-ce vraiment la marque d’une « société de progrès » ? Pour le dire ingénument, est-ce juste, est-ce bien? Puisqu’en tout cas il n’est plus question d’être vrai…

Et d’ailleurs sait-on vraiment ce que l’on dit quand on vante cette « innovation » sur tous les tons ? On a pu très sérieusement soutenir que l’innovation, au fond, la vraie, c’est fini, puisque toutes les technologies dont on use ont été élaborées dans les années 50-80 : nucléaire, computation, protocoles internet, supraconductivité… ; et le reste, aujourd’hui, ne serait que raffinement incrémentiel [4]. Thèse discutable, certes, mais on y pense ici simplement parce que l’innovationisme au fond ne va réellement pas de soi; et qu’en revanche un beau problème pour chercheurs consisterait à évaluer cette thèse minoritaire et apparemment paradoxale…

Certes il y aurait un argument économique à cet enthousiasme pour l’innovation de rupture : en dernière instance – et sans doute Marx lui même serait d’accord avec ça – c’est l’innovation qui alimente la croissance (économique). On l’entend ; mais précisément, est-ce bien le moment de tout indexer sur la croissance ? N’y a t il pas un sens à écouter un instant le discours qui questionne la valorisation inconditionnelle de la croissance comme but? On sait bien que la planète est en mauvais état, avec son climat changeant et ses animaux en voie d’extinction galopante : est-ce le bon contexte pour croître sans se poser de questions ? Et de continuer ainsi cette sorte de course aux armements entre solutions technologiques à des problèmes, puis problèmes neufs posés par ces solutions, puis nouvelles solutions technologiques à ces nouveaux problèmes, et ainsi de suite – cycle vicieux dont on a montré à quel point il faisait corps avec la modernité [5] ?

Peut-être la réponse à ces questions est-elle quand même un grand « oui ». Reste que se les poser, concevoir les moyens de les formuler rigoureusement et de les résoudre (donc avec des données, des modèles, des théories, voire un minimum de réflexion et de mise en perspective, etc.) constitue justement une part de ce que veut dire faire de la « recherche fondamentale » ! Présupposer qu’il va de soi que l’on doive activement startuper en navire amiral de l’innovation de rupture qui entraînera « sans silo » [6] les collectivités territoriales, c’est exactement le contraire de la recherche fondamentale.

Et c’est bien cela qui est choquant dans ce message aux chercheurs entérinant sans distance aucune l’exaltation contemporaine de l’innovation, le mythe de la start-up fraîche et créative comme visage de la modernité, l’alignement sur la compétition mondiale généralisée. Sans compter l’ancillarisation de la recherche même, au service des « acteurs industriels » et des « décideurs »… Là où près de 70% des start-ups en réalité se plantent, où l’industrie et l’économie au fond sont à la traîne de la finance au sein de laquelle se joue la vraie guerre économique, où les « problèmes de société » sont définis par un calendrier changeant, au gré des émotions publicisées et des stratégies politiciennes, on voudrait que la recherche se modelât et se pliât à ces contraintes qui n’en sont que pour ceux qui se les donnent ?

Ne nous méprenons pas : on n’entame pas ici le refrain de la recherche fondamentale contre la recherche « appliquée », la dénonciation gauchiste de toute collaboration avec le privé et l’industrie, l’éloge collatéral de la gratuité du savoir désintéressé – armé de l’argument récurrent que les grandes avancées technologiques ou scientifiques proviennent de spéculations totalement déconnectées de tout but pratique (e.g. la géométrie riemanienne, la physique quantique, l’algèbre booléenne, etc.). Non, on n’a évidement rien contre le fait que la recherche coopère avec l’industrie, que la biologie par exemple ait un œil sur le traitement des maladies, ou la logique une parenté avec la microinformatique. C’est d’ailleurs déjà ainsi dans le travail quotidien du chercheur individuel. Mais la présente réaction agacée vient ici du fait que, quoiqu’il en soit de tout l’intérêt de l’application de la recherche, et quelle que soit l’indéniable vérité contenue dans l’affirmation de notre nouveau président selon laquelle « la science est à l’origine de beaucoup d’innovations de rupture qui permettent la création d’emplois et de valeur », ce n’est pas là le but et l’essence de la recherche. Celle-ci ne s’est aucunement constituée « pour le rayonnement de la France, pour une société de progrès et pour des innovations de rupture », et si elle l’atteint c’est en quelque sorte par surcroît.

Pour résumer, on voit bien combien ce message venu d’en haut prolonge et entérine tout ce qui investit le monde de la recherche, et dont on comprend qu’en réalité cela était à l’oeuvre depuis bien longtemps, bien avant ce macronisme devenu aujourd’hui notre lot :

  • le langage de l’entreprise moderne (« livrables » « work packages », « flow chart », « teambuilding », « piaïe [7] », etc.) soucieuse du bien-être de ses salariés – avec aujourd’hui ses chief happiness officers – mais gouvernée par une concurrence auparavant inouïe ;
  • le court-termisme total indexé sur la sphère médiatique qui détermine les « grands problèmes de société »: on aura vu afficher des postes universitaires dédiés à cette « radicalisation » dont personne n’est foutu de donner une définition non-inepte, puis des millions donnés aux « réfugiés » états-uniens pour sauver la planète parce que le grand méchant Trump les en empêche depuis un an, puis des fonds sortis de nulle part pour demander à la recherche de combattre de le terrorisme et le « complotisme »…
  • la mise en scène grotesque de la recherche – ainsi, on voit des jeunes femmes et des jeunes gens sommés de jouer au stand-up comedian pour présenter à un public une thèse sur la réduction des télomères ou les naines blanches « en 180 secondes » – et bientôt en un tweet, avant que l’exercice même de la thèse ne se réduise à un « thread » ou un « storify »…

Ainsi on repense au vent nouveau qui se levait il y a vingt ans et, sans toutefois donner raison aux dinosaures évoqués plus haut, on se dit que c’est allé trop loin ; qu’il faudrait au contraire que le monde académique résistât, affirmât que les thèses ne se font pas en 180 secondes, que la recherche, si elle doit certes savoir se dire au grand public, n’est pas toute entière une affaire de comm-comm (« Commercialisation & Communication »), une béquille pour start-ups pourrissantes, une tactique pour au final générer plus d’emplois et de plus-values [8]. Qu‘à ce compte là, avec les diplômes et les compétences qu’on a, autant aller travailler dans la banque, c’est tout aussi honorable, mieux payé et, dans l’état actuel des choses, moins con.

Seulement le message de Petit ne va pas du tout dans ce sens-là… En revanche, il vient de donner simultanément raison aux adversaires de toujours qui hantaient les couloirs de l’université pour se haïr immémorialement : le syndicaliste barbu pour qui a priori « le capitalisme c’est le mal », et le vieux réac en costume, convaincu que de toutes façons tout est foutu depuis qu’on a cessé de parler latin. Tous deux râlent comme toujours ; et ils peuvent râler, car malheureusement le monde semble leur avoir donné raison ces jours-ci, il a bel et bien oublié le lien étroit et quasi-trivial entre science et connaissance, à force de le recouvrir de cette langue dont bureaucrates, « communicants » et publicitaires tirent sinon leur pécule, du moins leur jouissance.

[1] Le lectorat en ligne varie entre 3000 à l’étiage et 23000 pour l’analyse des programmes électoraux. Nous ignorons le nombre de lecteurs touchés par mail. Remercions ici tous ceux qui en assurent la propagation sur les listes de discussion locales.

[2] “Breakthrough innovation”, dans la version anglaise, et on se demande pourquoi “disruption” a disparu dans l’affaire.

[3] L’allusion ici va à la métaphore dite ‘de la gare’, appelée sans doute à devenir célèbre pour les historiens du macronisme; le chef de l’Etat y partitionnait la société en ‘ceux qui ont réussi’ et ‘ceux qui ne sont rien’.

[4] Hanlon M. ‘’The golden quarter’’, Aeon, décembre 2014. https://aeon.co/essays/has-progress-in-science-and-technology-come-to-a-halt.

[5] On pourrait soutenir que l’insuffisance des solutions purement technologiques, due au fait qu’elles induisent de nouveaux problèmes, était déjà envisagée par l’économiste néoclassique Stanley Jevons dans The coal question (1865). Evidement il y a aussi de nombreuses analyses marxistes de cette question, attribuant l’insuffisance de toute ‘solution’ technologique à la persistance du régime de production capitaliste - e.g. Sweezy, P., “The Guilt of Capitalism », Monthly Review, 49, 2.

[6] C’est dans le “message aux personnels” ; merci de nous expliquer un jour.

[7] Pour les intimes ; sinon PI, acronyme de « Principal Investigator ».

[8] Comme cela est aussi explicitement dit dans ce « message personnel ».

Le chat de Schrödinger, la tour d’ivoire et la marée de merde.

 

Tribune invitée à lire en cliquant sur ce lien
https://www.lemediatv.fr/articles/le-chat-de-schrodinger-la-tour-d-ivoire-et-la-maree-de-merde

Copier ce lien pour citer ce billet.

Le poisson pourrit toujours par la tête. » (proverbe chinois)

Ce n’est même pas une nouveauté : l’Université est morte [1]. Non pas que le secteur de l’enseignement supérieur soit délaissé – il est au contraire l’objet de tous les appétits et il n’y a jamais eu tant d’étudiants en France [2] –, mais l’idée d’Université est morte dans l’imaginaire social. Dans les rares journaux qui lui consacrent quelques colonnes, on n’en finit plus de la déclarer en crise ; on s’interroge gravement sur l’effet de la dernière saignée gouvernementale ; on recommande le recours aux gadgets pédagogiques “innovants” les plus ineptes et l’on promeut, sans y toucher, les tristes écoles privées qui louent annuellement un stand au salon de l’orientation rigoureusement inutile qui porte, surprise, le nom du journal [3]. Dans un perpétuel chantage à l’effondrement, les responsables politiques, en médecins de Molière, assurent que l’Université va au désastre s’il n’y a pas consentement à une saignée de plus.

"J'ai toujours tâché de vivre dans une tour d'ivoire, mais une marée de merde en bat les murs, à les faire crouler", écrivait Gustave Flaubert à Ivan Tourgueniev à l’automne 1872. L’Université idéelle – la tour d’ivoire [4] – a pour mission de produire, transmettre, critiquer et conserver les savoirs. Ces savoirs y sont construits dans la durée par des travaux savants soumis à la contradiction des pairs et sont articulés comme des continuités autour de grandes “grammaires” méthodologiques – les disciplines – comme autant de manières d’aborder la compréhension du monde. L’objet de l’Université est ainsi la recherche désintéressée de vérités irréductibles à toute dimension utilitaire. Elle vise à constituer des individus autonomes, émancipés de tout déterminisme, en prise sur un monde qu’ils tentent de comprendre, et propres à investir et réinventer les imaginaires sociaux. L’Université comme communauté de savants est animée par son mouvement propre de questionnement endogène, qui crée le savoir comme un commun de la connaissance qu’aucun intérêt particulier ou privé ne peut s’approprier. L’Université suppose l’interrogation illimitée, qui ne s’arrête devant rien, qui ne se propose à priori aucune fin pratique et monnayable et qui se remet elle-même constamment en cause. L’Université nécessite donc que ceux qui la constituent créent leurs propres institutions et choisissent leurs propres modalités d’organisation dans la lucidité, en connaissance de cause, après délibération collective. En un mot, l’Université ne peut être qu’“autonome”, au sens d’autonomos « qui se donne à soi-même sa loi », et suppose libertés académiques, collégialité et indépendance à l’égard de tout ce qui peut en contrarier la maturation — à commencer par la recherche de la performance monétisable.

La marée de merde néolibérale qui bat les flancs de cette tour d’ivoire est faite de vagues de réformes sans horizon ni perspective sensible qui dévitalisent l’Université par dépossession de ses acteurs – étudiants et universitaires (personnels techniciens [5] et chercheurs [6]). Par un procédé de novlangue typique du néolibéralisme, et non sans une certaine dose d’humour noir, les vagues de dépossession ont été baptisées “autonomie” et les vagues de bureaucratisation et de précarisation, “excellence”. Elles visent, d’une part, à donner aux universités la conformation d’entreprises privées [7] et s’articulent autour de quatre volets :

  • l’“autonomie” administrative ; il s’agit de doter les universités d’un cadre juridique inspiré des sociétés de droit privé et d’un conseil d’administration non élu nommant des dirigeants non nécessairement universitaires.
  • l’“autonomie” de recrutement, d’évaluation et de gestion des personnels ; il s’agit de laisser les recrutements à la technostructure universitaire plutôt qu’aux pairs [8], de généraliser les contrats de droit privés (sortie de la fonction publique), de déréguler les salaires et de généraliser la précarité.
  • l’“autonomie” pédagogique ; il s’agit de généraliser, par la sélection à l’entrée des filières universitaires, la mise concurrence des étudiants et des formations, d’amenuiser les libertés pédagogiques des universitaires (au nom de l’attractivité, de l’employabilité et de la rentabilité des parcours) et de mettre fin au cadre national des diplômes.
  • l’“autonomie” financière ; il s’agit de déréguler les frais d’inscription pour substituer le financement privé au financement par l’Etat, et au passage de généraliser le recours au crédit des étudiants comme des universités.

Elles visent, d’autre part, à généraliser la mise en concurrence des établissements d’enseignement supérieur, ce qui suppose d’accentuer leur différenciation, en produisant délibérément des inégalités. Ainsi, la politique menée depuis six ans vise à séparer des universités “de recherche” au cœur des métropoles régionales, qui conservent leur moyens, des établissements “de proximité” paupérisés des villes secondaires et des banlieues [9] , et à individualiser les statuts des universitaires en conséquence.

L’ère néolibérale ébranle tous les fondements de l’Université. Les savoirs disparaissent au profit de compétences, segmentées, découpables, évaluables ; les étudiants, devenus entrepreneurs d’eux-mêmes, sont supposés faire l’acquisition d’un stock de compétences grâce aux investissements consentis dans leur formation ; les universités se doivent en conséquence de devenir des usines à diplômer, garantissant la valorisation de ce capital de compétences ajustées à des filières préformatées par une fructification à venir sous forme d’avenir professionnel et des statuts et revenus correspondants. Le raisonnement, l’exigence intellectuelle et les savoirs sont alors frappés d’obsolescence puisqu’il s’agit d’acquérir technicité (l’archétype de la compétence technique: Ctrl-C Ctrl-V) et compétences comportementales (“savoir être” et autres soft skills) théorisées par le néomanagement : confiance, empathie, intelligence émotionnelle, communication, gestion du temps et du stress, audace, motivation, présence, vision, etc. Le stock de compétences constituant l’individu lui-même en capital humain inclut, en plus de ces acquis, les aptitudes innées, le capital culturel hérité du milieu familial, le capital physique dûment entretenu par la pratique sportive, la capacité de prédation sexuelle, etc. Si la mutation de l’Université est aujourd’hui un tel enjeu politique, c’est que s’y joue la formation de l’individu social, intégrant les mécanismes de perpétuation du système.

Ce que n’avait pas anticipé Flaubert, c’est que la marée de merde puisse battre les murs de la tour d’ivoire par l’intérieur. Si la dévitalisation de l’Université est si rapide, c’est que les vagues de réformes ont fait apparaître une caste nouvelle au sein de l’institution qui s’est attribuée, mettant fin à la collégialité universitaire et ne rencontrant guère de résistance, les rôles – ainsi que les gratifications symboliques et matérielles afférentes – de “décideurs” (managers et PDG) dépossédant les universitaires de leur métier et les réduisant au rang de simples exécutants. Petits hommes gris et ternes sans goût pour le savoir qu’ils méprisent, ils s’expriment, présentation pahoueur-pognette à l’appui, dans un sabir de communicant à peine compréhensible, constitué de lieux communs et de mots d’ordres, de normes et de procédures, de contrats d’objectif et de classements, de certifications et d’indicateurs de performance – métastases de cette forme de bureaucratie particulière qu’ils appellent “gouvernance”. Il serait pernicieux de penser que cette technocratie d'apparatchiks en costards-cravates est unanimement rejetée par les universitaires ou qu’elle assoit son pouvoir sur la manipulation ou la coercition. En réalité, le cauchemar climatisé qui s’installe réussit à gagner la servitude volontaire et le consentement de nombre d’universitaires par l’accaparement et la redistribution d’une part croissante des ressources des établissements (primes, promotion, financements, etc), par la peur du déclassement, mais aussi par simple légitimisme panurgique vis-à-vis des règles instituées.

Pourtant, malgré ces agents de la tristesse, malgré la pénurie savamment gérée et malgré l’abattement qui gagne les esprits après tant de batailles perdues, à chaque rentrée, le même miracle se reproduit. La machinerie universitaire se remet en branle comme un funambule monte sur son fil… Ici, ce sont deux secrétariats pédagogiques que l’on a fusionnés, divisant par deux la capacité à accueillir les étudiants. Là, c’est la collègue qui faisait les emplois du temps qui a été mutée au Pôle communication – en 180 secondes –, de sorte que les amphis n’ont pas été réservés. Et pourtant on se démerde. Le fil d’acier, qui semblait mort, tient bon et le funambule avance, comme un demi-dieu malgré les vertiges… Et les cours ont lieu, de haute volée. Des îlots d’autonomie intellectuelle s’entretiennent ça et là, dans les interstices ou dans des niches abritées du raz de marée bureaucratique. Les recherches sont parfois faites à l’arrache, sur fonds personnels, sans livrables ni reporting à l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) – qui gratte les derniers euros pour entretenir sa masse salariale. Mais cela ne dure qu’un temps : on s’use à la longue et le dénuement tue ce qu’il reste d’enthousiasme.

Si les universités fonctionnent encore malgré les conditions qui lui sont faites, c’est parce qu’il reste une majorité d’universitaires et de techniciens qui vit encore l’imaginaire de l’Université-tour d’ivoire. Le néolibéralisme a beau n’exalter que l’entrepreneur et le gagneur-jouisseur, nous restons nombreux à investir les types anthropologiques hérités des périodes antérieures – fonctionnaire intègre, responsable administratif consciencieux, enseignant par vocation, comptable honnête au service de l’Etat, étudiant trouvant par les livres une vie augmentée, chercheur amoureux de la belle ouvrage… Si l’Université idéelle est morte aux yeux de presque tous, elle est en même temps en vie dans l’imaginaire et dans la pratique de ceux qui n’ont ni renoncé ni été corrompus par la promesse infantile de compter parmi les gagnants. L’Université a été créée à la suite de la Renaissance du XIIème siècle; elle peut s’auto-instituer à nouveau, dans un retour aux sources qui en renouvelle l’imaginaire et le fonctionnement, à l’occasion d’une Renaissance du XXIe siècle.

L’Université en sa tour d’ivoire est un chat de Shrödinger. Le cortège de régressions en marche – sélection des étudiants, dérégulation des frais d’inscription, différenciation des statuts des universitaires de proximité et d’excellence – peut la faire bifurquer vers une dévitalisation durable ou vers cette renaissance.

[1] Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, faisait déjà ce constat en 1996, sur la radio nationale australienne ABC, lors d’une “Boyer lecture”.

[2] Il y a environ 2,5 millions d’étudiants dont 1,6 millions à l’Université.

[3]  Il arrive parfois que l’école privée dont la réclame est faite appartienne à l’un des actionnaires majoritaires du journal.

[4] Nous reprenons ici la métaphore de la tour d’ivoire en référence au célèbre discours prononcé à Louvain le 18 novembre 2005 par Simon Leys.

[5] Nous utilisons le mot “technicien”, faute de disposer d’un mot collectif connoté plus positivement pour désigner ceux qui apportent au quotidien le soutien nécessaire à l’enseignement et la recherche. Ils sont désignés au sein de l’institution par l’acronyme “biatss” pour “bibliothèques, ingénieurs, administratifs, techniciens, de service et de santé”.

[6]Cette catégorie de personnels comprend les chercheurs et les enseignant-chercheurs.

[7] La convention parue au journal officiel du 31 décembre 2017 a créé le cadre juridique des “sociétés universitaires et de recherche” qui serviront de base pour les étapes de transformation à venir.

[8] Le gouvernement Cazeneuve, avant de quitter piteusement ses ministères, a ainsi promulgué un décret permettant aux présidents et vice-présidents de devenir professeurs des universités sans passer par la procédure collégiale habituelle : Décret n° 2017-854 du 9 mai 2017

[9] La convention parue au journal officiel du 24 décembre 2017 officialise ce système d’Université à deux vitesses et annonce la fin des programmes d’excellence après lesquels les technocraties universitaires n’ont eu de cesse de courir.

Que faire? (2/4)

 

Copier ce lien pour citer ce billet.

Deuxième partie.

Si vous avez raté le début.

Définir une stratégie collective pour que l’Université et la recherche sortent du marasme, de la bureaucratisation et de la passivité suppose d’être dotés au préalable d’une représentation correcte du monde [1]. Si l’on se fie à la multiplication des craquements dans le vernis, le modèle de société néolibérale est entré en crise, raison pour laquelle il importe d’analyser cette représentation idéologique et ses effets, en partant de l’exemple français. Répertoriant décalages et béances entre libéralisme et néolibéralisme, nous sommes arrivés à une nouvelle série de questions. D’où provient l’adhésion au néolibéralisme ? Pourquoi a-t-il créé une telle inflation bureaucratique, un tel vide de sens, une telle anomie ?

Je, néant, vide, rien.

Pour prendre la pleine mesure du spectaculaire renversement de perspective opéré par les néolibéraux allemands entre 1935 et 1945 [2], il convient de se figurer le marasme profond dans lequel furent plongés les tenants de l’économie de marché pendant la Grande Dépression des années 1930. La conflictualité très vive depuis le Printemps des peuples de 1848 a alors imposé une représentation du monde fondée sur l’existence de classes sociales antagonistes et en particulier du prolétariat, constitué des travailleurs dépossédés par le salariat du fruit de leur travail. La théorie marxiste a ainsi popularisé l’idée selon laquelle la division du travail et le fétichisme de la marchandise ont conduit à la dégradation de l’être en avoir, à la réification des biens et des personnes – c’est-à-dire à leur transformation en marchandise – et à la généralisation de formes de vies aliénées. Le coup de force théorique des néolibéraux allemands a consisté à repérer dans le nazisme, non ce qui fait sa singularité monstrueuse, mais au contraire ses points de continuité. Ils y reconnaissent tout de ce qui a été auparavant attribué à la société capitaliste libérale : la réduction des individus à une masse uniformisée et en même temps atomisée, réifiée par une communication réduite au jeu des signes et du Spectacle. Ils y voient ensuite une planification étatique qui relie le nazisme à l’interventionnisme du New Deal aux Etats-Unis, à la politique keynésienne du rapport Beveridge en Grande-Bretagne et aux plans quinquennaux soviétiques. Ils y voient, enfin, le point de divergence d’un processus qui conduit toute intervention économique de l’Etat à perturber les mécanismes de régulation interne, engendrant des dérèglements économiques plus grands encore. Ainsi, théorisent-ils, le désir aliéné d’ordre, d’autorité et donc de toujours plus d’Etat en période de crise se couple aux interventions économiques contre nature de l’Etat pour tenter de réguler un marché dont seule la libre concurrence est capable d’assurer l’efficience, et conduit inéluctablement à une croissance sans bornes de tout pouvoir étatique.

Le point de rupture du néolibéralisme avec le libéralisme se situe dans ce rejet d’un gouvernement des savants [3] prétendant organiser l’économie, l’Etat et la société en se fondant sur la rationalité scientifique par extrapolation aux Hommes des lois de la nature [4]. La refondation doctrinale du néolibéralisme procède au contraire du postulat selon lequel le marché non planifié conduit à un ordre spontané, émergent, la “catallaxie”, dont l’efficience provient de l’aptitude unique de la mise en concurrence à mobiliser les fragments d’information dispersés dans le corps social. Ainsi, il suffirait d’en finir avec la raison organisatrice et avec la société pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Ce fondement panglossien de la théorie néolibérale est ouvertement revendiqué par Friedman : “C’est une idée fausse et qui a causé de grands dommages, de vouloir tester les postulats. Non seulement il n’est pas nécessaire que les hypothèses de base soient réalistes, mais il est avantageux qu’elles ne le soient pas.” [5]

Si les démonstrations formelles des propriétés d’efficience du néolibéralisme sont pour le moins douteuses [6] – hormis peut-être sur sa capacité à creuser les inégalités [7] et à se présenter en recours des crises systémiques qu’il engendre – son efficacité à susciter l’adhésion [8] après le déclin du fordisme est incontestable, qui repose sur une révision complète de la doctrine libérale. Le néolibéralisme intègre et digère la critique marxiste selon laquelle le “travailleur libre” du libéralisme est en réalité privé du choix, des moyens et du produit de son activité, dépossédé de la conduite de sa vie et soustrait à la conscience même de son exploitation. Il se propose donc de déprolétariser la société en transformant les individus en entrepreneurs d’eux-mêmes mis en concurrence. Ce faisant, il déploie dans l'ensemble de la sphère sociale la “rationalité” du marché : l’individu, entrepreneur de lui-même, est invité à se comporter du point de vue de la santé, de l'éducation, de la culture, de la sexualité, comme un calculateur rationnel cherchant à maximiser son profit ou, plus exactement, à se valoriser seul en tant que “capital humain”, de la salle de musculation aux bancs de l’université. Cette extension du domaine du marché est confiée à l’Etat, qui intervient au travers de politiques publiques favorisant l’accès à la propriété, les assurances maladies privées, la retraite par capitalisation ou le chèque éducation [9]. Ainsi, la volonté légitime de s’occuper de soi devient le vecteur de promotion de la responsabilité de l’individu, niant de ce fait tout déterminisme social, tout héritage collectif ; la santé devient calcul de conduite pathogène, la sécurité, calcul de risque criminogène, l’éducation, calcul d’employabilité. Le néolibéralisme procède ainsi d’une gouvernementalité indirecte et difficilement perceptible de ce fait [10], en imposant de façon insidieuse des normes de comportements aux individus dont ceux-ci doivent seuls assumer la responsabilité. Ainsi, du libéralisme au néolibéralisme, se joue la mutation des sociétés disciplinaires en sociétés de contrôle [11]. “Economics are the method; the object is to change the heart and soul”, disait Mme Thatcher. [12]

La stratégie discursive des néolibéraux, amplifiée par les médias de masse (la télévision, puis l’internet), recycle à son profit, en les vidant de leur substance, nombre de concepts du mouvement émancipateur comme “révolution” [13], “autonomie”, “autogouvernement des individus”, “progrès social”, “créativité” ou “innovation”. Elle use en permanence des deux procédés centraux de la novlangue [14] : la substitution au sens propre des mots du sens de leur antonyme et l'oblitération de sens, par interposition d’un terme qui fait obstacle à la compréhension. Ainsi, la suppression de droits sociaux est-elle menée au nom de l’abolition des privilèges, les aristocrates étant opportunément remplacés par les fonctionnaires, les chômeurs, les fainéants ou les étrangers. La neutralisation de la langue, qui vise à euphémiser la violence des rapports sociaux et à nier l’existence même de la société, est l’une des techniques de “consensus building” par gommage des visions différentes du réel. Il en résulte que le consensus néolibéral n’est pas la recherche d’un accord mais, comme l’indique son nom, la fabrication du consentement [15], une représentation unique du monde qui nous promet la paix par effacement des sources de conflits.

Cette entreprise anesthésiante d’évacuation du politique et de la conflictualité repose en grande partie sur le néomanagement (le “lean”), qui a remplacé l’approche gestionnaire des structures tayloriennes centralisées, fondées sur la rationalisation du travail, l’autorité, l’impersonnalité des fonctions spécialisées, l’ordre et, surtout, la hiérarchie. Le néomanagement travaille à la destruction des structures collectives pour parvenir à une individualisation maximale de la relation salariale – objectif renouvelé dans la période récente par le capitalisme de plateforme (ubérisation). Au lieu d’imposer par la force des décisions à des volontés qui s’efforcent collectivement de leur résister, le néomanagement prend appui sur les désirs de chacun pour obtenir un asservissement consenti individuellement. Il repose sur des dispositifs qui dirigent les conduites des individus – les “agents” – de sorte à ce qu’ils intériorisent leur impuissance à avoir prise sur leur vie et deviennent prisonniers de leurs propres désirs ; il n’agit pas sur les corps, mais sur la puissance d’agir des individus. Il érige la concurrence en norme de comportement par la généralisation du projet (“call for proposals”), de l’évaluation (“benchmarking”) et du classement (“ranking”) [16]. Il institue un ordre paradoxal qui exige des “agents” qu’ils soient responsables [17], indépendants, innovants, adaptables, résilients et flexibles – les “valeurs agiles” – en créant les conditions d’une soumission au contrôle généralisé par incorporations de normes, de règles, de procédures, de formalités, de certifications et d’indicateurs de performance, qui constituent la “gouvernance”. Par ces opérations d’abstraction et de catégorisation, l’individu, “porteur de projet”, se soumet aux critères d’accréditation édictés par d’autres – les pourvoyeurs de financement et leur relais au sein de la classe moyenne supérieure, néomanagers et Experts [18]. En procédant à une division fonctionnelle de la société en décideurs, en contremaîtres (les managers) et en exécutants, le néolibéralisme produit bureaucratie et bureaucrates à flux tendu, dans des proportions jamais atteintes jusque là, alors même qu’il prétendait à l’exclusivité de l’Etat en la matière [19]. En produisant une fiction de la réalité fondée sur l’oxymore, le néomanagement redouble le sentiment d’infantilisation, de sidération, de dépossession et de perte de sens qu’il prétendait juguler.

Tocqueville avait raison : l’atomisation sociale ne conduit pas à la réalisation de soi, à la construction d’individualités qui font leur propre histoire, mais au triomphe du narcissisme, de la solitude, de l’apathie politique [20], du conformisme et de l’insignifiance [21]. A l’opposé de l’idéal démocratique visant à constituer une société réflexive faisant constamment appel à l’activité lucide et éclairée de tous les citoyens pour se réimaginer sans cesse, la société néolibérale, constituée d’individus avides et frustrés, repliés dans leur sphère privée [22] et y accumulant de la camelote, est dans l’incapacité de créer de nouvelles significations sociales et de se mettre en question elle-même. Le néolibéralisme a produit une société frappée d’anomie, qui se désintéresse de son sort en tant que société, mais qui s’est payé le luxe de théoriser son vide de sens et son incapacité à mettre en question la situation elle-même avec ce “complément solennel de justification” qu’est le postmodernisme.

La désagrégation du système éducatif français [23] depuis la fin de l’ère fordiste semble procéder, si l’on en croit les termes du débat public, d’un état de “crise” permanent [24]: crise des contenus, crise structurelle, crise des programmes, crise des méthodes pédagogiques, crise de la “réussite” [25], crise de l’identité nationale et de son récit, crise budgétaire, crise des vocations, crise de l’“autorité du maître”, etc. Le constat le plus évident du changement qui va s’intensifiant avec le néolibéralisme est ainsi passé sous silence: l’éducation n’est plus investie comme éducation ni par les éducateurs, ni par les parents, démissionnaires, ni par les élèves. Le service de la collectivité, la transmission du savoir, l’amour de la belle ouvrage, la conscience professionnelle ou la vocation d’enseignant, qui étaient des valeurs consacrées, sont devenus les oripeaux dérisoires de l’ancien monde — dont il n’est pas question ici d’avoir une quelconque nostalgie. Comment les enfants pourraient-ils intégrer l’injonction nouvelle à voir dans l’école un investissement dans un “capital de compétences” rentabilisé par sa fructification (hasardeuse) à venir? Par quel miracle l’Université aurait-elle échappé à un mouvement socio-historique d’épuisement et de dévitalisation qui prive les individus des repères, des valeurs et des motivations qui permettent aux individus de faire fonctionner la société et de s’y aménager des formes de vie vivables?

Si le “consensus building” est la réduction du politique à la gestion, c’est à dire à la police, il ne faut pas l’entendre comme un remplacement du conflit et de la violence par la discussion pacifique et l’accord raisonnable. Du reste, qui peut imaginer que la mise en concurrence généralisée, le salariat précaire, le rétrécissement des droits sociaux, la prédation des richesses, la baisse des dépenses publiques et le chômage de masse se fassent sans heurt. Le contrôle social propre au néolibéralisme se redouble donc d’une surveillance punitive des allocataires d’aides, d’un quadrillage policier des quartiers populaires, d’un gonflement continu de la population carcérale [26] et d’une répression accrue des mouvements sociaux. Ainsi, le revers du consensus est une dégradation des libertés publiques – libertés partielles arrachées par des luttes séculaires et constitutives du libéralisme politique –, et une transformation graduelle de l’Etat de droit en exception permanente. Evoquant la dictature du général Pinochet [27], Hayek eut cette formule lapidaire : « Personnellement, je préfère un dictateur libéral plutôt qu’un gouvernement démocratique manquant de libéralisme » [28]. De fait, le néolibéralisme ne consent à la liberté qu’au prix d’une redéfinition négative [29] de ce concept comme liberté de choix – avec sa contrepartie de responsabilité individuelle vis-à-vis des conséquences de ce choix – et comme liberté de participer à la mise en concurrence. L’essoufflement du keynésianisme à la fin des Trente Glorieuses, puis l’effondrement du marxisme-léninisme, ont conduit la gauche à investir cette nouvelle subjectivité néolibérale en faisant de la lutte contre les discriminations (anti-racisme, anti-sexisme, anti-validisme) la marque distinctive de la variante “progressiste” du néolibéralisme. Par opposition, M. Pinochet, hier, ou M. Trump aujourd’hui incarnent la possibilité d’une variante conservatrice, voire réactionnaire, du néolibéralisme [27], fondée sur la communion dans la peur [28].

En proposant cette synthèse du néolibéralisme “progressiste”, nous avons voulu mettre en évidence le piège politique qui nous est tendu, et dont nous avons esquissé la première mâchoire. L’autre mâchoire du piège consiste à la déploration infinie de l’Etat providence, appelant à restaurer les compromis du fordisme et développant une nostalgie réactionnaire des hiérarchies qui le sous-tendaient. De fait, le néolibéralisme “progressiste” alimente par son anomie même [29] la tentation d’un retour à une société hétéronome, dont les significations imaginaires, les représentations du monde, les normes et les lois sont instituées de manière figée et transcendante — en référence à Dieu, à la Nation Française, à la Nature Humaine, etc. Réactiver par la praxis la voie émancipatrice éteinte depuis plus de trente ans suppose d’avoir pleinement conscience de ce que néolibéralisme et réaction fonctionnent de manière résonante, s’alimentant l’un l’autre.

[1] Les propositions stratégiques auxquelles nous allons parvenir dans le quatrième volet de ce texte nécessitent une analyse actualisée de la situation et de la bouillie idéologique dans laquelle nous baignons. Nous n’entendons pas tenter une nouvelle fois de lancer une mobilisation pour préserver un modèle à bout de souffle, mais rechercher les moyens collectifs d’une refondation de l’Université conforme aux aspirations émancipatrices. Si nous en passons par une théorie descriptive, nous entendons dans le même temps “libérer l’action politique de toute forme de paranoïa unitaire et totalisante”, pour reprendre les mots de Michel Foucault dans sa préface à l'Antiœdipe

[2] Par soucis de simplicité, nous avons qualifié les ordolibéraux allemands de néolibéraux. Leur défiance vis-à-vis du scientisme, de la verticalité du pouvoir et de “l'état d'esprit mécanique-quantitatif” est un héritage des catholiques sociaux, soucieux de construire une société organique fondée sur le principe de subsidiarité.
Il est utile de préciser quelques repères à l’occasion de cette note. Plus de trente ans séparent l’élaboration des concepts néolibéraux de l’ère hégémonique libérale: le colloque Lippman, fondateur, s’est tenu à Paris en 1938 et la Société du Mont Pèlerin, qui a joué le rôle de Think Tank du néolibéralisme, a été créée en 1947; l’accession de M. Volcker à la présidence de la US Federal Reserve et l’accession au pouvoir de Mme Thatcher datent de 1979. Comme les autres philosophies politiques, le néolibéralisme provient d’une constellation de théoriciens et non d’une source unique: l’école de Fribourg (ordolibéraux), avec notamment Eucken, Röpke et Rüstow, l’école de Vienne, avec notamment Hayek et von Mises, l’école de Chicago, avec notamment Friedman et Stigler. Les polytechniciens du Redressement français (Detœuf, Marlio et Mercier) ont fait figure d’école de Paris au colloque Lippman.

[3] La mise en crise des pôles d’exaltation du capital culturel que sont Polytechnique (l’X) et l’ENS (ULM), et la prise du pouvoir par les élites technocratiques formées à l’ENA et HEC, scolairement dominées, mais socialement et économiquement dominantes, sont symptomatiques de la mutation du libéralisme au néolibéralisme. Voir à ce sujet le premier volet de cette synthèse.

[4] A propos de l’utopie comtienne d’un gouvernement des savants, cet ”éternel saint-simonisme”, Wilhelm Röpke, dans Civitas Humana, a cette réflexion citée par Michel Foucault : “Le succès de cette école [saint-simonienne] provenait du fait suivant : on tirait du scientisme les dernières conséquences pour la vie sociale et pour la politique et l'on parvenait ainsi au but inévitable en cette voie : au collectivisme, qui transporte, dans la pratique économique et politique, l'élimination scientiste de l'homme. Sa gloire fort contestable, c'est d'avoir créé le modèle d'une conception du monde et de la société que l'on pourrait appeler l'éternel saint-simonisme : l'état d'esprit mécanique-quantitatif même de l'hybris scientifique et de la mentalité des ingénieurs, état d'esprit de ceux qui unissent le culte du colossal à leur besoin de se faire valoir, qui construisent et organisent l'économie, l'Etat et la société, suivant des lois prétendument scientifiques avec le compas et la règle et qui, se faisant, se réservent à eux-même les premières places au bureau.”
Sur ce sujet, on pourra lire :
Friedrich Hayek, The Road to Serfdom, 1944
Friedrich Hayek, The Counter-Revolution of Science: Studies on the Abuse of Reason, 1952

[5] Milton Friedman, Essays in Positive Economics, 1953

[6] Le résultat le plus important dans cette voie est la démonstration par Kenneth Arrow et Gérard Debreu de l’existence de prix d’équilibre dans le modèle de concurrence parfaite, constituant un optimum de Pareto pour l’allocation des ressources : aucune alternative ne conduit l’ensemble des agents à une meilleure position. Les hypothèses de ce modèle avaient été réfutée par les économistes “mainstream” dès les années 1930, montrant que l’idée selon laquelle le marché garantit l’allocation des ressources la plus équitable possible est une ineptie obscurantiste. Notons aussi qu’à la différence des biens et services marchands, les actifs boursiers sont d’autant plus demandés que leur prix augmente, ce qui conduit à une instabilité structurelle des marchés financiers. Sur ce sujet, on pourra lire : Bernard Guerrien, Le rôle des mathématiques en économie

[7] Voir le World Inequality Report 2018 qui rappelle utilement qu’“en France, le budget par étudiant de l’enseignement supérieur a diminué de 10 % en dix ans, malgré tous les discours sur l’économie de la connaissance” et ce, alors que 20% des étudiants vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté:
http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/12/15/la-hausse-des-inegalites-n-est-pas-une-fatalite
Voir également: Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, éditions du Seuil, 2013.

[8] “Il y a une réponse qu’il faut éliminer définitivement de nos esprits, et qui caractérise toute la vieille mentalité de gauche : l’idée que le système établi ne tiendrait que par la répression et la manipulation des gens, en un sens extérieur et superficiel du terme manipulation. [...] Nous devons comprendre une vérité élémentaire qui paraîtra très désagréable à certains : le système tient parce qu’il réussit à créer l’adhésion des gens à ce qui est. Il réussit à créer, tant bien que mal, pour la majorité des gens et pendant la grande majorité des moments de leur vie, leur adhésion au mode de vie effectif, institué, concret de cette société. C’est de cette constatation fondamentale que l’on doit partir, si l’on veut avoir une activité qui ne soit pas futile et vaine.”
Cornelius Castoriadis, De l’écologie à l’autonomie, conférence à Louvain-la-neuve, le 27 février 1980.

[9] Nous reviendrons en détail sur la théorie du capital humain et sur le principe du chèque éducation dans le troisième volet de ce billet, consacré à l’Université.

[10] A propos du déni, à gauche, de l’existence même d’une idéologie néolibérale, lire le texte de Philip Mirowski, « Hell is Truth Seen Too Late » , dans Zilsel n°3, janvier 2018.

[11] Le concept de société de contrôle a été esquissé lors de la conférence de Deleuze à la Femis, Qu'est-ce que l'acte de création ?
ainsi que dans le texte intitulé Post-scriptum sur les sociétés de contrôle.

[12] Sunday Times, 3 May 1981

[13] Le mot “révolution” est ainsi utilisé périodiquement dans la propagande délivrée par la télévision d’Etat: http://www.telerama.fr/television/linterview-de-macron-par-delahousse

[14] On peut proposer une catégorisation grossière des effets de novlangue utilisés par la “communication”, entendue comme transmission de mots d’ordre : - le mot trompeur appelé aussi, de manière impropre, mot-valise, qui signifie le contraire de ce qu’il exprime dans la langue commune ; - le mot-écran, qui fait obstacle à l’expression d’une contradiction ; - le mot subliminal, qui produit un effet de répulsion ou d’approbation sur l’interlocuteur ; - le mot marqueur, qui traduit l’appartenance du locuteur à la classe dominante ; - le mot tabou, qui correspond à un concept que l’idéologie dominante s’efforce d’effacer ; - le mot sidérant, qui vise à disqualifier l’adversaire. La forme spécifique de novlangue introduite par le néomanagement est connue sous le nom de “bullshit”. On pourra lire, sur ce sujet : Alain Bihr, La novlangue néolibérale, 2007.
Corinne Grenouillet, Catherine Vuillermot-Febvet (dir.), La langue du management et de l'économie à l'ère néolibérale. Formes sociales et littéraires, Strasbourg, PU de Strasbourg, coll. « Formes et savoirs », 2015, 294 p., ISBN : 9782868205261.

[15] Walter Lippmann a théorisé dans son livre Public Opinion (1922) la nécessité d’un contrôle consciencieux de l'opinion publique en démocratie sous le nom « manufacture of consent ». Pour une théorie critique du concept, on pourra lire:
Noam Chomsky et Edward Herman, La fabrication du consentement : De la propagande médiatique en démocratie, (1988), Agone, 2008.

[16] Luc Boltanski et Eve Chiapello. Le nouvel esprit du capitalisme, Coll. NRF Essais, Gallimard, 1999.

[17] Voir à ce sujet ce dossier intitulé Néolibéralisme et responsabilité

[18] Dans le troisième volet de cette synthèse, qui porte sur la vision de l’Université et de la recherche portée par le néolibéralisme, nous reviendrons sur le remplacement de la figure du Savant – qui produit un travail savant, dans la durée, soumis à l’examen critique de ses pairs – par celle de l’Expert – qui évalue la conformité aux normes néolibérales, qui accrédite et qui sélectionne des projets qui méritent financement.

[19] Max Weber, Économie et société, tome 1 : Les catégories de la sociologie, 1921.
Claude Lefort, « XII. Qu’est-ce que la bureaucratie ? », in Elements d’une critique de la bureaucratie, Librairie Droz, 1971.
Cornelius Castoriadis, La Société bureaucratique. ÉCRITS POLITIQUES 1945-1997, Edition du Sandre, ISBN 978-2-35821-103-1.
David Graeber, Bureaucratie. L'utopie des règles, Paris, Les Liens qui libèrent, 2015, 304 p., traduit de l'anglais par Françoise Chemla, ISBN : 979-10-209-0291-7.
Béatrice Hibou (2012) La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale. Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », ISBN : 978-2-7071-7439-0.

[20] La dépossession des citoyens de leur rôle politique a conduit en France à la prise du pouvoir par la haute fonction publique (les “technos”), et en particulier par le corps des inspecteurs des finances (ENA/IGF). Se concrétise ainsi la formation d’une société bureaucratique, définie par Castoriadis comme la fusion de la classe dominante, de son parti et de l’État. On trouvera des éléments factuels sur ce blog tenu par A.Moatti: http://zelites.blog.lemonde.fr/
Sur les violations de la séparation des pouvoirs, on pourra lire cette entrevue accordée par Patrick Weil:
http://www.slate.fr/story/148788/trump-macron-etrangers

[21] On pourra lire, de Cornelius Castoriadis, La Montée de l'insignifiance, Les carrefours du labyrinthe 4 (2007).

[22] Ce dont la vie privée est privée, c’est tout bonnement de vie. En témoigne la consommation massive d’anxiolytiques, d’antidépresseurs, de somnifères.

[23] L’analyse se réfère ici —et de façon privilégiée dans le billet— à la France. Cependant, des processus semblables opèrent, avec des spécificités locales, dans l’ensemble des pays unifiés par la mondialisation des échanges de marchandises et de capitaux, à commencer par les Etats Unis d’Amérique.

[24] La mise en “crise” compte parmi les méthodes les plus usitées de fabrication du consentement.
Romuald Bodin et Sophie Orange. L’université n’est pas en crise. Les transformations de l’enseignement supérieur : enjeux et idées reçues, Éd. du Croquant, 2013, 213 p.

[25] L’omniprésente expression “réussite étudiante”, en plus d’insister sur la diplomation plutôt que sur l’acquisition de savoirs, fonctionne comme un rappel de l’unique type anthropologique créé par le néolibéralisme: la figure du “gagnant”.

[26] Bernard E. Harcourt, The Illusion of Free Markets: Punishment and the Myth of Natural Order, Harvard University Press, 2012, 336 p.
Recension

[27] Pinochet à l’école de Chicago : http://www.laviedesidees.fr/Pinochet-a-l-ecole-de-Chicago.html

[28] Entretien accordé par Hayek au quotidien chilien El Mercurio, 12 avril 1981. Pour bien comprendre cette assertion, on peut se référer à cette autre tirade d’Hayek : “Le libéralisme et la démocratie, même s’ils sont compatibles, ne sont pas une seule et même chose... il est possible, au moins en principe, qu’un gouvernement démocratique devienne totalitaire et qu’un gouvernement autoritaire mette en place des politiques favorables au libéralisme... Un État qui exige des pouvoirs illimités à la majorité devient de ce fait antilibéral.”

[29] Isaiah Berlin, Deux concepts de liberté, 1958.

[30] Par delà l’évidente différence de façade, M. Trump et M. Macron présentent nombre de similitudes: leur narcissisme, leur violation de la séparation des pouvoirs, leur politique fiscale et leur traitement répressif des immigrants.
Thomas Piketty, Trump, Macron : même combat.
Thomas Piketty, Reagan puissance dix
Emmanuel Macron et Donald Trump en leur miroir

[31] Les gouvernants de l’ère néolibérale doivent simultanément attirer les investisseurs et ne pas déplaire à leurs électeurs, ce qui les conduit à emprunter sur les marchés. Pour obtenir la confiance des détenteurs de la dette et des investisseurs, ils mènent des politiques publiques supprimant graduellement les droits sociaux constituant une forme de sécurité (retraite, éducation libre et gratuite, système de santé, salaire socialisé, etc). Les gouvernants entendent alors satisfaire le besoin de "sécurité" de leurs électeurs par des discours et des politiques identitaires et xénophobes. Ce mécanisme explique la permanence de ce motif de M. Sarkozy à M. Collomb, en passant par M. Valls.
On pourra lire à ce sujet:
Cette France là (coll.) Xénophobie d'en haut, 2009, La découverte.

[32] On peut défendre l’idée selon laquelle le néolibéralisme procède malgré tout d’une hétéronomie fondée sur la religion du marché.

Que faire? (1/4)

 

Copier ce lien pour citer ce billet.

Première partie.
Le néolibéralisme et ses évolutions.

Chacun le sent avec plus ou moins de clairvoyance : l’heure est venue de sortir de la passivité, de rompre avec le vide de sens et le conformisme ambiants. Nous ouvrons en conséquence une série de quatre billets — conclusion de nos cinq ans d’existence et de réflexion — autour de cette unique question sur l’Université et la recherche  [1]…

Que faire?

Que faire qui n’ait été cent fois tenté ?

Que faire qui n’ait cent fois échoué ?

Et surtout : pour quoi faire ?  

Nous entendons cette question en son sens le plus concret et le plus pragmatique. Pour autant, il nous faut procéder par étapes et commencer par nous dégager des questions préformatées qui empêchent, par leur système même de coupures, toute pensée globale et donc toute pensée politique [2]: pouroucontre le CNU, pouroucontre la sélection à l’Université, pouroucontre APB, pouroucontre l’augmentation des frais d’inscription, pouroucontre le saupoudrage des moyens de recherche, etc. Par essence, toute idéologie entrée dans une phase hégémonique devient aussi diffuse et omniprésente que l’air que l’on respire : ses représentations deviennent des lieux communs que l’on ne discute plus, ses conceptions du simple bon sens en action. Il n’est donc pas étonnant que l’énonciation raisonnée du système de représentation qui prévaut dans l’appareil d’Etat soit l’enjeu de batailles savantes, à commencer par sa dénomination même : néolibéralisme [3]. Aussi nous est-il apparu essentiel de commencer notre réflexion par une synthèse théorique, non pour créer un ennemi extérieur qu’il s’agirait d’abattre, mais pour effectuer un travail réflexif sur ce qui produit une large adhésion à ce système. Les lecteurs impatients puissent nous pardonner ce détour nous permettant de poser les jalons nécessaires à la compréhension de propositions stratégiques à venir sur l’Université et la recherche [4].

Qu’est ce que le néolibéralisme ?

Pourquoi génère-t-il une bureaucratie qui contamine progressivement tous les champs de la société?

Le néolibéralisme est une représentation du monde comportant de multiples facettes, et née, logiquement, de manière chorale. Il nous faut commencer par écarter les conceptions les plus erronées. Le néolibéralisme n’est pas réductible à une théorie économique : c’est plutôt une modalité d’exercice du pouvoir étatique — une gouvernementalité — telle qu’elle est rationalisée dans les sphères gouvernantes. C’est donc un ensemble d’idées théoriques — culturelles — à partir desquelles la réalité est analysée dans la conduite du gouvernement. En clair, le néolibéralisme est une idéologie. Par extension, l’ère néolibérale désigne la période de montée en puissance de cette modalité de gouvernement après la seconde guerre mondiale jusqu’à sa phase hégémonique, le point de bascule se situant aux alentours de 1979 [5].

Le néolibéralisme n’est pas une intensité du libéralisme ; il n’est en particulier pas réductible à un “ultralibéralisme”, à une forme radicalisée de libéralisme économique. Le néolibéralisme trouve son origine dans une volonté de refonder le libéralisme après guerre, dans un contexte marqué par les totalitarismes - nous y reviendrons. Il se distingue du libéralisme né au milieu du XVIIIe siècle par une série de décalages qu’il s’agit d’isoler.

Dans sa conception du marché, le libéralisme pose le primat de l’échange, échange qui procède d’une relation d’équivalence entre deux valeurs ; le libéralisme s’intéresse aux marchandises, à leur prix, à l’offre et à la demande. Le marché y apparaît comme régi par des lois spontanées, émergentes, en un mot “naturelles”, qu’il s’agit de comprendre pour bien gouverner. Cette naturalisation du marché suppose que l’appareil d’Etat fonctionne comme une technocratie éclairée, rationaliste. La référence constante au saint-simonisme et le rôle, en France, de l’Ecole Polytechnique pendant l’ère libérale en porte témoignage [6]. Dans l’idéologie libérale, l’Etat, en surplomb du marché, se doit d’être aussi frugal que possible : son rôle est d’assurer a minima le fonctionnement “naturel” du marché, en garantissant le respect de la propriété individuelle.

Le néolibéralisme procède à un décalage fondamental dont tout découle : le marché n’a rien de spontané et seule la concurrence est à même de garantir la rationalité économique. L’essence du néolibéralisme, c’est donc la mise en concurrence des individus et des structures de sorte à créer du marché partout où cela est possible, dans chaque recoin de la société qui portait de la vie. Mettre en concurrence pour créer du marché, cela suppose incidemment de détruire méthodiquement toute structure collective, toute coopération entre les individus, au nom d’un rejet viscéral de toute planification raisonnée, saint-simonisme compris [7]. Le néolibéralisme pose une vision constructiviste du monde, réduit à un marché dont la vérité — l’efficience — ne peut émerger que par la concurrence d’agents interconnectés, mus par le profit et traitant de l’information. Hayek, l’un des inspirateurs du néolibéralisme, a le premier posé cet axiome: “the market is posited to be an information processor more powerful than any human brain, but essentially patterned upon brain/computation metaphors.” Le marché comme processeur d’information connecté comme un cerveau humain et dépassant de ce fait toute rationalité individuelle : telle est la croyance fondatrice du néolibéralisme — non-fondée en science et contredite en permanence par l’expérience. Cet obscurantisme se double d’un volontarisme que l’on pourrait formuler comme suit : il n’est pas de problèmes générés par le marché dont le néolibéralisme ne prétende détenir la solution, unique – le marché. Nous reviendrons sur ce dogmatisme digne d’un Pangloss ou de médecins de Molière au sujet de la “politique d’excellence” à l’œuvre depuis dix ans dans l’Université et la recherche.

De manière théorique, le néolibéralisme postule donc que le marché procède, non de l’équivalence entre deux valeurs, mais d’inégalités conçues, non comme des externalités regrettables, mais comme les conditions même du marché. Pour créer artificiellement de nouveaux marchés, et contrer ainsi l’érosion tendancielle du taux de profit, il s’agit de créer de l’inégalité partout où c’est possible, de procéder artificiellement à de la différenciation là où existait des communs, de la société. Cette double tâche de différenciation et de mise en concurrence revient à l’Etat qui, dans le néolibéralisme, n’est plus en surplomb du marché mais sous le contrôle de celui-ci. Ainsi, le néolibéralisme ne suppose pas un moins d’Etat mais un plus d’Etat au service de la création de marché, non seulement dans les services publics mais aussi dans chaque parcelle de vie autonome. Si l’Etat était l’ennemi à abattre — ou à limiter — du libéralisme, il devient, pour le néolibéralisme, un simple outil dont il faut prendre et conserver le contrôle. L’ennemi du néolibéralisme n’est pas l’Etat, c’est la société — tout ce qui fait société. “And, you know, there's no such thing as society.”, disait Mme Thatcher.

La mise en concurrence au cœur du néolibéralisme ne va pas sans contradictions, qui génère tendanciellement des situations de monopole et des coalitions oligopolistiques. De même que la production d’inégalités ne constitue pas un problème pour le néolibéralisme mais une condition nécessaire du marché, la constitution de monopoles privés y est interprétée comme optimisation de l’efficience — puisque le dogme stipule que dans le cas contraire, la concurrence jouerait pour mettre à bas la firme monopolistique. Autre contradiction aisément digérée, la mise en concurrence généralisée conduit mécaniquement à une société politique dominée par des lobbies sans projet politique positif, entravant efficacement toute politique contraire à leurs intérêts, et pratiquant le conflit d’intérêt avec décomplexion.

Le surplomb des Etats-Nations par le marché implique que les flux de capitaux ignorent les frontières. La libéralisation des mouvements internationaux de capitaux après 1980 a permis l’institution d’un marché mondial des actions pour la gestion des droits de propriété, formé par intégration des marchés boursiers nationaux, en lieu et place du système précédent de détention hors marché des blocs de contrôle stratégiques. Cette unification des marchés à l’échelle planétaire, et la perte de puissance des souverainetés étatiques qui en est la conséquence directe, n’aurait pu s’opérer sans l’appui d’institutions internationales comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale ou l’Organisation mondiale du commerce. Les néolibéraux se sont bien gardés de mettre à bas ces instances, pourtant supposées interventionnistes et chargées de réguler le marché. Il a suffi d’en réorienter la doctrine pour les utiliser comme moyens de coercition des Etats-nations récalcitrants à adopter les politiques néolibérales.

La transition de l’ère libérale vers l’ère néolibérale s’est accompagnée d’une transition entre une économie tirée par le profit et une économie portée par le crédit [8]. La formation de bulles spéculatives n’y est plus théorisée comme un parasitage de l’économie réelle mais comme le mode privilégié de création de la richesse. La crise de 2007-2008, responsable de l’accroissement violent du chômage et de la précarité dans les pays de l’OCDE, en a montré le ressort: les Etats sont chargés de gérer l’éclatement des bulles spéculatives, en renflouant les pourvoyeurs de crédit et en socialisant dettes et pertes.

L’idéologie néolibérale s’observe à l’état chimiquement pur dans la mise en crise des grandes institutions des démocraties libérales comme l'hôpital, la prison, les communes, l’école, etc. Récapitulons les éléments de la mutation de l’Université [9]. La finalité des réformes structurelles en cours depuis 30 ans — le projet de loi Devaquet date de 1986 — est la constitution d’un “marché de la connaissance” (processus de Lisbonne [10], rapport Attali-Macron [11], rapport Aghion-Cohen [12]). La méthode repose sur l’utilisation de l’Etat — et en son sein, d’instances technocratiques comme le Commissariat Général à l’Investissement — pour procéder à la mise en concurrence systématique des individus et des structures (“politique d’excellence” PolEx, fondée sur des appels à projets, AAP). Pour créer du marché, il s’agit de produire une différenciation entre parcours de formation et entre établissements (établissement de proximité professionnalisant vs établissement de recherche intensive visible internationalement [13]) produisant de l’inégalité et la naturalisant. La politique volontariste de constitution d’un “mercato” destiné, selon l’expression consacrée, à “attirer les meilleurs chercheurs et les meilleurs étudiants étrangers” a remplacé la vieille idée des démocraties libérales héritée de la Révolution française [14]: former des citoyens libres par le savoir et l’exercice de la raison. Les systèmes les plus efficients [15] ont déjà réussi à former une bulle spéculative fondée sur la dette étudiante.

Cette première série de décalages entre libéralisme et néolibéralisme en détermine une seconde, sur la représentation de l’individu, sur la liberté individuelle, sur le contrôle remplaçant l’enfermement, sur le management remplaçant la gestion hiérarchique, qui sera l’objet du deuxième billet. Il s’agira de comprendre comment la refondation du libéralisme a pu conduire au règne de l’anomie, du conformisme, de la passivité et de la médiocrité. Nous en viendrons au rôle du savoir, de l’Université et de la recherche dans un troisième billet avant de répondre pour notre compte à la seule question qui vaille…

Que faire ?

Bibliographie sommaire

  • F.A. Hayek (1960). The Constitution of Liberty, Chicago: University of Chicago Press.

  • F.A. Hayek (1976). The Mirage of Social Justice, Chicago: University of Chicago Press.

  • M. Foucault (2004) Naissance de la biopolitique : cours au Collège de France, 1978-1979, Paris, Gallimard/Éditions du Seuil. Voir également le le dossier « les néolibéralismes de Michel Foucault » dans Raisons politiques, n° 52, 2013 ;
    https://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2013-4.htm

  • G. Dostaler (2001) Le Libéralisme de Hayek, Collection "Repères"

  • S. Audier, (2008) Le Colloque Lippmann : aux origines du « néo-libéralisme », Lormont, éd. Le bord de l'eau.

  • S. Audier (2012). Néo-libéralisme(s). Une archéologie intellectuelle, Paris, Grasset, coll. « Mondes vécus ».

  • S. Audier (2015), Penser le « néolibéralisme ». Le moment néolibéral, Foucault, et la crise du socialisme, Lormont, Le Bord de l'eau, coll. « Documents », ISBN : 9782356874030.

  • W. Brown, « American Nightmare: Neoliberalism, Neoconservatism, and De-Democratization », Political Theory, vol. 34, n˚ 6, 2006, p. 690-714 (traduction française : « Le cauchemar américain : le néoconservatisme, le néolibéralisme et la dé-démocratisation des États-Unis », Raisons politiques, n° 28, 2004, p. 67-89. Voir également Brown Wendy, « Neo-Liberalism and the End of Liberal Democracy », Theory & Event, vol. 7, n˚ 1, 2003 (traduction française : « Néo-libéralisme et fin de la démocratie », Vacarme, n˚ 29, 2004).

  • P. Dardot et C. Laval, La nouvelle raison du monde : essai sur la société néolibérale, Paris, La Découverte, 2010.

  • P. Dardot et C. Laval (2016) Ce cauchemar qui n’en finit pas – Comment le néolibéralisme défait la démocratie, Paris, La Découverte.

  • P. Mirowski et D. Plehwe (2009) The road from mont pèlerin The Making of the Neoliberal Thought Collective, harvard university press, Cambridge, Massachusetts

  • P.Mirowski (2013): Never Let a Serious Crisis Go to Waste: How Neoliberalism Survived the Financial Meltdown, London, UK, ISBN 978-1-78168-079-7

  • L’essence du néolibéralisme, Bourdieu
    http://www.monde-diplomatique.fr/1998/03/BOURDIEU/3609

  • B. Hibou (2012) La bureaucratisation du monde à l’ère néolibérale. Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », ISBN : 978-2-7071-7439-0.

  • D. Graeber (2015) Bureaucratie. L'utopie des règles, Paris, Les Liens qui libèrent, 304 p., traduit de l'anglais par Françoise Chemla, ISBN : 979-10-209-0291-7.

  • Bernard Harcourt, The Illusion of Free Markets : Punishment and the Myth of Natural Order, Harvard UP, 2011, 336p.

  • Michel Feher, Le temps des investis. Essai sur la nouvelle question sociale, Paris, La Découverte, 2017

 

[1] On pourra se convaincre que cette question est dans l’air du temps en consultant cette série de quatre billets:
https://theconversation.com/acces-a-luniversite-et-financement-de-lenseignement-superieur-et-de-la-recherche-que-faire-episode-1-83054

[2] Les “nouveaux philosophes” ont beaucoup fait, en France, pour légitimer le renoncement, le non-engagement, le repli sur la sphère privée, le bavardage sur des polémiques aussi artificielles que stériles, avec cette rengaine selon laquelle la politique visant le tout, elle est totalitaire, etc.

[3] On emploie le mot ‘néolibéralisme’ pour le distinguer clairement du ‘libéralisme politique’ et du régime de ‘démocratie libérale’ auxquels il tourne le dos. Même le Fonds Monétaire International admet, après avoir mandaté trois de ses économistes pour étudier la question, l’existence du néolibéralisme:
http://www.imf.org/external/pubs/ft/fandd/2016/06/pdf/ostry.pdf
Nous renvoyons aux ouvrages de la bibliographie sur les fondements et l’usage du mot néolibéralisme. Nous reviendrons longuement sur les batailles sémantiques au sujet du vol du mot “autonomie” par le néolibéralisme. Philip Mirowski est l’un des spécialistes de cette question, dont on peut lire par exemple :
http://cms.ineteconomics.org/uploads/papers/WP23-Mirowski.pdf
Nous conseillons également l’entrée “liberalism” du dictionnaire de Stanford,
https://plato.stanford.edu/entries/liberalism/
l’article Les paradigmes du « Néolibéralisme » de Serge Audier:
https://www.cairn.info/revue-cahiers-philosophiques-2013-2-page-21.htm
ainsi que l’article Du libéralisme au néolibéralisme de Gilles Dostaler
https://www.scienceshumaines.com/du-liberalisme-au-neoliberalisme_fr_23367.html
Deux articles de vulgarisation parus dans le Guardian:
Neoliberalism – the ideology at the root of all our problems
https://www.theguardian.com/books/2016/apr/15/neoliberalism-ideology-problem-george-monbiot
Neoliberalism: the idea that swallowed the world
https://www.theguardian.com/news/2017/aug/18/neoliberalism-the-idea-that-changed-the-world

[4] Nous entendons prendre en compte la liste des échecs essuyés depuis 30 ans par toutes les formes d’intervention dans l’espace public : pétitions, tribunes, plateformes de microblogage (Tumblr, Twitter, etc), manifestations de type sono-ballon-saucisses, co-gestion des universités, happenings destinés à attirer la sympathie médiatique (lancers de chaussures, lancers d’avions en papier, murs de CV de précaires, ascensions sportives, rondes des obstinés), engagement partisan, etc.

[5] Le second acte de naissance du néolibéralisme est sans doute l’accession de M. Volcker à la présidence de la US Federal Reserve en août 1979: par une politique monétariste brutale, il met fin à l’inflation, provoque l’augmentation des taux d’intérêt réels et installe ainsi l’accroissement structurel des revenus de la rente. 1979 est également l’année où Foucault a fait du néolibéralisme l'objet principal de ses cours au Collège de France. Mme.Thatcher accède au pouvoir en mai 1979 et M.Reagan en janvier 1981. En France, la suppression en 1982 de l’échelle mobile des salaires constitue un tournant symbolique. Il serait tentant, pour souligner l’émergence de subjectivités néolibérales, de faire remonter le point de transition vers son hégémonie à la date d’une dystopie prédictive: 1984.

[6] Alexandre Moatti, “La figure de Saint-Simon dans les discours technocratiques français”
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01306320

[7] Nous reviendrons dans le deuxième volet sur la rhétorique du néomanagement qui, en même temps, exalte dans son travail de dépossession la “synergie”, la “co-production”, etc.

[8] Michel Feher, Retour vers le futur proche
https://www.cairn.info/revue-vacarme-2010-2-page-78.htm
Entretiens filmés de Michel Feher
http://www.laparisienneliberee.com/entretien-michel-feher/

[9] “Université” est ici utilisé au singulier et avec une majuscule comme institution collective chargée de produire, transmettre, conserver et critiquer les savoirs. Le terme comprend la recherche et ne recouvre pas un type particulier d’établissement.

[10] On pourra lire cet article reprenant la logique Shadock “Plus ça rate, et plus on a de chances que ça marche.”:
https://www.cairn.info/revue-regards-croises-sur-l-economie-2012-1-page-128.htm

[11] http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportAttali.pdf

[12] www.groupejeanpierrevernant.info/RapportCohenAghion.pdf
voir aussi
www.groupejeanpierrevernant.info/SlidesAghion.pdf

[13] On suivra l’évolution du dossier Saclay qui constitue un système modèle en la matière:
https://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/030611804435-enseignement-superieur-paris-saclay-au-pied-du-mur-2116937.php
Rappelons à ce sujet le rôle joué par les lobbies, qui trouvèrent en M.Macron un intermédiaire zélé:
http://www.groupejeanpierrevernant.info/#LuttePlaces1

[14] Article 22 de la constitution de 1793: “L'instruction est le besoin de tous. La société doit favoriser de tout son pouvoir les progrès de la raison publique, et mettre l'instruction à la portée de tous les citoyens.”

[15] Aux Etats-Unis, la dette étudiante est principalement contractée auprès de l’Etat fédéral, ce qui facilite le mécanisme de pompage des richesses. Pour comprendre la répartition de la dette étudiante, on se reportera aux travaux de Constantine Yannelis, par exemple:
https://www.earnest.com/blog/student-loan-debt-and-for-profit-schools/
Céline Mistretta-Belna, “L’accroissement de la dette étudiante aux États-Unis, source de fragilité économique ?”, Bulletin de la Banque de France N° 197, 3e trimestre 2014.
https://publications.banque-france.fr/sites/default/files/medias/documents/bulletin-de-la-banque-de-france_197_2014-t3.pdf
Yann Bisiou “1 000 milliards de Dollars : la dette des étudiants américains atteint un nouveau sommet”
http://lesupenmaintenance.blogspot.fr/2014/05/1-000-milliards-de-dollars-la-dette-des.html
Crise de la dette étudiante, la grosse bulle qui monte aux Etats-Unis.
http://www.liberation.fr/planete/2016/09/18/crise-de-la-dette-etudiante-la-grosse-bulle-qui-monte-aux-etats-unis_1501967
Dette étudiante, la bulle qui gonfle au Royaume-Uni.
https://www.lesechos.fr/05/07/2017/lesechos.fr/030429989010_dette-etudiante--la-bulle-qui-gonfle-au-royaume-uni.htm

Élections présidentielles : la lutte des places. (3/3)

 

Copier ce lien pour citer ce billet.

Troisième et dernière partie.
Nel mezzo del cammin di nostra vita.

“Les gens qui ne pensent qu'aux aspects de fond, ce sont de belles âmes, mais comme ils ne gagnent pas, on en a un peu rien à foutre". Edouard Philippe [1]

La colère des classes moyennes se poursuit, délaissant, dédaigneuse, les deux grands partis de gouvernement, en cours de dislocation. Si M. Fillon a conservé, lors de l’élection récente, une assise honorable, il ne le doit qu’aux plus de 65 ans, statistiquement conservateurs et électeurs assidus. Le populisme de M. Macron a optimalement fonctionné et offre au néolibéralisme une adhésion qui a pratiquement doublé, puisqu’elle atteint maintenant 10% du corps électoral [2]. Ainsi, le vieux monde s’offre un peu de répit en prolongeant pour quelque temps son règne avec, pour tout navire amiral, un canot de sauvetage.

Pour notre part, nous inscrivons nos réflexions dans une autre temporalité. Loin de nous limiter à mettre au jour le programme bien caché de M. Macron, nous entamons une exploration des groupes d’influence du supérieur. La publication en ligne des documents de travail de l’équipe de campagne de M. Macron apporte soudainement nombre d’éléments factuels qui nous faisaient défaut. Malgré la présence de deux experts en sécurité informatique envoyés par l’Elysée, cinq proches de M. Macron ont livré leurs mots de passe lors d’une opération d’hameçonnage (phishing) baptisée MacronLeaks, qui s’ajoute à la longue liste des manœuvres nauséabondes de la campagne électorale. Il n’est évidemment pas question de reproduire ici des échanges à caractère privé mais de proposer une analyse motivée par l’intérêt général qui consiste à éclairer la nature des relations que des groupes d’influence entretiennent avec le pouvoir.

La start-up En Marche a, selon les préceptes du centralisme technocratique, une gouvernance resserrée structurée en cercles concentriques. M. Macron (appelé “EM” ou “le chef” ou “le boss”) est au centre, entouré d’un premier cercle, très restreint, qui a le pouvoir d’arbitrage. M. Kohler est le bras droit de M. Macron. M. Pisani-Ferry assure la coordination du programme, et il est secondé par un jeune économiste, M. Amiel. Les autres personnages du premier cercle sont des communicants ou des stratèges politiques, comme M. Emelien : l’objet de la campagne n’est pas de produire des idées politiques publiques mais des éléments de langage calibrés pour des segments électoraux. Le deuxième cercle complète le premier : des managers de pôles thématiques, M. Bigorgne, M. Casas, M. Cazenave, M. Piechaczyk, qui sont chargés de chapeauter des chefs de groupe et de consolider [sic] les documents programmatiques. L’enseignement supérieur et la recherche sont rattachés au pôle “société”, dont M. Bigorgne est en charge. Après avoir été formé par M. Descoings, dont il était le bras droit, M. Bigorgne est devenu directeur de l’Institut Montaigne [3], président d’Agir pour l'Ecole et vice-président de Teach for France [4]. Toutes ces officines partagent, par des moyens d’action distincts, un même objectif : introduire du marché dans le système scolaire, promouvoir le principe du chèque éducation, l’enseignement privé et les charter schools (écoles publiques déléguées à des groupes privés manageant, à la manière d’Easy-Jet, des enseignants précarisés, non formés, dépossédés de tout : le nom décrit bien l’ambition) et, dans l’intervalle, promouvoir une organisation managériale des établissements scolaires. Le travail de sape de ces machines de guerre contre l’école républicaine est passé, dans les derniers temps, par la construction de chevaux de Troie se travestissant en promotion des pédagogies émancipatrices. La plus grande réussite, symptomatique, est sans conteste la promotion de l’imposture de Mme Alvarez, une “enseignante très temporaire” [5], avec la complicité de M. Blanquer [6], alors DGESCO dans le ministère de L. Chatel — on a les intellectuels organiques qu’on mérite — faite de bidonnage (en particulier sur les moyens), de communication, de gadgets marchands, de mise en oeuvre d’un enseignement si individualiste qu’il en renonce à sa fonction de socialisation, sur fond d’obscurantisme confinant à un usage religieux des neurosciences et prétendant tirer des conclusions d’une expérience limitée à une classe, tout en mobilisant les ressorts d’un véritable matraquage médiatique. S’y testait déjà l’enrobage ésotérique — tendance “indie mystique”— sur la libération d’“énergies” qui a fait le succès de M. Macron. L’imposture de M. Aberkane [7], conçue sur le même principe et promue par le même réseau, connaît une fortune plus diverse. Notons que l’Institut Montaigne de M. Bigorgne a également coproduit le programme de M. Fillon, par l’entremise de M. de Castries [8] et celui de M. Juppé par l’entremise de M. Blanquer. L’air de famille entre les trois programmes s’explique de fait, une proximité qui facilite les nominations gouvernementales en forme d’ouverture (à la société civile ou à LR), mais qui ne font qu’assurer des continuités.

Le troisième cercle comprend ceux qui ont contribué directement au programme. Il est constitué de M. Coulhon [9], chef du groupe En Marche pour l’enseignement supérieur et la recherche, de M. Aghion, théoricien des politiques menées depuis 10 ans [10], de M. Lichtenberger [11], du groupe Marc Bloch et de Terra Nova [12] et de M. Korolitski, qui met en œuvre les programmes IDEX/ISITE, LABEX, EQUIPEX, IDEFI, Instituts Convergences, formations numériques, ainsi que ceux du PIA3 au Commissariat général à l’investissement — il avait auparavant œuvré onze ans au ministère, notamment pour concevoir et déployer le système LMD. Est-ce l’usure que suscite une trop longue participation à la machine bureaucratique ?  Ce groupe d’épuisés s’est assuré les services de sherpas. L’un, X-Mines, est allé pantoufler chez Axa avant de procéder à un rétro-pantouflage à l’Inspection Générale des Finances ; une autre, ENA-Conseil d'État, est en attente de pouvoir pantoufler ; un troisième a été recruté maître de conférence pour, instantanément, être absorbé dans la technostructure de son université comme lobbyiste auprès des institutions européennes ; la quatrième (ENS-Sciences Po) a fait ses armes comme plume au cabinet du premier ministre. Les sherpas compilent — avec une efficacité remarquable — des rapports pour produire des notes programmatiques sans relief ni pensée qu’annotent, en marge, les seniors du groupe. Pour donner un aperçu de l’enfilage de perles que constituent ces notes, le pitch politique (sic) commence par cette sentence : “l’enseignement supérieur, c’est le lycée du 21ème siècle”. Le rôle de M. Coulhon a été d’œuvrer à l’euphémisation pour que rien ne soit dit clairement du programme réel : abaissement des coûts par la sélection et raccourcissement de la durée des études, suppression du CNU pour permettre un recrutement par les présidences d’université, hors de la fonction publique, différenciation des statuts des universitaires, différenciation des statuts et des ressources des établissements au résultat, budget en berne, etc.

Le troisième cercle pratique, comme il se doit, l’auto-évaluation : “On ne dit rien sur les grandes écoles, d’ailleurs elles n’existent pas. Rien sur l’innovation, pas de rapport entre l’enseignement supérieur et l’économie, vu le profil de notre candidat, c’est dommage. L’évaluation : on réinvente l’eau tiède. [...] Et la recherche ? Et l’excellence ? Et sur les initiatives d’excellence, on régresse par rapport à Sarko et Hollande ? [...] Recrutement local mais avec normes nationales et procédures nationales  ? On avance ou on recule ? [...] Sur le budget, finalement, rien de rien. Finalement, si c’est du Hamon sans fric et avec un peu plus d’autonomie mais pas autant que chez Fillon, ça ne va pas faire rêver…”. Sur la présentation par M. Hetzel du programme de M.Fillon : “Honnêtement, il n'y a pas grand chose à redire. [...] On pourrait reprendre l’intégralité de l’interview sauf peut-être les poncifs sur les ComUE et le top-down”. L’évaluation du programme pour l’Enseignement Supérieur et la Recherche à l’intérieur du premier cercle d’En Marche est plus cruelle encore : “C’est une liste (courte) de voeux pieux : développer les filières courtes qualifiantes, lesquelles ? Renforcer le rôle des universités dans la formation professionnelle, pourquoi ? Renforcer la visibilité internationale, comment ? Même les moyens ne sont pas précis, à part pour demander 2 milliards où là c’est clair, renforcer l’autonomie pour faire quoi concrètement ? Je trouve que pour un truc qui utilise la typo de l’IGF, c’est très décevant, franchement.” L’arbitrage sur la demande de moyens tombe sèchement, lui aussi, du premier cercle : “Ok sur les objectifs mais je n’ai pas les 2 milliards”.

Sautons temporairement le quatrième cercle pour passer au cinquième cercle, qui se compose des candidats aux législatives, recrutés par des méthodes inspirées du secteur privé, conformément à la stratégie de marketing politique qui a assuré l’élection du produit de l’année. Il s'agit d'obtenir l'adhésion à une division fonctionnelle du travail politique qui cantonne les parlementaires dans le rôle de simples exécutants (subordinate). À cette fin, l'investiture de la “République en marche” est soumise à la signature d'un "contrat avec la nation" qui engage les candidats sélectionnés à voter sans délibération les projets présentés par le futur gouvernement — en violation de l’article 27 de la constitution qui interdit le mandat impératif.

Le sixième cercle se compose des adhérents d’En Marche structurés en groupes (sub-nation). Le groupe Enseignement Supérieur et Recherche d’En Marche comprend des universitaires et des chercheurs, qui dialoguent par messagerie électronique ou lors de réunions. L’un deux décrit “les bavardages sans fin autour de vieilles lunes, l’évitement systématique des vrais problèmes et le nombrilisme alternativement geignard et autosatisfait qui y règnent”. Ce groupe, qualifié de “fan club” dans le troisième cercle, apparaît comme étant un jeu de dupes, destiné à créer de l’adhésion mais certainement pas à déterminer des politiques publiques. Comment les universitaires et chercheurs du sixième cercle ont-ils pu être crédules au point de penser que leur proposition d’augmenter le budget de 4 milliards € [13] pour aligner En Marche sur la proposition de la France Insoumise serait retenue? A n’en pas douter, l’innovation de la start-up césariste En Marche procède d’une économie de la promesse [14]… Du sixième cercle émergent des initiatives de soutien masqué : questionnaire “apartisan” de l’Ecole Normale Supérieure [15], tribunes “apartisanes” assimilant la gauche à l’extrême droite, tribunes “apartisanes” appelant cette même gauche à participer au “front républicain”, etc. Les mêmes écrivent périodiquement des tribunes alarmistes —nécessairement “apartisanes”— sur l’avenir sombre de la recherche fondamentale, sur le sacrifice d’une génération de jeunes chercheurs, sur les budgets en berne. Ils en sont dorénavant les complices impuissants. Notons toutefois que les plus chanceux se sont vus remercier d’une invitation à la pendaison de crémaillère de l’Elysée, soirée qualifiée de “platonicienne, où l’on retrouve la réunion, et même l’union, entre le Beau, le Bien et le Vrai” par les frères Bogdanoff [16].

Le septième cercle est celui des “marcheurs” devenus tels par une adhésion effectuée en un clic. Contrairement à l’affichage, aucun de ces trois cercles extérieurs n’a eu la moindre incidence sur le programme.

Le quatrième cercle, dont nous connaissons désormais exactement les pratiques, est de loin le plus intéressant: il s’agit du cercle des courtisans, un mixte de présidents et vice-présidents d’université et d’établissement, directeurs d’instituts et de centres de recherche, recteurs, dirigeants de syndicats étudiants, tous ceux qui sont pris dans l’irréversibilité de l’engagement dans les strates bureaucratiques s’empressent, à l’heure de la curée, tentant d’anticiper ce que le “boss” attend. Ceux-là pensent avoir compris comment prospérer sous un régime d’économie de la promesse : ils se vivent en stratèges dans l’accompagnement de la politique de la terre brûlée. Dans le quatrième cercle, on tient donc des discours exaltés appelant à augmenter la part des familles dans le financement des universités, à développer le crédit aux étudiants — quand dans le même temps, la dette étudiante a passé les 1300 milliards $ aux Etats-Unis — et le crédit aux universités, à autoriser les présidents d’université à embaucher qui ils veulent, sur les contrats qu’ils souhaitent - hors fonction publique, cela va sans dire [17]. La peur du déclassement incite ceux dont l’établissement reçoit encore des dotations lui permettant de survivre, à exiger la mise à mort de ceux qui ont déjà lâché prise. C’est tout le sens des propositions de la Coordination des universités de recherche intensive françaises (CURIF) co-signées par Mme Vidal, ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation (MESRI), à télécharger ici:
http://groupejeanpierrevernant.info/CURIF_EM.pdf
http://groupejeanpierrevernant.info/positions_CURIF_avril_2017.pdf
La gravité et l'urgence de la situation à laquelle les universités sont confrontées a poussé ce groupuscule gestionnaire à demander qu’on organise la course des moribonds : que chaque université se mette en marche, épouse le statut d’auto-entrepreneur et fasse preuve de bravoure en libérant ce qui leur reste d’énergie dans une ultime bataille ; si toutes seront frappées, elles ne mourront pas toutes ; si certaines trébuchent, qu’elles se fassent écraser ; si certaines sont blessées, qu’on prenne leur part de vivres ; est-ce notre faute si celles qui sont mieux dotées dès le départ sont seules in fine à franchir la ligne d’arrivée ?

Ainsi, la Coordination des universités de recherche intensive françaises (CURIF) — et donc notre ministre de tutelle — demande en toute discrétion l'assentiment de l'Etat pour pouvoir procéder au dépeçage en règle des acteurs et des moyens de l’enseignement supérieur et de la recherche. Dans ce programme, la règle du “chacun selon ses moyens” — l’égalité des chances — naturalise les “différences” entre les pauvres et les riches et fait de leur différence de “performance” la conséquence de la bonne préparation des uns et de l'insuffisant effort des autres. On a là les prémisses d'une explosion du monde universitaire, d'une sorte de privatisation exacerbée, de la guerre de tous contre tous, sachant que, dès le départ, les uns ont des lance-pierres et les autres des drones, le tout sous couvert de défense d'un service public “pluriel”. S'il est pluriel, il n'est plus un service public, puisqu'il entérine les disparités de ressources, de moyens, de publics, etc, selon le hasard de l'histoire du développement de chaque site. La différenciation est au contraire le dispositif nécessaire à la création d’un marché. Le néolibéralisme s’est libéré des racines naturalistes du libéralisme, faisant des mécanismes économiques le fruit d’un “penchant naturel de l’Homme pour l’échange” [18]. Le néolibéralisme nie toute naturalité au marché : pour qu’il existe, il faut le produire par une intervention gouvernementale énorme destinée à promouvoir un régime d’inégalité. Si le néolibéralisme produit médiocrité et bureaucratie sans limite, c’est qu’il est par essence une méthode de gouvernement qui repose sur la production illimitée de dispositifs de mise en concurrence.

Dans le cercle des courtisans apparaissent naturellement des dirigeants de syndicats étudiants. Leur problème est avant tout d’assurer leur position d’intercesseur avec l’appareil d’Etat. Si l’ancien président de la Fage a intégré l’équipe de campagne de M. Valls, M. Hamon est naturellement entouré d’anciens membres de l’UNEF et M. Fillon de membres de l’UNI. Aussi, la question centrale posée par la FAGE est-elle : “EM participera-t-il au congrès de l'UNEF ?”. Et de proposer l’organisation de deux rencontres pour faire “de belles images pour EM” et “mesurer l'engagement d'EM vis à vis de notre réseau”. L’échange témoigne de l’âpreté de la négociation : “Si nous arrivons à créer une relation de confiance avec EM ces prochaines semaines, (...) nous ne commencerons pas le rapport de forces nécessaire pour faire valoir nos positions avant la présidentielle (malheureusement et/ou heureusement les allumettes s'enflamment vite quand il s'agit des étudiants et de la jeunesse). Qui sait par ailleurs si vous n'aurez pas besoin de la FAGE rapidement pour allumer des contre-feux si la polémique vient de l'UNEF ?” Et de fait l’argument porte et l’on s’efforce dans le troisième cercle de faire remonter la demande jusqu’au “grand chef à plumes” avec cette insistance : “c’est important : on  s’en félicitera au moment où on aura besoin d’eux pour passer les réformes”. Nous voilà prévenus.

[1] http://www.huffingtonpost.fr/2017/05/15/edouard-philippe-un-rocardo-juppeiste-pour-incarner-la-recompos_a_22079062/

[2] 45% des électeurs de M.Macron (8656346 sur 47582183) disent avoir opté pour un “vote utile” et 54% pour un vote d’adhésion.
https://www.lesechos.fr/elections/emmanuel-macron/0212008570700-le-vote-utile-a-joue-a-plein-pour-le-leader-den-marche-2082108.php

[3] Le budget de l’Institut Montaigne est de 3,8 millions € provenant de mécénat, mécénat qui ouvre droit à des réductions d’impôts.

[4] Teach For France est, avec Ashoka, une officine où se croise nombre d’influenceurs proches de M.Bigorgne. Mme Marik-Descoings en est déléguée générale. Lire à ce propos:
http://www.humanite.fr/teach-france-un-danger-pour-lecole-publique-613350
M.Davidenkoff en assure la promotion régulière dans les pages du journal Le Monde.

[5] Mme Alvarez a mené une expérience pédagogique dans une école primaire dont elle a tiré un livre à succès “Les lois naturelles de l'enfant”. Lire à ce propos l’enquête de Laurence de Cock, “Céline Alvarez, le business pédagogique“, dans la revue du crieur n°6.
https://www.revueducrieur.fr
et l’article de François Jarraud
http://www.cafepedagogique.net/LEXPRESSO/Pages/2016/10/12102016Article636118549414752191.aspx

[6] On se reportera au portrait de M.Blanquer, nouveau ministre l’éducation nationale, dressé dans un précédent billet. On se souvient que M. Blanquer a conçu le programme pour l’école de M.Juppé, à partir d’un livre, l’Ecole de demain, réalisé avec l’Institut Montaigne.
On trouvera ici une analyse de ce programme :
http://www.cafepedagogique.net/searchcenter/Pages/Results.aspx?k=blanquer

[7] Sur l’imposture Aberkane, on peut lire:
http://www.lexpress.fr/actualite/sciences/sciences-et-recherche-le-cv-dope-d-idriss-aberkane_1845580.html
Un exemple de publireportage:
http://www.lepoint.fr/invites-du-point/idriss-j-aberkane/aberkane-quand-la-legion-etrangere-reforme-notre-universite-06-02-2017-2102839_2308.php
Sur son rôle dans la promotion de la démolition innovante de l’école républicaine, on peut lire:
https://www.marianne.net/debattons/blogs/lutte-des-classes/idriss-aberkane-imposteur-des-debats-sur-l-ecole

[8] https://blogs.mediapart.fr/danyves/blog/060317/que-ce-soit-fillon-ou-macron-l-institut-montaigne-et-axa-sortent-vainqueurs-et-le-ci

[9] Il s’agit ici de Thierry Coulhon, actuel président de PSL University, et non de Raphaël Coulhon, trésorier d’En Marche. On se reportera au portrait de M.Coulhon dressé dans un précédent billet
http://www.groupejeanpierrevernant.info/#Coulhon

[10] On se reportera au portrait de M.Aghion  dressé dans un précédent billet
http://www.groupejeanpierrevernant.info/#Aghion1
ainsi qu’au passage consacré à sa théorie de l’autonomie
http://www.groupejeanpierrevernant.info/#Aghion2

[11] On se reportera au portrait de M.Lichtenberger  dressé dans un précédent billet
http://www.groupejeanpierrevernant.info/#Lichtenberger

[12] M.Lichtenberger est bien présent dans le troisième cercle en temps que tête de pont de Terra Nova, comme l’atteste la préparation de ses notes par Mme Paradeise-Thoenig, comme à l’accoutumée. M. Andler a suppléé à M.Lichtenberger pour donner à M. Macron les éléments de langage (EDL) utilisés dans l’entrevue accordée à Science et Avenir, dont nous recommandons le visionnage:
https://www.youtube.com/watch?v=WJCEoZPt_Bk

[13] Le groupe de travail a proposé 2 millions € par an d’augmentation du budget de l’état et 2 millions € par an d’augmentation des frais d’inscription. In fine, le programme d’En Marche propose, selon nos estimations, de baisser  de 2 millions € par an les programmes budgétaires destinés à l’université et à la recherche publique.

[14] Economica politica della promessa, sous la direction de Marco Bascetta, Manifestolibri, Rome, 2015.

[15] Cela explique les questions méprisantes pour l’Université du type “Un statut unique régit actuellement les universités, ignorant la diversité de leurs missions. Faut-il développer des universités de recherche, véritablement autonomes, compétitives et attractives internationalement, et simultanément un tissu local d’universités au plus près des bassins d’emploi ? Si oui, combien d’Universités de recherche faut-il envisager ?” dans ce questionnaire:
http://science-et-technologie.ens.fr/-IV-Enseignement-superieur-et-Education-scientifique-

[16] http://www.bfmtv.com/politique/les-freres-bogdanov-presents-au-pot-de-macron-a-l-elysee-1164124.html

[17] Nous avons particulièrement apprécié la note de M. Gary-Bobo, jugée “plus décoiffante que du Juppé” dans le troisième cercle:
http://groupejeanpierrevernant.info/Note_EM_GaryBobo2016.pdf

[18] Michel Foucault. Naissance de la biopolitique. Cours au Collège de France (1978-1979). Leçon du 14 février 1979.

Programmes électoraux pour l’Enseignement Supérieur et la Recherche des candidats en “on”

Copier ce lien pour citer ce billet.

Programme de M.Mélenchon
Programme de M.Hamon
Programme de M.Fillon
Programme de M.Macron

Préambule

Le délitement du bloc néolibéral, hégémonique jusque là, est désormais patent: selon l’analyse gramscienne, nous voilà engagés dans une période de crise. Aucun des deux candidats issus des primaires des deux grands partis ayant exercé le pouvoir dans les trente dernières années ne figure, à une semaine du scrutin présidentiel, dans le trio de tête des intentions de vote déclarées. Au contraire, M. Macron, M. Mélenchon et Mme Le Pen revendiquent leur hostilité à ces partis et s’inspirent stratégiquement des théories politiques de Laclau et Mouffe sur le passage par un “moment populiste” lors de l’éclatement d’une crise de régime. Partant de la défiance généralisée vis-à-vis des corps intermédiaires (partis, syndicats), du “système”, de ”l’establishment” et de l’”oligarchie”, cette théorie suppose que la création d’un nouveau bloc hégémonique passe par un dialogue direct, sans intermédiaire entre un homme et un “peuple”, celui-ci étant le vecteur d’unification d’une multitude d’intérêts disparates. Le “peuple” désigne la frontière politique d’un nouveau “nous” qui s’oppose à un “eux”, et qui ne recoupe ni les classes sociales ni le contour du bloc hégémonique en cours de dislocation. Le national-populisme de Mme Le Pen s’est nourri du déclassement, de l’atomisation sociale et des espoirs déçus des classes moyennes péri-urbaines et extra-métropolitaines. Le “peuple” que prétend incarner Mme Le Pen est essentialisé, fait d’identité nationale et de désir mortifère d’autorité. M. Macron effectue une tentative originale de populisme néolibéral dicté par les élites financières. Il incarne, comme Mme Le Pen, une tentation autocratique que démontre la structure extrêmement centralisée du parti césariste En Marche (E.M.), construit autour de sa personne, et la volonté affichée de gouverner par dessus la représentation nationale [1]. Le populisme de réenchantement par le nouveau capitalisme fait de M. Macron le candidat de la perpétuation du régime, avec le risque de perpétuer dans le même temps les causes de la montée en puissance du Front National. M. Mélenchon, enfin, construit sa campagne autour du progrès social, et tente de construire un “peuple” qui déborde le cadre de la gauche pour renouveler l’alliance transclasses qui porta Mitterrand au pouvoir en 1981. Il parie, en somme, sur un nouvel ancrage populaire des progressistes pour battre le national-populisme qui menace.

Pour notre part, nous ne croyons pas à l’Homme providentiel et n’y avons jamais cru. Nous persistons à croire que l’indécision de l’électorat se résoudra par l’examen attentif des propositions de politiques publiques. Nous avons donc mis à jour la présentation critique des programmes pour l’enseignement supérieur et la recherche des quatre candidats en “on”, délaissant celui de la candidate en “haine” [2]. Nous avons opté pour l’ordre inverse de la présentation initiale, de la rupture avec les trois décennies de néolibéralisme proposée par M. Mélenchon à la poursuite du programme de dérégulation de M. Macron, qui vise à la construction d’un marché de l’enseignement supérieur et de la recherche.

M.Mélenchon
1 Sources
Livret ESR:
https://avenirencommun.fr/livret-de-lenseignement-de-recherche/
Réponses à l'AJSPI:
https://www.ajspi.com/fr/presidentielle-2017/jean-luc-melenchon
Réponses à la CPU:
http://www.cpu.fr/wp-content/uploads/2017/03/JLM2017_reponse-CPU-15032017.pdf
Réponses au questionnaire "Science et technologie" de 100 universitaires:
http://science-et-technologie.ens.fr/-IV-Enseignement-superieur-et-Education-scientifique-#iv1

2 Conseillers

Il n’y a pas à proprement parler de conseillers dans l’équipe de campagne de M. Mélenchon. Son programme se constitue pour l’essentiel par des apports extérieurs, par des réunions publiques et par un système d’auditions systématique sans équivalent. L’absence de lobbying de la sphère gestionnaire de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche va sans dire.

3 Le passé

M. Mélenchon a été ministre délégué à l'Enseignement professionnel de 2000 à 2002, auprès du ministre de l'Éducation nationale M. Lang, dans le gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin. La recherche avait alors été séparée de l’enseignement supérieur au sein d’un ministère confié à M. Schwartzenberg. M. Mélenchon a porté la réforme du baccalauréat professionnel de 2001, réforme généralisée en 2009.

4 Le programme

Il s’agit d’un livret public court et d’un livret plus long et plus détaillé à l’usage du candidat et des contributeurs. Il s'appuie sur une analyse critique de la situation et de son évolution récente – le démantèlement programmé du service public d’enseignement supérieur et de recherche, le pilotage et l’”autonomie”, le désengagement de l’État, la précarisation et la bureaucratie, la perspective imminente d’une séparation entre universités de recherche et collèges universitaires paupérisés – pour développer un projet, puis des propositions de réformes. Le programme promeut une idée de l’Université qui crée et critique les savoirs au service du bien commun, fondée sur l’indépendance des universitaires, donc sur des libertés académiques renouvelées, sur le dialogue entre science et société, sur la coopération et le caractère collectif de la recherche et de l’enseignement. L’Université transmet un savoir adossé solidairement à la recherche. Elle doit être fondée sur la gratuité et la possibilité de reprise des études. Elle doit, enfin, être libérée des féodalités.
M. Mélenchon souhaite une sortie de l’austérité, qui permettra de porter l’effort de recherche et développement à 3% du produit intérieur brut (PIB) en 2022, dont la moitié consacrée au système public. Il propose d’abolir le Crédit d’Impôt Recherche (CIR) et d'ajouter 23 milliards € en 5 ans au budget de l’enseignement supérieur et la recherche (ESR), avec une montée en charge progressive programmée pour atteindre 1,5% du Produit Intérieur Brut en fin de mandat. Ce budget sera consacré à la gratuité de l’Université (comme en Allemagne) dès la rentrée 2018, à un programme immobilier (amphithéâtres, labos, salles de travail et de vie sociale et citoyenne), à un plan de recrutement de 5 000 personnels en 3 ans et à un plan parallèle de titularisation de tous les précaires exerçant des fonctions pérennes. En outre, les dotations de recherche seront versées sous forme de crédits récurrents. Hors de ce poste budgétaire, on trouve également une allocation autonomie de 800 € par mois pendant trois ans pour les jeunes adultes en formation, à un programme immobilier (15 000 mises en chantier de logements sociaux étudiants par an),
M. Mélenchon souhaite mettre fin à la mise en concurrence entre individus et entre structures. Il propose de supprimer l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), les Investissements d’Avenir (PIA), le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) et les primes au mérite. Il propose de coiffer tous les établissements par un unique "cadre national de l'Université" reposant sur la collaboration du CNU et du CNESER et organisant les campus en réseau souple et fixant le cadrage national des diplômes de Licence et de Master reconnus. La licence fondée sur la validation progressive des enseignements aurait une durée flexible, de 2,5 à 4,5 ans.
L’Université serait sous la tutelle d’un ministère de plein exercice. Les universitaires seraient recrutés par un concours national par le Conseil National des Universités (CNU), sur le principe du CNRS. Le service des enseignants-chercheurs serait abaissé à 160 heures (équivalent TD – actuellement l’obligation de service annuel se monte à 192 heures équivalent TD). M. Mélenchon, comme M. Hamon, propose la création d’une section Economie et société au CNU. Il promeut la diffusion des connaissances au-delà de l’Université et souhaite créer un pôle éditorial public fondé sur l’“open access”.
M. Mélenchon propose un moratoire sur les regroupements universitaires, la dissolution des ComUE, et l’organisation de référendums des personnels sur les fusions. Il propose un retour à la démocratie universitaire, basée sur des conseils d’unité élus et sur un changement des règles électorales universitaires. Les présidents seraient désignés par les seuls membres élus du Conseil d’Administration, pour un mandat unique et seraient révocables par le CA. Les administrateurs ne seraient plus autorisés à s’accorder des primes. Les collèges électoraux des différentes catégories de personnels seraient fusionnés.
Ces trois trains de mesures supposent une loi votée rapidement et remplaçant les lois Pécresse, Fioraso et Sauvadet.
M. Mélenchon souhaite réformer la formation des enseignants du secondaire en plaçant le concours de recrutement, ouvrant le droit à un statut d’élève-fonctionnaire stagiaire, en fin de Licence voire dès le baccalauréat pour un nombre plus limité de candidats. Les masters d’enseignement auraient pour objectif de solidifier les bases disciplinaires et de faire acquérir les méthodes d’enseignement au cours de stages. L’alimentation du concours serait garantie par un système de pré-recrutement.

5 En résumé

Le programme de M.Mélenchon a été construit de manière horizontale et ouverte, ce qui tranche avec la verticalité de sa campagne. Le programme est très clair dans sa vision et dans les politiques publiques qu’il propose. Ce programme combine des moyens, liés à une sortie des politiques d’austérité, un changement profond de la structure de l’ESR qui rompt avec l’ère néolibérale et s’apparente à une renationalisation, un changement profond du mode de financement de la recherche, un engagement vis-à-vis des buts de l’Université et des libertés académiques.

M.Hamon
1 Sources
 Programme ESR de Benoît Hamon (27 mars 2017)
https://www.benoithamon2017.fr/wp-content/uploads/2017/04/hamon2017_enseignement.pdf
Projet de Benoît Hamon (16 mars 2017)
https://www.benoithamon2017.fr/wp-content/uploads/2017/03/projet-web1.pdf
Réponses à la CPU:
http://www.cpu.fr/wp-content/uploads/2017/04/Questionnaire-CPU.pdf
Réponses au questionnaire "Science et technologie" de 100 universitaires:
http://science-et-technologie.ens.fr/-IV-Enseignement-superieur-et-Education-scientifique-#iv1

2 Conseillers

M. Hamon est officiellement conseillé par Mme Doucet, députée, auteure avec M. Apparu d’un rapport parlementaire reprenant les poncifs des gestionnaires de l’Université et chantant les louanges de la politique de regroupement mise en place par la loi Fioraso [3], sans jamais s’approcher des problèmes de l’Université réelle. M. Peillon est également conseillé par Mme Brun et Mme Filippetti. Ancien membre de l’UNEF-ID, M. Hamon est naturellement entouré d’anciens cadres de ce syndicat étudiant. Son conseiller personnel est M. Prévost, ancien président de l’UNEF et membre des cabinets de Mme Fioraso et de Mme Vallaud-Belkacem. Son programme reprend des éléments du programme de M. Peillon mais il reprend aussi des propositions du groupe Marc Bloch des mesures en continuité avec le train de réformes néolibérales de la décennie, ce qui tranche avec l’image qu’il s’est construite.
 
2 Le passé
M. Hamon a été ministre de l'Éducation Nationale, de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche d’avril à août 2014. Il est resté sourd aux demandes venues de la communauté universitaire – en particulier la tribune du 4 avril appuyée par 12 000 signatures – exigeant que les promesses d’un changement de cap dans la politique universitaire soient tenues [4]. Malgré les demandes venues de son propre courant du parti socialiste, il protégea la mainmise du Groupe Marc Bloch sur les leviers du supérieur, avec les conséquences que l’on sait.
 
3 Le programme
M. Hamon a tardivement fait paraître son programme pour l’Université et la recherche. M. Hamon a une attention louable pour l’aide sociale étudiante, en particulier au travers d’un programme de construction de logements et du revenu de 600 € garanti dès 2017 pour tous les jeunes de 18 à 25 ans. Il souhaite aussi que le salaire d’entrée de carrière des enseignants-chercheurs soit rétabli à deux Smic — c’était le montant au début des années 1980. Il souhaite créer une section au Conseil National des Université (CNU) pour les économistes hétérodoxes. M. Hamon consent à un effort significatif sur les moyens. Il propose de consacrer un milliard d’euros de plus à l'enseignement supérieur et à la recherche (ESR), en récupérant une partie des 10 milliards consacrés à l’innovation. Cela financerait “le recrutement de 1 000 enseignants supplémentaires par an, professeurs agrégés (PRAG), en grande partie, et enseignants-chercheurs (EC), l’ouverture de 500 postes par an dans les Établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST), la revalorisation des carrières, la résorption de la précarité, la compensation du Glissement Vieillesse Technicité (GVT). Il souhaite augmenter le nombre de CRCT de 4 000 et tripler le nombre de postes à l'Institut Universitaire de France (IUF). Il souhaite créer 3 000 contrats doctoraux supplémentaires. Il souhaite geler le budget de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et augmenter les financements récurrents des laboratoires. Notre propre chiffrage de ces mesures est supérieur à celui du candidat. M. Hamon ne souhaite pas réformer les Écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE) mais assurer la formation continue des enseignants (3, 5 ou 10 jours de formation par an selon l'ancienneté et les besoins). Enfin, M. Hamon souhaite que le Commissariat Général à l'Investissement (CGI) et le programme des Initiatives d’Excellence (Idex) soient placés sous la (co)tutelle d’un ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche de plein exercice.
La partie progressiste du programme a donc été significativement étoffée après la primaire. Pour le reste, M. Hamon se prononce pour une “évaluation de l’impact du Crédit d’Impôt Recherche”, alors même que ce travail a été fait en 2014 par une commission d’enquête sénatoriale, travail qui a d’ailleurs été censuré [5]. Le rapport, factuel, se contentait pourtant de questionner l’éligibilité des dépenses, la faiblesse des contrôles et la rémunération des cabinets de conseil en défiscalisation. M. Hamon croit beaucoup à “la nécessité de poursuivre dans le sens des Comue qui ont permis de construire des synergies” [sic]. Il semble être le dernier à ignorer l’échec de ces nouvelles couches ruineuses, bureaucratiques et antidémocratiques, conçues délibérément au plus loin des besoins de la recherche et de l’enseignement. Ces machines de guerre ont été conçues par le groupe Marc Bloch [6] (M. Merindol en assure la paternité [7]) comme des structures instables destinées à pomper le meilleur des établissements fédérés pour créer un établissement “de recherche visible internationalement” entouré d’une gangue de collèges universitaires paupérisés. M. Hamon ignore manifestement leurs dysfonctionnements chroniques [8] et le fait qu’elles n’ont jamais été pensées que comme des structures transitoires destinées à imposer des réformes structurelles impopulaires.
 
M. Hamon a, pour sa part, longuement salué l’action de Mme Fioraso (qui, elle, soutient activement M. Macron), action qu’il souhaite prolonger en “aménageant le territoire en matière d’universités de proximité”. On reconnaît là un premier motif du programme néolibéral au long cours. M. Hamon souhaite poursuivre le programme d’”autonomie” en accordant la dévolution du patrimoine immobilier aux universités. Concernant la licence, M. Hamon attribue l’échec aux enseignants et à leurs méthodes pédagogiques. Il souhaite du reste investir dans “l’ingénierie pédagogique”, en particulier au travers de nouvelles offres de formations “tout au long de la vie” et d’un appel d’offre sur l’engagement de l’Université dans la “transition numérique”, dans le cadre du Programme d’Investissements d’Avenir (PIA). Il plaide également pour “un grand plan de formation continue des enseignants” consacré “à la personnalisation des apprentissages, à la différenciation pédagogique, et à l’usage pédagogique du numérique”. M. Hamon prône une réforme de secondarisation de la Licence, par un recrutement massif de PRAG et en mettant en avant un autre motif néolibéral récurrent : la “synergie entre lycée et filières post-bac”, baptisée -3/+3, ce qui se traduit dans le programme de M. Hamon par une réforme de la Licence vers un tronc commun multidisciplinaire. Il souhaite associer dans un service commun les formations secondaires et le premier cycle de l'enseignement supérieur, en associant DGESCO et DGESIP.  Il souhaite par ailleurs supprimer les cours en amphithéâtre en première année. Pour achever le programme, M. Hamon souhaite que le bénévolat et le service civique permettent de valider le premier semestre de Licence.
 
4 En résumé
Le programme de M. Hamon a beaucoup progressé après la primaire socialiste. Il émet en particulier des propositions louables sur les moyens et sur l’emploi scientifique. Ses propositions sont très semblables à celles faites par M. Hollande en 2012, promesses qui n’ont pas été tenues. On note la disparition regrettable des mesures de retour à la démocratie universitaire et aux libertés académiques. Sa proposition de mise sous tutelle du Commissariat Général à l'Investissement (CGI) et du programme des Initiatives d’Excellence (Idex) est positive, mais sans commune mesure avec le changement de cap qu’attend la communauté universitaire. La critique est feutrée et la proposition en demi-teinte. Le programme de M. Hamon pour l’Université et la recherche tranche avec l’image qu’il a construite pendant la campagne des primaires à partir de quelques propositions très discutées comme le revenu universel d’existence ou le monopole d’Etat sur la commercialisation du cannabis. La secondarisation de la licence, le remplacement des enseignants-chercheurs par des PRAG, la poursuite de la baisse des exigences, l’invocation de gadgets pédagogiques, tous ces lieux communs du moment concourent à une accélération de la dégradation de l’Université. La poursuite de la politique de regroupements à marche forcée achève de rendre ce programme décevant, malgré l’effort budgétaire significatif consenti.


M.Fillon
 1 Sources
Programme ESR de François Fillon pour la primaire de la droite
http://groupejeanpierrevernant.info/ProjetFillon1.pdf
Programme ESR final de François Fillon
http://groupejeanpierrevernant.info/ProjetFillon2.pdf
Projet pour la France (13 mars 2017)
http://groupejeanpierrevernant.info/ProjetFillon3.pdf
Réponses à la CPU:
http://www.cpu.fr/wp-content/uploads/2017/03/Questionnaire-CPU-Reeponse-de-F-FILLON.pdf
Réponses au questionnaire "Science et technologie" de 100 universitaires:
http://science-et-technologie.ens.fr/-IV-Enseignement-superieur-et-Education-scientifique-#iv1

2 Conseillers

M. Fillon est secondé par M. Hetzel, qui fut conseiller Éducation de M. Fillon, puis directeur général de la DGESIP (Direction Générale de l'Enseignement Supérieur et de l'Insertion Professionnelle) de Mme Pécresse, d'août 2008 à mars 2012 [9]. Le programme reprend des idées et des éléments de langage de M. Blanquer, proche de M. Juppé, qui fut directeur de la Direction Générale de l’Enseignement Scolaire (DGESCO) de décembre 2009 à novembre 2012, et qui est actuellement directeur général du groupe Essec. C’est d’ailleurs le dirigeant de grande école le mieux payé de France et de Navarre (250 k€ annuels). Plus généralement, si l’entourage de M. Macron comporte des hauts fonctionnaires, ce sont plutôt des dirigeants de Grandes Écoles qui font du lobbying auprès de M. Fillon. Le pôle ESR comprend en outre M. Goulard, qui fut ministre de l’ESR de 2005 à 2007, et M. Grosperrin, sénateur auteur d’un rapport éponyme dont l’indigence et l’autoritarisme cocardier restent dans toutes les mémoires. M. Belloc est sans fonction officielle dans l’organigramme de campagne de M.Fillon. Ardent défenseur de la doctrine de l’”autonomie”, il demeure une figure incontournable de la droite conservatrice [10].
 
2 Le passé
La loi LRU, dite “loi Pécresse”, préparée par le rapport Aghion-Cohen, a été votée sous le gouvernement Fillon 2. Elle a installé les premiers volets de l’”autonomie”, transférant aux universités des dépenses non compensées budgétairement, créant une inflation de la technostructure bureaucratique sans précédent, et accordant des pouvoirs démesurés aux présidents d’universités. Le projet de décret sur le statut des enseignants-chercheurs instaurant la modulation de service a provoqué en 2009 le plus grand mouvement de grève universitaire de l’après 68. On doit également à M. Fillon la mise en concurrence des universités pour les Idex (les mal nommées “initiatives d’excellence”). L’ensemble de la période a été marquée par des régressions majeures des libertés académiques. C’est également sous le gouvernement Fillon 2 que le rapport Attali-Macron fut remis à M. Sarkozy [11].
 
3 Le programme
Le programme de M. Fillon pour l’enseignement supérieur et la recherche est très clair et très détaillé dans son objectif comme dans ses moyens. Il s’agit de parachever l’autonomie. Le programme propose d’instaurer la sélection à l’entrée de l’Université et au sein des différentes filières, et de désengager l’Etat en remplaçant les financements publics par l’augmentation des frais d’inscription, par des financements privés et par la formation continue. Il souhaite cependant renforcer le budget des Investissements d’Avenir. Il entend moduler les financements des établissements sur la base d’évaluations de leurs résultats en matière d’insertion professionnelle, de recherche et de management. L’Université serait concernée par la suppression proposée de 500 000 emplois publics. M. Fillon souhaite supprimer le statut national des enseignant-chercheurs en laissant les universités (leurs équipes présidentielles) décider des recrutements et des statuts offerts aux enseignants (contractuels ou fonctionnaires). Il conserverait cependant le Conseil national des universités (CNU) et interdirait, sauf dérogation, le localisme dans le recrutement des professeurs — il souhaite interdire la promotion des maîtres de conférences comme professeurs dans leur université. Il propose de confier l’enseignement professionnel aux régions et d’adapter l’université à l’insertion professionnelle des étudiants. Enfin, il souhaite faire cesser les oukazes et les circulaires émanant du ministère et transférer les hauts fonctionnaires et les cadres du ministère dans les établissements. Le programme prévoit un contrôle budgétaire et une évaluation accrue des établissements. Un apport de campagne de M. Blanquer consiste à promouvoir l’idée que le succès des étudiants est affaire exclusive de pédagogie, de talent des enseignants, et pas de moyens. On note l’usage récurrent des “pédagogies innovantes” comme cheval de Troie pour promouvoir l’enseignement supérieur privé, le désengagement de l'État de l’enseignement supérieur public et la mise en concurrence des enseignants et des établissements. M. Fillon souhaite favoriser la création de "collèges universitaires" rassemblant licences générales et classes préparatoires et confier, comme M. Hamon, la continuité Lycée-Licence aux professeurs agrégés (PRAG). M. Fillon entend poursuivre la montée en charge du Crédit d’Impôt Recherche (CIR). Pour achever la politique de regroupements, M. Fillon souhaite étendre les statuts dérogatoires par une nouvelle loi ou par un traitement au cas par cas. Il propose d’augmenter la fraction de représentants des milieux économiques dans les conseils d’administration et d’encourager le recrutement de présidents d’université qui ne soient pas universitaires.
 
4 En résumé
Le projet néolibéral de M. Fillon est pratiquement identique à celui de M. Macron, mais il est significativement plus honnête puisqu’il n’avance pas masqué par une euphémisation permanente et par la production d’énoncés contradictoires. Sa grande qualité est la clarté et la cohérence : achever l’“autonomie” restée au milieu du gué malgré la décennie de réformes successives. Si la sélection, l’augmentation des frais d’inscription et la mise en concurrence des universités s’en prennent frontalement aux étudiants, la liquidation simultanée des libertés académiques et des statuts s’en prend aux universitaires.

Nous n’avons pas souhaité détailler ici le programme pour l’enseignement supérieur et la recherche de M. Dupont-Aignan, qui constitue une alternative, à droite, à M.Fillon. M. Dupont-Aignan est conseillé par M. Anceau. Le programme reprend les termes du débat entre “républicains” et “pédagogues”, ligne de démarcation que nous appelons pour notre part à dépasser pour réconcilier exigence et émancipation. Ce programme est nettement démarqué de celui de M.Fillon du point de vue des mesures comme des moyens (augmentation du budget de 1,08% de PIB à 1,30%). Nous renvoyons le lectorat intéressé au programme lui-même:
http://www.nda-2017.fr/theme/education-enseignement-superieur

M.Macron
1 Les sources
Programme:
https://en-marche.fr/emmanuel-macron/le-programme/enseignement-superieur-recherche
Réponses à la CPU:
http://www.cpu.fr/wp-content/uploads/2017/03/CPUreponseEM.pdf
Réponses au questionnaire "Science et technologie" de 100 universitaires:
http://science-et-technologie.ens.fr/-IV-Enseignement-superieur-et-Education-scientifique-#iv1
Discours devant la CPU, discours à l’INRIA de Grenoble et Table ronde RUE 2017

2 Conseillers

Quatre membres de l’équipe de campagne de M. Macron se sont exprimés pour l’Enseignement Supérieur et la Recherche: M. de Rugy [12] est pressenti comme Ministre de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche; M. Berger [13] et M. Coulhon [14], tous deux conseillers de M. Macron, sont en compétition pour devenir Secrétaire d'État chargé de l'Enseignement supérieur et de la Recherche en cas de victoire de celui-là ; M. Aghion travaille au programme économique mais contribue également au programme pour l’Université en temps que théoricien de l’”autonomie”. Mme Fioraso a organisé la présentation publique du programme pour l’enseignement supérieur et la recherche, présentation pendant laquelle il a semblé le découvrir lui-même [15]. Les membres répertoriés du groupe Marc Bloch – recteurs, hauts fonctionnaires (énarques, X-mines, X-ponts), présidents d’universités – se sont ralliés à sa candidature. La Conférence des Présidents d’Université (CPU) utilise ses outils de communication pour promouvoir sa candidature. M. Macron est également conseillé par M. Cohen, co-auteur avec M. Aghion du rapport qui constitue l’armature idéologique de la doctrine de l’”autonomie” [16].
 
3 Le passé
M. Macron a été la plume du rapport Attali-Macron commandé par M. Sarkozy, rapport néolibéral qui articule “autonomie” et politique de regroupement [11]. M. Macron a été secrétaire général adjoint de l'Elysée, principal conseiller économique de François Hollande, puis ministre de l'Économie, de l'Industrie et du Numérique de 2014 à 2016. Alors que la France retombait en récession en 2012-2013 avec l'ensemble de la zone euro, M. Macron a conduit une politique contre-productive de réduction (trop rapide) des déficits. Il a promu des niches fiscales (20 Milliards € de Crédit Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi, CICE, et 5 Milliards € de Crédit Impôt Recherche, CIR, par an, soit 1,2% du PIB) qui ont plus profité aux dividendes qu’à l’emploi et à l’innovation. Il a torpillé le projet de loi de séparation des activités bancaires entre banques de dépôts et banques d'investissement. Il a concentré son action sur les problèmes d'horaires d'ouverture de magasins et de lignes de bus. On lui doit les annulations de crédits de fin d’exercice, crédits dûment votés par la représentation nationale.

4 L’idéologie

Le populisme de M. Macron reposant sur le récit (storytelling) d’une pacification de la société par l’indifférenciation politique, son discours et son programme se composent le plus souvent d’énoncés ouverts, euphémisés, cotonneux, à la logique évanescente [17] destinés avant tout à nier tout antagonisme économique et social. Nous considérons ici que le programme de M. Macron est cohérent et repose sur les doctrines de l’”autonomie” et de l’”excellence” théorisée par ses conseillers, M. Aghion et M. Cohen, et dans un certain nombre d’autres textes produits par les gestionnaires qui l’entourent. Cette doctrine repose sur des croyances martelées sans cesse et qui ne reposent sur aucune analyse scientifiquement fondée. La doctrine de l”excellence” postule que la production de richesse d’une société (seule finalité envisagée de l’enseignement supérieur et de la recherche) repose sur la concentration des moyens dans un petit nombre d’établissements pluridisciplinaires. Cela suppose donc de tout mettre en œuvre pour différencier les établissements, de sorte à favoriser inégalités et hiérarchisation. Il s’agit en effet de déclasser les établissements hors des métropoles (banlieue et villes moyennes) en les transformant en établissements “de proximité” paupérisés, spécialisés dans l’enseignement professionnel et largement privatisés [18].
Alors que les données montrent que la production scientifique est avant tout déterminée par les moyens (la part du produit intérieur brut) investis dans l’éducation et la recherche, l’idéologie de l’”autonomie” postule qu’il s’agit avant tout d’une question structurelle : il s’agirait d’implanter en France le “modèle international”, modèle qui s’avère être en réalité celui des universités privées américaines de la “Ivy League”. L’”autonomie” repose sur quatre volets :
- l’« autonomie » administrative : il s’agit de remettre les décisions à des conseils d’administration mis hors de portée des universitaires, dirigés par des présidents managers tout puissants, non-universitaires, et tenus par un pilotage incitatif ;
- l’« autonomie » de gestion des ressources humaines : il s’agit de mettre fin aux libertés académiques qui fondent l’université en mettant fin à la collégialité et au recrutement par les pairs ; il s’agit aussi de mettre fin au statut de fonctionnaire pour créer un marché dérégulé des universitaires et des chercheurs.
- l’« autonomie » pédagogique : il s’agit encore une fois de mettre fin aux libertés académiques qui fondent l’université en pilotant l’enseignement au niveau des savoirs comme des méthodes ; il s’agit aussi d’introduire la sélection des étudiants de sorte à mettre en concurrence les établissements ;
- l’« autonomie » financière : il s’agit de transférer la charge financière du supérieur de l’Etat aux « clients », et pour ce faire, il est nécessaire d’augmenter les frais d’inscription et de les moduler pour mettre en concurrence les formations.

Le bras armé des doctrines de l’”autonomie” et de l’”excellence” est le néomanagement, qui repose sur trois principes:

  1. faire coproduire les réformes de dépossession par ceux-là même qui en sont les victimes ; le processus de contrôle est désigné par antiphrase d’« incitation » et de « bottom-up ».
  2. systématiser l’évaluation comme instrument de contrôle, de sorte que chacun soit sans arrêt placé en situation d’occuper la position d’évaluateur et d’évalué.
  3. systématiser l’usage du “ranking” de sorte à faire apparaître artificiellement un marché qui n’a pas la moindre réalité tangible, jusqu’à le faire exister dans l’imaginaire collectif.

 5 Le programme

M. Macron se propose de poursuivre ce programme cohérent entamé pendant les deux derniers quinquennats. Concernant l’”autonomie” administrative, il propose de déréguler les statuts des universités pour accélérer le processus de différenciation. Il s’agit en particulier de déréguler la composition des instances dirigeantes et l’organisation interne, pour achever la dépossession des universitaires sur leur métier. Il propose de faire recruter les présidents d’université par des jurys internationaux (fiction d’une “norme internationale”), hors de toute élection par la communauté universitaire. Concernant l’« autonomie » de gestion des ressources humaines, M. Macron propose la suppression du Conseil National des Universités et souhaite confier aux présidences le soin du recrutement et de la négociation salariale. Il envisage de ne plus recourir au statut de fonctionnaire, et de réformer plus généralement toute la fonction publique. La suppression d’un recrutement par une instance scientifique, élue par les pairs, constitue une attaque obscurantiste majeure contre les libertés académiques. Concernant l’« autonomie » pédagogique, M. Macron, comme M. Fillon, souhaite introduire la sélection et déréguler l’offre d’enseignement, en maintenant un pilotage incitatif fort. Concernant l’”autonomie” financière, M. Macron se prononce contre l’augmentation des frais d’inscription, hormis pour les étudiants étrangers, mais prévoit cependant de créer les conditions de dérégulation permettant aux universités de procéder à ces augmentations. M. Macron souhaite en finir avec la répartition des moyens sur la base d’un algorithme aveugle. Comme M. Fillon, il prône l’allocation de moyens par le ministère sur une base contractuelle, en fonction de résultats obtenus en matière d’insertion professionnelle, de recherche et de management. M. Macron souhaite supprimer 120 000 emplois publics. Il n’envisage pas d’augmenter le budget de l’enseignement supérieur et de la recherche (ce qu’il qualifie par antiphrase de “sanctuarisation”), alors même que les effectifs étudiants vont progresser de 3 % par an et le glissement vieillesse technicité de 1% par an, et qu’il prévoit l’augmentation des lignes budgétaires destinées au financement ou à la défiscalisation d’entreprises privées — par exemple, en constituant un fond de 10 milliards d’euros pour l’industrie du futur. M. Macron prévoit donc, pour compenser les baisses budgétaires pour l’université et la recherche universitaire, d’élargir l’accès aux ressources propres (créations de filiales, accroissement des capacités d’emprunt, partenariats public-privé, élargissement du nombre de formations éligibles au titre de la formation professionnelle…)
Concernant la politique d’”excellence”, M. Macron souhaite poursuivre la politique de regroupement et “assumer une différenciation plus forte des établissements, avec des universités "d'excellence en tous points, qui devront briller à l’échelle internationale et des universités de proximité, dépositaires de la confiance des familles et des entreprises". Dans ce contexte, il entend créer 80 000 places supplémentaires dans de nouvelles filières courtes professionnalisantes proposées, en lien avec les branches professionnelles, dans ces collèges universitaires de proximité.
Concernant le néomanagement, M. Macron souhaite imposer de nouvelles évaluations aux individus (évaluation des universitaires par les étudiants, les familles et les managers) et aux structures (évaluations sur la base des taux de réussite et des taux d’intégration professionnelle; évaluation de la qualité des recrutements).  Il entend conserver le pilotage centralisé de la transformation structurelle au moyens des mécanismes incitatifs : investissements d’avenir et dialogue contractuel sur les moyens.

6 En résumé

Le programme de M. Macron pousse la logique néolibérale un cran plus loin encore que M. Fillon, avec la suppression du Conseil National des Universités et la destruction méthodique de pans entiers des libertés académiques. S’ajoute à ce programme destructif, qui prolonge celui poursuivi depuis dix ans, la perspective de subir, bien plus encore que par le passé, les pratiques clientélistes des lobbies gestionnaires et la mainmise du groupe Marc Bloch sur le supérieur. L’usage permanent d’une novlangue managériale et la confusion permanente entre science et technique achèvent de rendre désagréable le programme destructeur de M. Macron.

[1] M. Macron entend par exemple imposer la réforme du droit du travail par ordonnances.
https://www.mediapart.fr/journal/france/100417/croquis-macron-dans-sa-derniere-ligne-droite
Il entend créer un nouveau “conseil stratégique de la recherche et de l’innovation, rattaché au président” pour piloter la recherche depuis l’Elysée, par dessus le serétariat d’Etat.

[2] Nous renvoyons à notre billet consacré à la question du Front National:
http://www.groupejeanpierrevernant.info/#FrontNational

Le programme de Mme Le Pen est indigent. Les rares éléments précis (sélection à l’entrée de l’Université, augmentation des frais d’inscription pour les étrangers, recentrage du baccalauréat sur quatre matières,…)  figurent également dans les programmes de M. Fillon et de M. Macron:
http://www.letudiant.fr/educpros/entretiens/marine-le-pen-seul-le-merite-scolaire-doit-etre-un-critere-de-selection.html
Il faut s'inquiéter de la diffusion des lieux communs d'extrême-droite associant les problèmes de l'école à l'immigration jusque, dans les milieux universitaires:
http://uneheuredepeine.blogspot.fr/2017/03/lorigine-des-inegalites-dorigine.html
[3] Pour construire leur rapport, Mme Doucet et M. Apparu ont auditionné presque exclusivement la composante gestionnaire de l’Université :
http://www.assemblee-nationale.fr/14/rap-info/i4062.asp

[4] La tribune est reproduite ici :
https://groupedu4avril.wordpress.com/la-tribune/
La pétition est maintenant fermée à la signature :
https://www.change.org/p/tribune-le-changement-%C3%A0-l-universit%C3%A9-et-dans-la-recherche-c-est-maintenant

[5] Le site http://marcbloch2012.fr a été fermé en prévision de l’élection présidentielle 2017. La dépêche AEF reste disponible encache.

[6] http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportMerindol.pdf

[7] Enquête sénatoriale sur le Crédit Impôt Recherche (CIR) :
https://www.senat.fr/commission/enquete/detournement_du_credit_dimpot_recherche.html
Voir aussi la synthèse sur le CIR qui en précise le montant :
http://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/Rapports/85/7/1._Synthese_CIR_Publication_334857.pdf
Voir enfin le rapport de Sciences en Marche sur le dispositif :
http://sciencesenmarche.org/fr/wp-content/uploads/2015/04/RapportSenat_SeM.pdf

[8] Même Mme Musselin, en général louangeuse des réformes néolibérales en cours depuis 10 ans, se range à l’évidence et reprend maintenant les arguments que nous développons depuis 2012 :
Christine Musselin, La Grande Course des universités, Presses de Science Po.
http://www.pressesdesciencespo.fr/fr/livre/?GCOI=27246100383210

[9] M. Hetzel est gestionnaire de formation (sa thèse portait sur "design management et constitution de l'offre"). Il a cessé après cinq ans de carrière l’enseignement et la recherche pour devenir manager à temps plein, puis politicien (directeur de laboratoire, recteur, conseiller, directeur de la DGESIP, député du Bas-Rhin) mais demeure fin connaisseur de la partie institutionnelle du supérieur. M. Hetzel fut l’auteur d’un rapport en 2006 :
http://groupejeanpierrevernant.info/RapportHetzel.pdf

[10] M. Belloc est conseiller stratégique de la direction générale de SKEMA Business School, après avoir été conseiller au cabinet de M. Sarkozy. Il a été à l’origine du rapport commandé à M. Aghion et M. Cohen, rapport qui théorise l’”autonomie”. Il a lui même écrit un rapport sur le statut des enseignant-chercheurs :
http://groupejeanpierrevernant.info/RapportBelloc.pdf
M. Belloc s’exprime de manière répétitive dans Les Echos :
https://www.lesechos.fr/journalistes/index.php?ihttp://groupejeanpierrevernant.info/RapportHetzel.pdfd=73359

[11] http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportAttali.pdf

[12] M. Rugy est ce qu’il est convenu d’appeler un maroquiniste. Il n’a pas le moindre lien — pas même un rapport parlementaire — avec l’éducation.

[13] Ancien président de l’université Paris 7, alors proche de l’UMP et de M. Descoings, M. Berger est connu pour un désastreux Partenariat Public Privé (PPP) souscrit pour son université, et destiné à lui attirer les bonnes grâces de Mme Pécresse. Devenu strauss-khanien en 2009, il intègre le Groupe Marc Bloch, puis devient aubryste à la chute de M. Strauss-Khan avant de devenir conseiller élyséen pour l’éducation de M. Hollande. Depuis l’Elysée, il fait créer un poste de direction au CEA à son intention, poste qu’il occupe aujourd’hui.

[14] M. Coulhon a été vice-président de la Conférence des présidents d’université (CPU), conseiller spécial puis directeur adjoint du cabinet de Valérie Pécresse. Il a supervisé en 2008 l’application de la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (loi LRU). Toujours sous le gouvernement Fillon 2, il a ensuite été en charge du programme “campus d'excellence” au Commissariat général à l'investissement (CGI). Il est devenu président de la ComUE “Paris Sciences et Lettres“ suite à un coup de force du président du CNRS, M. Fuchs, et du directeur de l’ENS, M. Mézard, contre Mme Canto-Sperber. Sa mandature a été marquée par le salaire de 180 000 € qu’il s’est fait voter par boucle mail en novembre 2015 :
http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/l-elitisme-de-paris-sciences-et-lettres-chahute-en-cneser.html
Dans la période récente, son obsession a été le classement de Shangaï :
http://www.letudiant.fr/educpros/entretiens/coulhon.html
en poussant l’absurdité jusqu’à monter une cellule chargée de calculer le classement virtuel de PSL dans Shangaï (ce classement qui ne reconnaît que les universités, de sorte qu’aucune ComUE n’y est classée, et en particulier PSL, qui ne comprend aucune université) :
http://www.lemonde.fr/campus/article/2016/10/05/si-les-universites-francaises-fusionnaient-a-quoi-ressemblerait-le-classement-de-shanghai_5008838_4401467.html

[15] La présentation a eu lieu dans un établissement public (INRIA Grenoble), dix jours avant le premier tour :
http://www.lalibre.be/actu/france/quand-macron-decouvre-son-programme-pour-l-enseignement-et-avoue-ne-pas-le-comprendre-video-58f25bddcd70812a657483d8
Seul moment marquant du discours, et aveu: «Mon équipe m'a préparé un texte dont la subtilité mériterait que je le lise comme un entomologiste pour ne froisser personne. Comme je n'arrive pas à être convaincant en ânonnant des textes lus, je suis obligé d'être sincère et de vous dire ce que je pense et donc ce que je vais faire si je suis élu. Je suis tout à fait favorable à ce qu'on construise de nouveaux modèles de gouvernance. (...) Ces nouveaux modèles pourront être mis en place à l'initiative des acteurs eux-mêmes et assureront une plus grande souplesse (blanc). Je vous lis ce qu'on a m'a mis… (blanc) dans la composition des instances dirigeantes et dans les modalités d'organisation interne (blanc). Initialement je n'ai pas compris cette phrase. Moi, la relation que je veux instaurer avec vous, c'est plutôt une relation de clarté pour qu'on puisse agir efficacement.”

[16] Il est impératif pour comprendre les doctrines de l’”autonomie” et de l’”excellence” de lire le rapport :
http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportCohenAghion.pdf
et de prendre connaissance de la présentation Powerpoint faite à Mme Pécresse :
http://www.groupejeanpierrevernant.info/SlidesAghion.pdf

[17] Tout ou presque est euphémisé, la suppression de 120 000 postes de fonctionnaires comme la suppression de l’impôt sur les patrimoines financiers (ISF). Seuls les lecteurs du journal Les Echos ont droit à la franchise :
https://patrimoine.lesechos.fr/impots/impots-revenu/0211917826329-fiscalite-de-l-epargne-le-programme-demmanuel-macron-2075385.php La question de la régulation financière est soigneusement évitée :
http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/emmanuel-macron-et-la-finance-plus-qu-un-probleme-personnel-652325.html
alors même que M.Macron a torpillé le projet de loi de séparation des activités bancaires entre banques de dépôts et banques d'investissement :
http://www.latribune.fr/opinions/20140131trib000813011/separation-bancaire-la-defaite-de-la-democratie.html
La question du report de l’âge de la retraite est contournée :
http://www.arretsurimages.net/breves/2017-03-02/Pisani-Ferry-chef-d-orchestre-hesitant-du-programme-de-Macron-id20477
Le cadrage macro-économique, enfin, reste totalement flou. M. Macron propose 60 milliards € d’économie sur la dépense publique tout en faisant un plan d’investissement public de 50 milliards €, ce qui implique des coupes dans les prestations sociales et les dépenses de personnel. Rien n’est mentionné sur les moyens d’économiser 10 milliards € sur l’assurance chômage, 25 milliards € sur la sphère sociale et 15 milliards € sur l’assurance-maladie.

[18] On reconnaît là le motif du dogme central du néolibéralisme: la mise en concurrence des individus, des territoires et des structures comme principe d’optimisation. Le rapport Attali-Macron (voir note 11), paru un an après la crise de 2007 engendrée par la dérégulation bancaire, réussit ainsi l’exploit de prédire le retour au plein emploi en 2012. Le rapport Aghion-Pisany-Ferry-Cohen affirme, lui, que "La dérégulation financière ne semble pas avoir d’impact significatif sur le chômage." quand la crise de 2007-2008 a engendré en France une augmentation du chômage de 75%.

Élections présidentielles : la lutte des places. (2/3)

 

Copier ce lien pour citer ce billet.

Deuxième partie. Le chat de Schrödinger.

Plus personne, hormis les candidats à l’élection présidentielle, ne fait mine de croire ni à l’Homme providentiel ni aux calculs relevant plus du Pari Mutuel Urbain que de la démocratie. Pour notre part, nous estimons nécessaire le temps de la délibération, temps fondé sur des faits objectivés et référencés et sur des propositions de politiques publiques. C’est peu dire que M. Macron ne nous facilite pas la tâche que nous nous sommes assignée : décrire précisément les programmes des différents candidats pour l’Enseignement Supérieur et la Recherche.

Une partie de la difficulté provient de la nature même du mouvement populiste de M. Macron [1] : il ne possède qu’une base électorale restreinte (les quelques 6% d’électeurs sociaux libéraux) et doit donc l’élargir en obtenant le consentement de groupes sociaux aux intérêts divergents à son entreprise d’adaptation du pays à un capitalisme de type Silicon Valley [2], fait d’exaltation de l’individu, de start-up numériques, de GAFA, de mondialisation néolibérale [3] et de New Public Management. Pour ce faire, la start-up césariste de M. Macron utilise les techniques usuelles du marketing pour promouvoir le “produit” Macron, à commencer par la surexposition médiatique [4]. Le corps électoral est découpé en segments de marché travaillés séparément sur la base de questionnaires destinés à trouver les slogans les plus efficaces [5]. Ainsi, la tirade en Algérie sur la colonisation comme “crime contre l’humanité” n’est-elle contradictoire qu’en apparence avec celle exaltant un “roman national” qui salue “les éléments de civilisation” de cette même colonisation [6]: elles ne s’adressent pas aux mêmes segments électoraux. Autre exemple, l’engagement a été pris auprès de la FAGE de “confier la gestion de la protection sociale étudiante à l’assurance maladie” tandis que M. Macron saluait, lors d’une rencontre avec l’Emevia et lors de son audition par la Mutualité française, la qualité de gestion des mutuelles étudiantes et leur rôle dans la prévention [7]. Si les unes travaillées [8,9] des hebdomadaires constituent le gros du travail de l’opinion, aucune niche électorale n’est négligée, pas même les chasseurs, à qui la réouverture des chasses présidentielles de Chambord  [10], haut lieu de la Françafrique, a été annoncée avec force clins d’œil appuyés pour conspuer l’écologie, quelques jours seulement après avoir déclaré à WWF [11]: “On pense parfois qu'on est nomade, qu'on est dans un monde où tout va bien car on peut gagner de l'argent, mais à la fin on revient quelque part, quand on est blessés, malades. On est tous des enracinés, il y a des arbres, des rivières, des frères et des soeurs et c'est ce commun notre trésor.” Identifie-t-on un segment électoral réceptif au discours de défiance envers la médecine? M.Macron salue aussitôt un personnage obscurantiste, radié de l’ordre des médecins, connu pour sa pétition contre la vaccination soutenue par l’extrême-droite [12]. Bien plus qu’un chat de Cheshire, M.Macron a ainsi toutes les apparences d’un chat de Schrödinger, constitué d’états superposés. La “Révolution” annoncée est peut-être là, dans cette synthèse entre Robert Hue, Alain Madelin, François Rugy et Xavière Tiberi, pour ne citer que quelques noms [13].

La production d'énoncés contradictoires est cependant plus un symptôme qu’une habitude. Le messianisme de M. Macron reposant sur le récit (storytelling) d’une pacification de la société par l’indifférenciation politique, son discours se compose le plus souvent d’énoncés ouverts, euphémisés, cotonneux, à la logique évanescente [14] destinés avant tout à nier tout antagonisme économique et social. Le programme pour l’enseignement supérieur est un modèle du genre, qui s’intitule : “donner aux universités une autonomie réelle”. L’adjectif “réel” est utilisé ici comme joker, laissant au lecteur la charge de lui conférer le sens qu’il souhaite. Plus généralement, les adjectifs “véritable”, “vrai” et “réel” sont devenus, dans leur usage politique, les marqueurs d’une falsification du discours : créer un changement apparent là où l’intention est de poursuivre dans la continuité la logique dominante. Dès lors, existe-t-il une manière de mettre au jour les politiques publiques qui se cachent derrière les lieux communs du type “Faire de la recherche une priorité nationale” ou “Libérer l’énergie des universités” ? Nous entendons montrer que les politiques publiques qui seront mises en œuvre par M. Macron s’il était élu sont “décidables” sur une base rationnelle et factuelle. Nous procéderons en considérant rétrospectivement le programme de M.Hollande en 2012 puis nous utiliserons discours, entretiens et rapports écrits pour redonner au programme de de M. Macron sa cohérence.

Il fut un temps où la mode n’était pas au “storytelling” et aux “faits alternatifs”. Aussi, dans son discours de politique générale du 9 avril 1986, M. Chirac annonça simplement le contenu du projet de loi Devaquet :
« Dans l’enseignement supérieur, le principe d’autonomie doit être définitivement concrétisé tant à l’entrée - au moment de la sélection des étudiants - qu’à la sortie - au moment de la délivrance des diplômes. L’autonomie doit aller de pair avec un allègement des structures universitaires […] Cette rénovation de l’Université suppose l’engagement sans réticence de tous les enseignants et chercheurs de l’enseignement supérieur ; elle passe par une abrogation rapide de la loi sur l’enseignement supérieur de 1984 [15] »
Ce discours fut à l’origine du basculement du mot “autonomie”, jusqu’alors porteur de radicalité et d’émancipation, vers son acception managériale actuelle.

Le programme de M. Hollande en 2012 pour l’Université et la recherche a été annoncé lors du discours au Biopôle de Nancy [16]. Il dénonçait l’accumulation de nouvelles structures. D’autres furent ajoutées. Il dénonçait la mise en concurrence généralisée des territoires, des universités, des enseignants-chercheurs. Elle fut démultipliée. Il pointait les disparités et les déséquilibres des Investissements d’Avenir. Le Commissariat Général à l’Investissement (CGI) devint le lieu d’une démolition sans précédent du service public universitaire. M. Hollande proposait de réduire le rôle de l’ANR en augmentant les crédits récurrents et dénonçait le triplement du Crédit Impôt Recherche (CIR) pendant le mandat de M. Sarkozy. Les niches fiscales représentent aujourd’hui 55% des crédits budgétaires rattachés à la la mission Recherche et enseignement supérieur (MIRES) [17]. M. Hollande annonça la compensation intégrale des charges transférées aux universités. Les postes promis ne furent, en réalité, que des relèvements de plafond d’emplois, non financés. Il annonça des Assises de l’enseignement supérieur et de la recherche pour que “le dialogue, l’écoute, le respect, la considération retrouvent leur droit”. Les universitaires en furent exclus. M. Hollande dénonça les atteintes aux libertés académiques et le règne des présidents “patrons” [18], promettant une réforme de la loi relative aux libertés et responsabilités des universités (LRU). La loi Fioraso éloigna les lieux de décisions des unités de recherche et des amphithéâtres, dépossédant les universitaires de tout contrôle sur leur métier. Cette disjonction entre programme et réalité des politiques publiques a une origine simple : le programme de M. Hollande reprenait les propositions émises par la commission Enseignement Supérieur et Recherche (ESR) du parti socialiste, composée alors de quelques deux cent cinquante universitaires et chercheurs actifs. Le programme appliqué par M. Hollande est celui composé par les lobbies gestionnaires qui, ayant accompagné avec zèle les réformes du quinquennat de M. Sarkozy, ont transité par l’entourage de M. Strauss-Kahn avant de rejoindre M. Hollande.

Comment aurions-nous pu savoir en 2012 ce qui nous attendait? Il aurait fallu suivre les écrits et les mouvements des gestionnaires réunis en 2012 sous le nom “groupe Marc Bloch” pour retrouver après l’alternance les places qu’ils occupaient pendant le mandat de M.Sarkozy. On les retrouve sans surprise aujourd’hui dans l’entourage de M. Macron et dans les réunions des comités locaux En Marche. Il convient donc de reconstituer les programmes de politique publique dans leur cohérence temporelle en utilisant les écrits de ceux qui gravitent autour des candidats.

Après l’échec de la loi Devaquet [19], la ligne néolibérale a fait son retour en décembre 2007, lorsque la revue Esprit a, sous la direction de M. Lichtenberger et de M. Macron, fait paraître un numéro intitulé “Universités : vers quelle autonomie ?” [20]. On y entre dès l’introduction dans la fiction performative: “Pourquoi les présidents d’université se sont-ils imposés comme les principaux interlocuteurs des pouvoirs publics sur ce sujet en quelques années ? Quelles sont leurs visions stratégiques ? Que signifient les rapprochements à l’œuvre au sein des pôles de recherche et d’enseignement supérieur ou à travers des alliances stratégiques, voire des fusions ? Comment intègrent-ils la mobilité internationale parmi leurs préoccupations ?”.

Arrêtons nous sur le parcours M. Lichtenberger, non en soi, mais en ce qu’il constitue l’archétype des parcours des gestionnaires lobbyistes. On chercherait en vain les travaux de recherche et l’habilitation à diriger des recherches (HDR) qui ont permis à M. Lichtenberger de devenir professeur d’université. Il parvient malgré tout à être qualifié (avec une voix de majorité) au Conseil National des Universités (CNU) grâce à ses réseaux CFDT.  Une fois franchi de justesse le barrage de la seule instance qui limite localisme, népotisme, clientélisme et copinage, M. Lichtenberger devient une figure centrale du “Far-East”: président de Marne la Vallée, puis président du PRES Université Paris-Est, et toujours conseiller à la conférence des présidents d’universités (CPU). Il a également été en charge des questions "emploi et égalité des chances" au Commissariat général à l'investissement (CGI) — où il s'est fait prendre à faire fuiter la réponse à un appel à projets d'un des compétiteurs. M.Lichtenberger, âgé de plus de 70 ans comme la plupart des proches de M.Macron, est une des figures majeures du groupe Marc Bloch. Il est également le mentor du groupe "Enseignement supérieur" de Terra Nova, dont les rapports ont contribué notablement à la doctrine de l’”autonomie” [21]. Il convient de relire le rapport programmatique Lichtenberger-Aidara publié pour préparer la présidentielle de 2012 [22,23] et de prêter la plus grande attention à sa dernière contribution [24] intitulée “Pour un acte 2 de l’autonomie des universités” qui explicite nombre de propositions de M.Macron.

La doctrine néolibérale de l’”autonomie” apparaît dans sa plénitude dogmatique à l’occasion du rapport Aghion-Cohen, paru en préparation de l’élection de M. Sarkozy [25]. Ce rapport prétend à une certaine scientificité, comme le montre l’usage — scientiste et sans rapport avec la moindre réalité — d’une mathématique indigente supposée “démontrer” la rationalité de la politique de coproduction de la dépossession par ceux qui la subissent (politique d’”excellence” par multiplication des “appels à projets”). M. Aghion a, depuis, participé aux travaux dirigés en siégeant dans le jury des Investissements d’Avenir. Quiconque souhaite comprendre le programme de M. Macron pour l’enseignement supérieur et la recherche, conçu entre autres par M. Aghion et M. Cohen, doit lire ce rapport pour prendre connaissance du corpus doctrinal et de sa finalité : la création d’un grand marché de l’enseignement supérieur. Les composantes de l’”autonomie” et les moyens de la faire accepter insidieusement par les universitaires y sont décrits par le menu : mise en concurrence des étudiants (sélection), mise en concurrence des universitaires (omniprésence de l’évaluation), mise en concurrence des cursus (autonomie pédagogique), mise en concurrence des universités, différenciation salariale et recrutement par les présidents d’université, différenciation des établissements entre établissements d’enseignement privatisés et universités de recherche, intégrant les chercheurs après disparition des organismes de recherche de type CNRS, autonomie budgétaire (université payante et système de chèque éducation).

L’articulation entre la doctrine néolibérale de l’”autonomie” et la politique de regroupements est apparue à l’occasion du rapport Attali-Macron commandé par M.Sarkozy [26], qui reprend, sous forme de propositions précises, le rapport Aghion-Cohen. Nous reviendrons dans le troisième volet de ce billet sur les “experts” choisis par M. Attali dans sa commission. L’idée de regroupements transitoires ayant une structure fédérale apparaît début 2012 dans un texte de M. Merindol écrit en préparation de l’élection présidentielle [27], sur la base de son expérience de fusion à Strasbourg. Elle est rendue publique — si l’on peut dire, puisqu’il s’agit d’une tribune parue dans AEF — par le groupe Marc Bloch [28]. Alors que cette mesure ne figure pas dans le programme de M. Hollande, ce sera le cœur de la seule loi du quinquennat pour l’Université. Du reste, c’est le groupe Marc Bloch qui la mettra en œuvre au ministère (M. Collet, directeur de cabinet de Mme Fioraso ; Mme Bonnafous-Dizambourg, DGESIP ; M. Carrière, conseiller spécial de celle-là) avec l’appui de l’Elysée (M. Merindol puis M. Berger, par ailleurs rapporteur des “Assises”, ont été conseillers de M. Hollande) et de la Conférence des Présidents d’Universités présidée par M. Salzmann. Le programme réel du quinquennat de M. Hollande pour l’Université et la recherche, dans la continuité parfaite de celui de M. Sarkozy, était donc bien accessible à quiconque aurait alors voulu en prendre connaissance.

Nous disposons donc d’une méthode fiable pour déterminer les politiques publiques que  M. Macron mettrait en œuvre lors d’un hypothétique quinquennat, et pour comprendre ce qui se cache derrière ces énoncés :
"Je vais être assez radical sur ce sujet. C'est vrai qu'on n'a jamais donné une vraie autonomie aux universités. Ce qu'avait porté Nicolas Sarkozy en 2007 était courageux, il avait raison mais il n'est pas allé au bout y compris sur les plans pédagogiques et de recrutement et il y a eu un peu une " autonomie du pauvre " qui a été construite.” [29]
Le président d'université sait mieux que quiconque quel est le bon professeur pour ses étudiants.” [30]
Dans les tuyaux : la suppression pure et simple du CNU, le Conseil national des universités, une instance chargée de la gestion de la carrière des enseignants. L’objectif d’un tel big bang? Permettre aux établissements de recruter eux-mêmes les professeurs… au salaire qu’ils souhaitent.” [31]
"Les projets des candidats à la direction des grandes universités seront appréciés par des comités de sélection composés en majorité de personnalités extérieures pour garantir leur objectivité. (...) Les sources de financement seront diversifiées en facilitant les possibilités de création de filiales universitaires, les capacités d'emprunt des universités ou encore les partenariats public-privé." [32]

[1] Outre les initiales du mouvement, la verticalité se traduit par le choix centralisé des investitures E.M. aux législatives et la signature d’un contrat valant renoncement au plein exercice de parlementaire.

[2] http://www.slate.fr/story/134492/macron-populisme-elites

[3] Nous entendons par néolibéralisme l’idéologie consistant à soumettre l’ensemble des relations humaines au marché et à la mise en concurrence :
http://www.monde-diplomatique.fr/1998/03/BOURDIEU/3609

[4] https://www.marianne.net/debattons/tribunes/oui-le-phenomene-macron-etait-bien-une-enorme-bulle-mediatique

[5] En réalité, le staff mappe, targete, benchmarke et analyse les outputs.
https://www.mediapart.fr/journal/france/030217/dans-les-rouages-de-la-macron-company

[6] http://www.lepoint.fr/politique/emmanuel-macron-la-revolution-francaise-est-nee-d-un-ferment-liberal-22-11-2016-2084962_20.php

[7] AEF, 27 mars 2017

[8] Sur les conseils de M. Niel, M. et Mme Macron sont conseillés par Mme Marchand, spécialisée dans l’émission et le contrôle de rumeurs ainsi que dans la production de photographies avantageuses de paparazzi ou du rachat de photographies gênantes :
http://www.vanityfair.fr/enquetes/articles/article-magazine-mimi-marchand-la-reine-des-people-au-chevet-des-macron/51393

[9] Les “clefs de la garde-robe” de Mme Macron ont été confiées à Mme Arnaud, DGA de Vuitton, épouse de M. Niel et fille de M. Arnaud :
http://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/photos_-_brigitte_macron_entierement_relookee_par_delphine_arnault_pour_paraitre_plus_jeune_376762

[10] http://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/macron-favorable-reouverture-chasses-presidentielles-1214683.html

[11] https://en-marche.fr/article/macron-canfin-wwf-france-discours

[12] http://www.liberation.fr/elections-presidentielle-legislatives-2017/2017/03/30/macron-perd-sa-sante-publique_1559456

[13] M.Bayrou, M.Hue et M.Madelin étaient tous trois candidats lors de l’élection du 21 avril 2002.

[14] Tout ou presque est euphémisé, la suppression de 120 000 postes de fonctionnaires comme la suppression de l’impôt sur les patrimoines financiers (ISF). Seuls les lecteurs du journal Les Echos ont droit à la franchise :
https://patrimoine.lesechos.fr/impots/impots-revenu/0211917826329-fiscalite-de-l-epargne-le-programme-demmanuel-macron-2075385.php
La question de la régulation financière est soigneusement évitée,
http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/emmanuel-macron-et-la-finance-plus-qu-un-probleme-personnel-652325.html
alors même que M.Macron a torpillé le projet de loi de séparation des activités bancaires entre banque de dépôts et banque d'investissement :
http://www.latribune.fr/opinions/20140131trib000813011/separation-bancaire-la-defaite-de-la-democratie.html
La question du report de l’âge de la retraite est contournée :
http://www.arretsurimages.net/breves/2017-03-02/Pisani-Ferry-chef-d-orchestre-hesitant-du-programme-de-Macron-id20477
Le cadrage macro-économique, enfin, reste totalement flou. M. Macron propose 60 milliards € d’économie sur la dépense publique tout en faisant un plan d’investissement public de 50 milliards €, ce qui implique des coupes dans les prestations sociales et les dépenses de personnel. Rien n’est mentionné sur les moyens d’économiser 10 milliards € sur l’assurance chômage, 25 milliards € sur la sphère sociale et 15 milliards € sur l’assurance-maladie.

[15] La loi de 1984 est connue sous le nom de loi Savary. On lira avec intérêt les propositions de M. Mitterrand en 1981 et en particulier cette unique mesure pour l’Université :
“92 - La loi Seguin-Rufenacht sur la composition des conseils d’université et d’UER sera abrogée ainsi que les décrets modifiant la carte universitaire.”
https://www.legrandsoir.info/110-propositions-du-parti-socialiste-pour-la-France.html

[16] http://sciences.blogs.liberation.fr/2012/03/15/universite-et-recherche-les-propositions-de-francois-hollande/

[17] http://www.senat.fr/rap/l16-140-325/l16-140-32517.html

[18] http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2012/04/16/education-vincent-peillon-veut-en-finir-avec-les-chefs-d-etablissements-patrons_1686306_1471069.html

[19] https://www.senat.fr/rap/l06-372/l06-3725.html

[20] Ont entre autres contribué à ce numéro, M. Béréziat, M. Lussault, M. Lichtenberger et M. Mérindol.
http://www.esprit.presse.fr/article/padis-marc-olivier-lichtenberger-yves-et-macron-emmanuel/introduction-la-rehabilitation-inattendue-de-l-universite-au-sein-de-l-enseignement-superieur-14251

[21] On pourra lire les quatre dernières notes de Terra Nova sur l’Université :
http://tnova.fr/notes/la-selection-a-l-universite-un-engagement-de-reussite
http://tnova.fr/notes/neuf-idees-pour-redonner-confiance-aux-universites-et-aux-universitaires
http://tnova.fr/notes/autonomie-des-universites-il-faut-passer-aux-travaux-pratiques
http://tnova.fr/notes/l-universite-vers-des-terres-nouvelles

[22] Alexandre Aidara & Yves Lichtenberger, "Faire réussir nos étudiants, faire progresser
la France : propositions pour un sursaut vers la société de la connaissance", Essai Terra Nova, août 2011.
http://tnova.fr/rapports/faire-reussir-nos-etudiants-faire-progresser-la-france

[23] Alexandre Aidara est référent départemental (93) et a obtenu l’investiture de En Marche pour les élections législatives.

[24] http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportLichtenberger.pdf

[25]http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportCohenAghion.pdf

[26]http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportAttali.pdf

[27]http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportMerindol.pdf

[28] Le sitehttp://marcbloch2012.fr a été fermé en prévision de l’élection présidentielle 2017. La dépêche AEF reste disponible en cache.

[29] https://www.sciencesetavenir.fr/politique/cybersecurite-et-autonomie-des-universites-cedric-villani-debat-avec-emmanuel-macron_110753

[30] https://www.lesechos.fr/elections/emmanuel-macron/0211931192780-polemique-sur-la-liberte-de-recrutement-des-enseignants-2077518.php

[31] Article de Béatrice Matthieu dans l’Express du 15 février.

[32] http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/emmanuel-macron.html

Élections présidentielles : la lutte des places. (1/3)

 

Copier ce lien pour citer ce billet.

Première partie. Lobby soit qui manigance.

La période entourant l’élection présidentielle est traditionnellement marquée par une grande activité des groupes d’influence, qui agissent pour promouvoir et défendre leurs intérêts [1]. Afin de poursuivre notre analyse des programmes politiques pour l’enseignement supérieur et de la recherche, il nous a semblé important de rassembler les informations publiques disponibles sur ces influenceurs. Les lobbies technocratiques ayant une proximité idéologique évidente avec M. Macron [2], l’occasion nous sera ainsi donnée d’éclairer d’un jour nouveau le programme de ce dernier [3] dans la seconde partie de ce billet : suppression du statut de fonctionnaire pour les universitaires, suppression du Conseil national des universités (CNU), fin du recrutement par les pairs, salaire d’embauche à la discrétion des présidences d’université, privatisations partielles, fin de l’élection des présidents d’université, déclassement des universités non “excellentes”, etc.

Il convient de procéder avec méthode en partant des lieux de reproduction des élites du pays : les pôles d’exaltation du capital culturel que sont Polytechnique (l’X) et l’ENS (ULM), et les pôles des élites scolairement dominées, mais socialement et économiquement dominantes, l’ENA et HEC [4].

Le 15 décembre 2015 a eu lieu un conseil d’administration de l’Ecole Polytechnique, qui est alors prise entre deux feux. Sur le plan managérial, deux rapports de la cour des comptes et un rapport parlementaire [5] ont pointé l’absence de “stratégie” de l’État pour cet établissement, son inadaptation à la “concurrence internationale”, sa “gouvernance” défaillante et l’absurdité de sa tutelle militaire. Le premier ministre, M. Valls, a commandé un rapport à un énarque non polytechnicien, M. Attali [6], rapport préconisant la suppression du classement de sortie, la suppression de la solde et la création d’une nouvelle “École polytechnique de Paris” englobant les grandes écoles de Saclay. Reprenant ces conclusions, M. Le Drian a annoncé le 6 juin 2015 une “révolution” à l’X, “révolution” qui a ceci de spécifique qu’on en connaît la date d’avènement : le 15 décembre 2015.

Sur le plan scientifique, l’X est également critiquée pour son archaïsme : il n’y régnait jusqu’au tournant des années 2000 aucune culture ou presque de la recherche et de l’innovation [A]; contrairement à toutes les formations d’ingénieur de par le monde, le doctorat n’y est pas la norme. La formation technique dispensée par l’X est avant tout technocratique et abstraite, fondée sur l’analogie du calcul plutôt que sur la compréhension, ce qui ne confère à ses étudiants que les qualités requises à la gestion de l’univers bureaucratique. Aussi l’intégration dans le “cluster” de Paris-Saclay est-elle encouragée par les pouvoirs publics, les ministres de tutelle en tête : ayant investi 5,3 Milliards €, l’État, à l’évidence, se doit de tenir le cap de la politique scientifique et industrielle qu’il a décidée [7].

La promesse d’une communauté de destin entre Polytechnique et la plèbe universitaire est ressentie comme une menace par les lobbies polytechniciens, qui s’activent à la mi-juillet : une “task-force” est constituée autour de M. Pringuet [8], X-Mines et président de l'AFEP, le puissant lobby des grands patrons français, très actif dès le début du quinquennat pour obtenir – avec succès – la baisse par défiscalisation du salaire socialisé (CICE) et garantir ainsi la pérennité du taux de rendement du capital. La mobilisation de président-directeurs généraux d’entreprises françaises de grande taille (CAC40 notamment) issus du corps des Mines fait merveille [9] : lors du conseil d’administration du 15 décembre 2015, les ministres de tutelle, M. Le Drian et M. Mandon, se trouvent flanqués de M. Macron. En fait de “révolution”, un statu quo est proposé qui réduit à néant les efforts pour constituer Paris-Saclay [10]. M. Macron l’accompagne, lui qui vient d’imposer des centaines de millions € de coupes à l’Université (les milliards de coupes dans le contrat de plan État-régions, les annulations de crédits, les coups de rabot…), d’une augmentation du budget de l’X de 60 millions € [11]. On voit par là que les lobbies les plus puissants sont aussi conservateurs qu’efficaces.

Les lobbies polytechniciens aiment à se présenter comme une élite éclairée par une compétence scientifique et technique authentifiée par le concours de sortie [12], au service de l’intérêt général. L’anecdote précédente montre que ce discours “progressiste”, ce mythe de l’élite guidant le peuple et cette façade de rationalité méritocratique et managériale, cachent une logique de caste et une haine de l’Université, comme lieu d’émancipation intellectuelle des classes moyennes. La conservation du système de reproduction de la “noblesse d’État” passe par tous les moyens, y compris la mise à terre d’un projet aussi important et coûteux que Paris-Saclay. Cette anecdote montre aussi que la peur du déclassement touche jusqu’aux polytechniciens, qui ont vu s’instaurer au cours des trente dernières années un décalage croissant entre “mérite” scolaire et profit social, et l’ENA devenir le centre du pouvoir. L’intervention réussie de l’AFEP auprès de M. Macron montre aussi que la perpétuation de la technostructure prime sur la rivalité entre l’Inspection des finances, nourrie par l’ENA, et le Corps des mines, alimentée par l’Ecole Polytechnique. Ces deux grands Corps conduisent à des trajectoires semblables : passage dans un cabinet ministériel pour étoffer le carnet d’adresses, puis “pantouflage” dans une entreprise privée pour faire fortune avant de contribuer sur le tard à maintenir l’emprise des grands Corps sur les instruments financiers de l’Etat : Caisse des dépôts et consignations (CDC), Banque publique d’investissements (BPI), Commissariat général à l’investissement (CGI) [13]. La mutation en cours dans ces grands Corps dépasse donc le déclassement de la science, de la rationalité et du savoir au profit du management : il s’agit de l’abandon de l’intérêt général au profit de l’intérêt privé, le récit de la compétence technique n’étant plus là que pour masquer l’idéologie néolibérale.

Post-scriptum

M. Macron (Inspection des finances) est à l’évidence une émanation de cette logique, incarnée par le groupe anonyme des Gracques et en particulier par M. Jouyet (Inspection des finances). M. Macron est entré en politique à l’occasion du rapport Attali-Macron commandé en 2008 par M. Sarkozy. Notons que M. Attali a la particularité d’être passé par le Corps des mines avant l’Inspection des finances. Le parrain en politique de M. Macron est M. Minc (Inspection des finances) qui s’était lui-même fait connaître par le rapport Nora-Minc. M. Minc, condamné pour plagiat [14], illustre bien le changement du rapport au savoir des lobbies néolibéraux : conserver l’apparence de l’érudit pour accréditer le mythe d’une sphère gestionnaire compétente au service de l’intérêt général. La tutelle sur l’organisation de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche de M. Schweitzer (Inspection des finances), nommé à 72 ans à la tête du Commissariat général à l’investissement (CGI), illustre parfaitement cet obscurantisme gestionnaire. Comme M. Minc, M. Macron a recours à la falsification pour se construire auprès des journalistes une image d’intellectuel – son échec au concours de l’Ecole Normale Supérieure semble être resté comme une brûlure cuisante. Assistant éditorial (correcteur d’épreuves) de l’ouvrage La Mémoire, l'histoire, l'oubli (Seuil, 2000), il se présente encore comme assistant de Ricœur – qui a pris sa retraite universitaire en 1981 quand M. Macron avait 4 ans – ayant entretenu de longues conversations philosophiques d’égal à égal avec celui-ci [15]. Chacune de ses tirades “philosophiques” suffit à démontrer que son DEA n’a laissé que de vagues traces mal digérées [16].

[1] Nous n’ignorons rien du champ de mines que constitue toute discussion autour des lobbies. Nous faisons nôtre cette maxime de Michel Rocard : "Toujours préférer l'hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante. Le complot exige un esprit rare". On pourra lire à ce sujet :
http://blog.mondediplo.net/2012-08-24-Conspirationnisme-la-paille-et-la-poutre

[2] Le mouvement En Marche de M. Macron est hébergé légalement par M. Bigorgne :
https://www.mediapart.fr/journal/france/070416/le-patronat-heberge-discretement-emmanuel-macron
M. Bigorgne est directeur de l’Institut Montaigne et directeur de l’officine de lobbying “Teach for France” qui promeut la privatisation de l’enseignement et en particulier les charter schools :
http://www.humanite.fr/teach-france-un-danger-pour-lecole-publique-613350
M. Fillon est lui aussi très étroitement lié à l’institut Montaigne par son ex-président, Henri de Castries.

[3]  Nous verrons comment les interventions des conseillers de M. Macron permettent d’éclairer le flou intégral, le vide communicationnel, de ce qui tient lieu à Macron de programme.
https://www.en-marche.fr/emmanuel-macron/le-programme/enseignement-superieur-recherche

[4] Pierre Bourdieu, La Noblesse d’État. Grandes écoles et esprit de corps, Éditions de Minuit, Collection Le sens commun, 1989.

[5] http://www.assemblee-nationale.fr/14/rap-info/i2232.asp

[6] Il s’agit ici de Bernard Attali, qui parvient à battre le triste record de son frère Jacques dans l’incompétence en matière d’enseignement supérieur et de recherche et dans le mépris de l’Université :
https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/0211796515100-oui-saclay-pourrait-etre-un-echec-voici-pourquoi-2064626.php

[7] Lire à ce propos le rapport de la Cour des Comptes :
http://www.ccomptes.fr/content/download/98702/2251078/09-projet-Paris-Saclay-Tome-1.pdf

[8] Portrait:
http://www.liberation.fr/france/2016/03/09/pierre-pringuet-lobby-soit-qui-mal-y-pense_1438550

[9]
https://www.lesechos.fr/16/12/2015/LesEchos/22088-043-ECH_les-guerres-de-l-x.htm

[10]
http://etudiant.lefigaro.fr/les-news/actu/detail/article/la-reforme-de-polytechnique-cree-la-polemique-autour-de-l-ensemble-paris-saclay-18353/

[11]
http://www.humanite.fr/les-belles-etrennes-du-gouvernement-polytechnique-594331

[12] Alexandre Moatti, “La figure de Saint-Simon dans les discours technocratiques français”
https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01306320

[13] Alexandre Moatti, “L’endogamie Etat-entreprises induite par les grands Corps (Inspection des finances, Corps des mines) : pour en finir avec ces institutions”.

https://blogs.mediapart.fr/alexandre-moatti/blog/140417/les-zelites-episode-1

[14] http://www.acrimed.org/Alain-Minc-plagiaire-servile-en-1999-serial-plagiaire-en-2013

[15] http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/09/01/emmanuel-macron-un-intellectuel-en-politique_4991027_823448.html#jhP4h9HLuGv55OpA.99%20%20voir aussi:
http://www.lexpress.fr/actualite/politique/macron-philosophe-ces-intellectuels-qui-n-y-croient-pas_1827700.html

[16] M. Macron, dans ses phases messianiques, s’est fait une spécialité d’énoncés du type : “J'ai toujours assumé la dimension de verticalité, de transcendance, mais en même temps elle doit s'ancrer dans de l'immanence complète, de la matérialité”
http://www.lejdd.fr/Politique/Emmanuel-Macron-confidences-sacrees-846746
qui alternent avec une rhétorique “indie mystique” sur la transsubstantiation et la libération d’”énergies”.

[A] Note additive. Il n'est question ici, ni d'émettre des doutes sur les très bons laboratoires de l'X, ni de qualifier les qualités scientifiques de la minorité de polytechniciens ayant choisi l'enseignement supérieur et la recherche. Soulignons en particulier que l'enseignement abstrait a indéniablement contribué à la formation de chercheurs de premier plan en mathématiques financières.

La question du Front National

 

Boucs émissaires en miroir

Depuis la publication de notre synthèse analytique des programmes politiques, rien n’a bougé en profondeur. L’équipe de M. Hamon – Mme Doucet y est en charge de cette question, épaulée par Mme Brun et Mme Filippetti – n’a toujours pas produit à ce jour de programme décent pour l’Université et la recherche. M. Jadot a, quant à lui, publié un programme qu’il est maintenant inutile de discuter puisqu’il a retiré sa candidature.

Mme Le Pen a elle aussi publié son programme, mais nous ne souhaitons pas le détailler. Force est d’avouer que, ne partageant aucune des valeurs prônées par le Front National, il nous est difficile de prétendre à l’objectivité nécessaire à cette analyse. Mme Le Pen est conseillée par M. Lebreton, professeur de droit au Havre et membre fondateur du collectif Racine. Mme Le Pen s’appuie sur le récit médiatique, fort néfaste au demeurant, d’une polarisation des points de vue sur l’école entre “républicains” et “pédagogues”, pour se présenter comme la représentante des premiers contre les seconds. Elle reprend ainsi un discours réactionnaire promouvant l’autorité des enseignants, la discipline, la méritocratie [1], l’excellence perdue qu’il s’agirait de retrouver [2], la “promotion du roman national et le refus des repentances d’État qui divisent” [3], l’apprentissage et l’usage de la langue française [4] et, évidemment, la préférence nationale.

Quiconque redoute l’avènement d’une autocratie broyeuse de libertés publiques se doit de penser les causes profondes du vote d’extrême-droite, qui constitue l’expression aliénée d’une révolte des classes moyennes dépossédées. Que l’extrême-droite ait conquis une forme d’hégémonie culturelle sur l’omniprésente question sécuritaire et que la désignation des boucs émissaires – l’étranger au premier chef – soit insupportable ne doivent pas nous empêcher de penser le déchaînement des violences sociales pendant l’ère néolibérale.

Le maintien d’un taux de rendement très élevé du capital pendant une phase de stagnation de la production de richesses suppose un prélèvement sur les ressources du plus grand nombre [5]. Ce simple fait explique, en grande partie, la privatisation de pans entiers de l’économie dite “non marchande”, la démolition méthodique des services publics depuis 30 ans, l’atomisation du corps social et l’emprise marchande sur la vie elle-même. L’école, l’hôpital ou les collectivités territoriales ont été dévastés par le New Public Management, à coups de fusions, de fermeture de services non rentables et de transformation des usagers en clients. Ont été touchés de plein fouet les actifs des petites villes et des milieux ruraux, ainsi que les classes peu éduquées. Et une étude récente de l’IFOP (mars 2016) a montré la corrélation directe du vote FN avec la disparition des bureaux de poste en milieu rural [6]. Le diagnostic n’est pas si nouveau, mais il semble que certains candidats à l’élection présidentielle œuvrent directement pour apporter au FN de nouveaux sympathisants, quand ils promettent la suppression de postes de fonctionnaires, par dizaines, voire par centaines de milliers.

Le récit d’une mondialisation heureuse des échanges de marchandises et de capitaux se heurte donc à la réalité subie par les classes moyennes et les classes populaires : le chômage de masse et la précarité engendrés par la désindustrialisation et amplifiés par la contagion de la crise des subprimes de 2008. Si ces classes sociales se révoltent aujourd’hui, dans nombre de pays riches, c’est qu’elles ont été dépossédées de tout, y compris du récit émancipateur. Il est dès lors compréhensible – et cela ne constitue pas une excuse – que le Front National ait réussi sa contamination par un récit amalgamant le déclassement et le sentiment d’injustice à la dénonciation de l’immigration, du libre-échange et des élites.

Néanmoins, nulle part dans le programme de Mme Le Pen n'apparaissent de mesures destinées à contrer les inégalités extrêmes créées par la société de marché. Il n’y est par exemple pas question d’augmenter l’impôt sur les tranches supérieures de revenus, mais au contraire d’amplifier la défiscalisation – sur les “dons” promouvant “les secteurs stratégiques de la recherche et de l’innovation”. Concernant l’enseignement supérieur, c’est à une guerre aux étudiants issus de milieux défavorisés que se livre Mme Le Pen, très proche en cela du programme néolibéral de M. Macron. Cette proximité s’étend jusqu’aux tics de langage : usage récurrent des adjectifs “vrai”, “véritable” et “réel” dans des phrases vides de sens, rhétorique de l’excellence, etc. Mme Le Pen souhaite privilégier l’adaptation des citoyens au marché du travail, dès le plus jeune âge – orientation vers des filières professionnalisantes dès la 5e. Elle souhaite supprimer les bourses sur critères de revenus et introduire à la sélection à l’entrée de l’Université – qui parierait que cette phrase, “la sélection à l’université va libérer les énergies, créer la vraie égalité des chances, en détruisant le dogme de l’uniformisation”, n’est pas de M. Aghion ou de M. Macron ? Mme Le Pen dénigre constamment l’Université (“échec” est un thème récurrent dans son discours) et valorise au contraire les classes préparatoire et les Grandes Ecoles [7], qui jouent pourtant un rôle central dans la reproduction des élites [8,9]. “La Patrie, c’est le sang des autres”, disait Jeanson.

L’hégémonie culturelle néolibérale a été telle pendant ces 30 dernières années que cette idéologie a pris valeur de loi naturelle, et passe pour du “pragmatisme”. Dès lors, la délibération démocratique a été remplacée par de lointaines technostructures supposées procéder aux “nécessaires modernisations” adaptant le système au “réel”. Une phraséologie creuse – le bullshit – a supplanté les savoirs établis. La communication la plus superficielle a ringardisé la pensée savante, en promouvant la vitesse comme valeur au détriment de la durée. Le néomanagement a contaminé jusqu’à l’Université, pourtant à priori armée intellectuellement pour résister : le “projet” comme moyen de coproduction de la dépossession par ceux qui en sont les victimes, l’“évaluation” comme technique de contrôle, le “ranking” comme moyen de mise en concurrence des individus et des structures. Le néolibéralisme a même réussi à faire accepter l’idée que la bureaucratie qu’il engendre massivement partout  – les cohortes inutiles de managers, de chargés de mission, de communicants, d’administrateurs et d’experts – n’était pas de son fait. Les plus naïfs pensent même que le néolibéralisme vise à résorber une bureaucratie forcément étatique  [10]. Là encore, l’Université a aussi servi de laboratoire, avec son amoncellement invraisemblable de structures créées par appels à projet au nom de l’”efficacité”, de la “simplicité”, de la “lisibilité” et de la “visibilité”.

La dépossession au cœur de la “vision” néolibérale – “C’est mon projet !” – a fait son œuvre. Quiconque redoute, disions-nous, l’avènement d’une autocratie broyeuse de libertés publiques se doit dans le même temps de rejeter fermement la doctrine néolibérale qui a conduit à cette montée d’une révolte des classes moyennes aussi aliénée que destructrice. Amplifier les causes, en prolongeant une ère néolibérale exsangue, ne peut qu’amplifier les conséquences : l’adhésion d’une large part de nos citoyens au sacrifice des boucs émissaires. Sortir de la boucle de rétroaction positive suppose maintenant de mettre fin à l’austérité et de promouvoir des politiques publiques qui renouent avec les classes populaires. Le néolibéralisme n’est pas le remède à la montée de l’extrême-droite, mais sa cause.

Teaser : notre prochain billet intitulé “La lutte des places” sera consacré aux lobbies de l’enseignement supérieur et de la recherche et à leurs positionnements.

[1] http://seineetmarne.collectifracine.fr/2017/01/25/les-cpge-dernier-bastion-de-la-meritocratie/

[2] http://www.frontnational.com/videos/discours-de-marine-le-pen-a-la-convention-presidentielle-sur-lecole/

[3] Point n°97 du projet présidentiel de Mme Le Pen :
https://www.marine2017.fr/wp-content/uploads/2017/02/projet-presidentiel-marine-le-pen.pdf

[4] Point n°96 du projet présidentiel de Mme Le Pen. Ibid.

[5] Le Capital au XXIe siècle, Thomas Piketty, 2013, éditions du Seuil.

[6] http://www.ifop.com/media/pressdocument/896-1-document_file.pdf

[7] https://www.senat.fr/rap/r06-441/r06-44113.html

[8] http://www.inegalites.fr/spip.php?article1176

[9] On retrouve ce mépris de l’Université et des universitaires dans le questionnaire suivant, aux questions IV.3 et IV.4, questions qui tiennent de la propagande pour la ligne néolibérale théorisée par MM. Aghion, Cohen et Attali :
http://science-et-technologie.ens.fr/-IV-Enseignement-superieur-et-Education-scientifique-
Le lecteur soucieux de faits scientifiquement établis peut lire avec profit :
Bodin Romuald & Orange Sophie. L’université n’est pas en crise. Les transformations de l’enseignement supérieur : enjeux et idées reçues, Éd. du Croquant, 2013, 213 p.
Voir également cette entrevue accordée par François Vatin :
https://www.youtube.com/watch?v=m1AUxmf4Nnw

[10] C’est ce que montre Béatrice Hibou (CNRS) dans son étude sur la bureaucratisation du monde comme technologie néolibérale d’exercice du pouvoir (La découverte, 2012).

Programmes électoraux pour le l’Enseignement Supérieur et la Recherche (3/3)

 

Il faut se rendre à l’évidence: l’Université n’est même pas un problème. Ni les politiciens, ni les journalistes n’y ont leurs enfants : dans leur écrasante majorité, ils ne la connaissent pas et ne souhaitent pas la connaître. 2,5 millions de jeunes adultes dans le supérieur, dont 1,6 millions à l’Université, et pas la moindre question sur l’ensemble des entrevues accordées par les aspirants au trône républicain. Aussi, pour ce troisième et dernier volet, ferons-nous preuve d’un soupçon de bienveillance pour les programmes électoraux qui témoignent d’une attention à l’Université et à la recherche.

De façon à clarifier notre analyse, factuelle mais critique, soulignons que, de notre point de vue, l’Université, comme la Recherche, ont besoin d’un nouvel horizon, d’un récit qui tranche avec celui de l’ère néolibérale qui se referme, dont les éléments de langages (le “bullshit”) ont fini par tout contaminer. Si l’Université crève aujourd’hui, ce n’est pas seulement d’amphis surchargés et d’une part trop faible de PIB consacrée à la R & D. Elle crève aussi et surtout des méthodes appliquées de l’intérieur par le New public management, qui érige la mise en concurrence généralisée et le benchmarking en horizon indépassable de la pensée des organisations, et qui induit chez les acteurs perte de sens, infantilisation et isolement, y compris au sein d’une institution supposée créer, transmettre, conserver et critiquer les savoirs.

Les idées pour un monde nouveau doivent primer, et on est loin du compte. Les mesures concrètes, la question des moyens [1] et la mise en œuvre de ces politiques publiques ne devraient venir que dans un deuxième temps. Comme une majorité de nos concitoyens, la question de l’homme providentiel supposé incarner ces politiques publiques ne nous intéresse tout simplement pas.




VI M. Peillon

VI.1 Conseillers

M. Peillon est professeur associé à l’université de Neuchâtel (Suisse) et a fait des études à l’université Paris 1. Il est donc l’un des rares politiciens à connaître l’Université. M. Peillon est conseillé par Mme Doucet, députée, auteure avec M. Apparu d’un rapport parlementaire reprenant les poncifs des gestionnaires de l’Université et chantant les louanges de la politique de regroupement mise en place par la loi Fioraso [2], sans jamais s’approcher des problèmes de l’Université réelle. M. Peillon est également conseillé, quoique officiellement pas sur l’Enseignement Supérieur et la Recherche (ESR), par Mme This Saint-Jean qui a été présidente de Sauvons la Recherche et vice présidente du conseil régional d’Ile-de-France en charge de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche.

VI.2 Le passé

M. Peillon a été ministre de l’Education Nationale (mais pas de l’Enseignement Supérieur) de 2012 à 2014. La création des Écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE), après la désastreuse réforme Darcos-Pécresse de 2009, dite de la « mastérisation », n’a pas été à la hauteur des attentes : la formation des enseignants reste un problème entier pour le prochain quinquennat. Autre intervention dans le supérieur, M. Peillon a dû reculer sur sa réforme du statut des enseignants declasses préparatoires aux grandes écoles (CPGE), alors même qu’il tenait un discours offensif de longue date contre les grandes écoles et leurs classes préparatoires.
M.Peillon a été en charge de l’éducation dans l’équipe de campagne de M. Hollande en 2012. Il portait alors un constat très juste : “Le milieu est profondément atteint, y compris dans son intégrité morale, sa vocation, par les réformes (...), les mécanismes de mise en concurrence qui ont créé aussi des fractures en fonction des positions des uns et des autres dans le nouveau système. Il faut reconstruire de la cohésion, au bénéfice du plus grand nombre» [3]. Il portait alors des propositions que toute la communauté universitaire attendait : “Pour ce qui concerne les présidents des universités, nous reviendrons sur la loi LRU (relative aux libertés et responsabilités des universités) avec deux objectifs : permettre une meilleure collégialité et le respect des libertés académiques, assurer aux universités les moyens nécessaires à leur fonctionnement.” Il s’agissait de revenir sur cette confusion entre “chefs d’établissements et patrons” installée pendant le mandat précédent, de“renouer la confiance avec les enseignants-chercheurs et les chercheurs, confiance brisée par le gouvernement de François Fillon qui a divisé la communauté, mis en concurrence les établissements et les chercheurs, menti sur les financements et trahi ses promesses” [4]. Il faut se contraindre à relire les promesses faites par M. Hollande en 2012 lors du discours au Biopôle de Nancy [5], sur les jeunes chercheurs, sur l’asphyxie financière de l’Université, sur le désastreux Partenariat Public Privé souscrit par son futur conseiller, M. Berger, sur la réforme de la loi LRU, sur la restauration des libertés académiques, sur l’explosion du Crédit d’Impôt Recherche, sur le principe de compensation budgétaire, sur l’ouverture de 5000 postes à l’Université.
Dès les premières semaines du mandat de M. Hollande, on a vu le déploiement du groupe Marc Bloch, déjà à l’œuvre pendant le mandat de M. Sarkozy, dans toute la sphère gestionnaire de l’ESR. Et on a su dès ce moment, et d’autres avant nous encore [6], que pas une seule des mesures annoncées, mesures très attendues après l’échec de la grande grève de 2009, ne seraient tenues.

VI.3 Le programme

M. Peillon consacre une large part de son programme et de sa campagne aux questions éducatives. Si certaines mesures sont proches de celles de M. Hamon, il faut saluer la persévérance avec laquelle il tente de parler des questions universitaires dans ses entrevues [7] en faisant preuve d’une compétence indéniable et d’une qualité d’expression peu commune.
Le programme de M.Peillon reprend les lieux communs du moment qui, faute de stratégie politique pour l’Université, peuplent les rapports officiels : continuité entre lycée et Licence (-3/+3), promotion de gadgets pédagogiques, plan “Universités numériques”. M. Peillon propose de discuter l’affectation, les services et les missions des professeurs agrégés (PRAG) avec les syndicats. On peut redouter qu’il s’agisse, comme dans le programme de M. Hamon, d’une volonté de secondariser la Licence.
Le cœur du programme porte sur les moyens. M. Peillon propose de consacrer un milliard € de plus à l'enseignement supérieur et à la recherche (ESR), en récupérant une partie des 10 milliards € consacrés à l’innovation. Cela financerait “le recrutement de 1600 enseignants supplémentaires par an (professeurs agrégés (PRAG) et enseignant-chercheurs (EC) dans des proportions non spécifiées), l’ouverture de 800 postes par an dans les Établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST), la revalorisation des carrières, l’augmentation des financement récurrents des laboratoires et l’augmentation du budget de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) de 100 millions € par an”. Notre propre chiffrage de ces mesures conduit à une somme beaucoup plus élevée que le milliard € annoncé.
M. Peillon propose de “s’assurer du bon fonctionnement des Écoles supérieures du professorat et de l’éducation (ESPE)”, de donner de nouveaux moyens à la formation continue des enseignants et de mettre en place des pré-recrutements d’enseignants dès le L1. Enfin, M. Peillon souhaite que le Commissariat Général à l'Investissement (CGI) et le programme des Initiatives d’Excellence (Idex) soient placés sous la (co)tutelle d’un ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche de plein exercice. Il propose de conduire le plan de regroupements des universités à son terme, sans plus imposer la fusion comme modèle unique.

IV.4 En résumé

M.Peillon émet des propositions louables sur les moyens et sur l’emploi scientifique, qui ont poussé d’autres candidats à s’y aligner. Ses propositions sont très semblables à celles faites par M. Hollande en 2012, promesses qui n’ont pas été tenues. On note la disparition regrettable des mesures de retour à la démocratie universitaire et aux libertés académiques. Sa proposition de mise sous tutelle du Commissariat Général à l'Investissement (CGI) et du programme des Initiatives d’Excellence (Idex) est sans commune mesure avec le changement de cap qu’attend la communauté universitaire. La critique est feutrée et la proposition en demi-teinte.

VII M. Montebourg

VII.1 Conseillers

Mme Filippetti est en charge, dans l’organigramme de campagne de M. Montebourg, du système éducatif et universitaire. Elle a été ministre de la Culture et de la Communication de mai 2012 à août 2014. M. Vandembroucq est conseiller pour la recherche. Il nous importe de souligner qu’il s’agit d’un chercheur actif, sans passé dans la sphère gestionnaire. Le programme a été ouvert à des contributions extérieures faites par voie électronique et lors de réunions thématiques.

VII.2 Le passé

M.Montebourg a été ministre du Redressement productif puis, brièvement, ministre de l'Économie, du Redressement productif et du Numérique. Il n’a pas eu de lien avec les politiques publiques d’enseignement supérieur et de recherche par le passé, hormis la volonté d’étendre le Crédit d’Impôt Recherche aux prototypes.

VII.3 Le programme

Le programme de M. Montebourg n’est pas bouclé dans le détail. On en connaît la vision générale : renouer une alliance avec les classes populaires, mettre fin à l’austérité par une politique de relance, relocaliser l’emploi industriel, mettre fin à l’absurde politique budgétaire suivie en zone euro. Chacun sait que “la performance économique à long terme est avant tout déterminée par l’investissement dans la formation” [8]. Il est donc logique que le cadrage macro-économique de M. Montebourg – l’effort de chiffrage est très appréciable, sans équivalent, même s’il anticipe sur le succès de la politique de relance – prévoie un investissement massif dans l’enseignement supérieur et la recherche (ESR), rompant avec la période de paupérisation et de précarisation libérales qui a précédé [9]. L’effort prévu porte sur une enveloppe budgétaire – ce qui est plus difficile à contourner qu’une promesse sur un nombre de postes ; voir le précédent billet – relevant, par un plan pluriannuel de rattrapage, la dépense par étudiant à l’Université de 10 000 à 15 000 euros par an – il y a 1,6 millions d’étudiants. Les  8 milliards consacrés à l'éducation et l'enseignement supérieur seront pris sur les 25 milliards € du plan de relance, financés par 5 milliards € de surtaxe sur les profits bancaires et 20 milliards € récupérés sur le ciblage du CICE. Ce budget extrêmement important est nécessaire pour atteindre l’objectif fixé de longue date d’une recherche à 3% du PIB (1% pour la recherche publique) et de 2% pour l’enseignement supérieur. C’est aussi la somme nécessaire à l’ensemble des mesures prévues : résorption de la précarité par la création de 3000 emplois d’enseignant-chercheurs, de chercheurs et de personnels de soutien à la recherche et à l’enseignement (ingénieurs, personnels techniques, de bibliothèque et administratifs) par an, revalorisation des salaires et des bourses étudiantes, programme immobilier. Ces financements seraient sanctuarisés sur cinq ans, ce qui offre une garantie sur les tentations d’annulation de crédit et de baisse budgétaire.
Sur le plan qualitatif, le changement de vision pour l’Université et la recherche est modéré – il vise à un apaisement plutôt qu’à un réveil des conflictualités –, mais significatif. Il repose le principe des libertés académiques des universitaires, des missions premières de l’Université, de création et de transmission des connaissances, de formation par et pour la recherche. Il propose de renforcer le financement pérenne (crédits récurrents) des unités de recherche. Il dénonce avec raison la “bureaucratisation croissante”, “l'autonomie qui dissimule mal un désengagement intolérable de l'Etat”, la “généralisation du financement par contrats [qui] a fait exploser la précarité, [précarité] qui touche un tiers des effectifs.“ Il souhaite réformer le Crédit d’Impôt Recherche pour le cibler sur les PME/PMI, excluant les grands groupes qui le détournent pour en faire un moyen d’optimisation fiscale, et en le conditionnant sur l’embauche de docteurs. M. Montebourg souhaite par ailleurs revaloriser le doctorat en le faisant reconnaître dans les conventions collectives et dans l’accès à la haute fonction publique, et en en faisant la norme de formation des ingénieurs, comme partout ailleurs dans le monde.
Sur l’enseignement, M. Montebourg propose une remise à plat de l’orientation et la fin de l’opacité du système d’Admission Post Bac (APB) [10]. Il souhaite redonner aux universitaires les moyens de reprendre en main leurs enseignements, en œuvrant contre la bureaucratisation et l’inflation de tâches administratives. Il propose une politique volontariste d’émancipation par la culture, au travers de dispositifs de partenariat avec les établissements culturels, de soutien matériel (pass culture, soutien aux associations).
M. Montebourg souhaite une remise à plat complète de la formation des enseignants et des École supérieure du professorat et de l’éducation (ESPE) [11]. Les étudiants et les étudiants-fonctionnaires stagiaires passent trop peu de temps à l’ESPE pour y apprendre le métier. Leur charge de classe seule serait allégée, et les moyens renforcés pour garantir la présence plus constante du tuteur. Les enseignements seraient repensés, en insistant sur la formation en mathématiques et en sciences des professeurs des écoles, mais aussi sur l’éducation artistique ou sur les apports des sciences cognitives. Le mémoire théorique serait remplacé par une évaluation sur les savoirs et les capacités à enseigner. Le travail collectif serait généralisé, pour réamorcer une solidarité au sein du corps enseignant. Enfin, M. Montebourg souhaite redonner aux ESPE les moyens d’assurer la formation continue des enseignants, en tirant profit du meilleur de l’Université.
Sur les réformes structurelles et la politique de regroupement, M.Montebourg propose une approche pragmatique de remédiation aux “réformes [qui] se sont succédé à un rythme effréné pendant quinze ans sans qu'aucun bilan soit tiré de ces évolutions.” Il souhaite mettre fin au “gigantisme bureaucratique” en réouvrant la possibilité pour les universités de conserver leur taille humaine. Il souhaite que l’Etat aide à la stabilisation des regroupements en cours, selon la modalité de leur choix, ou à reprendre la structure des regroupements problématiques “en y associant étroitement celles et ceux qui constituent la principale richesse de l'ESR, à savoir les chercheurs, les enseignants-chercheurs, les personnels de soutien (...), ainsi que les étudiants, qui n'auraient jamais dû en être écartés.”

VII.4 En résumé

Comme M. Peillon, M. Mélenchon, et d’une certaine manière M. Fillon, M. Montebourg a le mérite de s’intéresser à l’Université et à la recherche. Le point saillant et consensuel du programme est indéniablement le budget, qui propose des moyens extrêmement conséquents et issus d’un chiffrage crédible, alignant les moyens donnés à l’Université sur ceux des grandes écoles et de leurs classes préparatoires. On note, sinon une vision, du moins une attention aux propositions, aux analyses et aux doléances issues de la communauté universitaire plutôt qu’à celles de la technostructure. L’absence de conseillers issus de la sphère gestionnaire dans l’environnement de M. Montebourg est, à notre sens, un point positif. Les propositions sur la formation des enseignants, sur la réparation des dégâts engendrés par la politique de regroupements, sur la réforme de l’orientation et du système APB, sur la modalité d’allocation des crédits de recherche, la politique culturelle et le soutien aux mathématiques et aux sciences, constituent des propositions originales qui démarquent ce programme de ceux recensés dans le premier billet.

VIII M. Mélenchon

VIII.1 Conseillers

Il n’y a pas à proprement parler de conseillers dans l’équipe de campagne de M.Mélenchon. Son programme se constitue pour l’essentiel par des apports extérieurs, par des réunions publiques et par un système d’auditions systématique sans équivalent. L’absence de lobbying de la sphère gestionnaire de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche va sans dire.

VIII.2 Le passé

M. Mélenchon a été ministre délégué à l'Enseignement professionnel de 2000 à 2002, auprès du ministre de l'Éducation nationale M. Lang, dans le gouvernement de cohabitation de Lionel Jospin. La recherche avait alors été séparée de l’enseignement supérieur au sein d’un ministère confié à M. Schwartzenberg. M. Mélenchon a porté la réforme du baccalauréat professionnel de 2001, réforme généralisée en 2009. Les bacheliers professionnels représentent aujourd’hui 9% des inscrits en Licence avec un taux de succès huit fois moins élevé que la moyenne.

VIII.3 Le programme

L’équipe de campagne de M.Mélenchon nous a communiqué son programme avant sa parution officielle. Il s’agit d’un livret public court et d’un livret plus long et plus détaillé à l’usage du candidat et des contributeurs. Il s'appuie sur une analyse critique de la situation et de son évolution récente – le démantèlement programmé du service public d’enseignement supérieur et de recherche, le pilotage et l’”autonomie”, le désengagement de l’Etat, la précarisation et la bureaucratie, la perspective imminente d’une séparation entre universités de recherche et collèges universitaires paupérisés – pour développer un projet, puis des propositions de réformes. Le programme promeut une idée de l’Université qui crée et critique les savoirs au service du bien commun, fondée sur l’indépendance des universitaires, donc sur des libertés académiques renouvelées, sur le dialogue entre science et société, sur la coopération et le caractère collectif de la recherche et de l’enseignement. L’Université transmet un savoir adossé solidairement à la recherche. Elle doit être fondée sur la gratuité et la possibilité de reprise des études. Elle doit, enfin, être libérée des féodalités.
M. Mélenchon souhaite une sortie de l’austérité, qui permettra de porter l’effort de recherche et développement à 3% du produit intérieur brut (PIB) en 2022, dont la moitié consacrée au système public. Il propose d’abolir le Crédit d’Impôt Recherche (CIR) et d’en reverser le montant (5,5 Milliards €) au budget de l’enseignement supérieur et la recherche (ESR), qui devra progresser pour atteindre 32 milliards € en fin de mandat. Ce budget sera consacré à la gratuité de l’Université (comme en Allemagne) dès la rentrée 2018, à une allocation autonomie de 800 € par mois pendant trois ans pour les jeunes adultes en formation, à un programme immobilier (15 000 mises en chantier de logements sociaux étudiants par an), et à un plan de recrutement de 15 000 maîtres de conférences et de 5 000 chercheurs en 3 ans, pour juguler la précarité. En outre, les dotations de recherche seront versées sous forme de crédits récurrents.
M. Mélenchon souhaite mettre fin à la mise en concurrence entre individus et entre structures. Il propose de supprimer l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), les Investissements d’Avenir (PIA), le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES) et les primes au mérite. Il propose d’unifier tous les établissements en une unique Université Nationale (UN) organisant les campus en réseau souple et fixant le cadrage national des diplômes de Licence et de Master reconnus. La licence fondée sur la validation progressive des enseignements aurait une durée flexible, de 2,5 à 4,5 ans.
L’Université Nationale serait sous la tutelle d’un ministère de plein exercice. Les universitaires seraient recrutés par un concours national par le Conseil National des Universités (CNU), sur le principe du CNRS. Le service des enseignant-chercheurs serait abaissé à 160 heures (équivalent TD – actuellement l’obligation de service annuel se monte à 192 heures équivalent TD). M.  Mélenchon, comme M. Hamon, propose la création d’une section Economie et société au CNU. Il promeut la diffusion des connaissances au-delà de l’Université et souhaite créer un pôle éditorial public fondé sur l’“open access”.  
M. Mélenchon propose un moratoire sur les regroupements universitaires, la dissolution des ComUE, et l’organisation de référendums des personnels sur les fusions. Il propose un retour à la démocratie universitaire, basée sur des conseils d’unité élus et sur un changement des règles électorales universitaires. Les présidents seraient désignés par les seuls membres élus du Conseil d’Administration, pour un mandat unique. Les administrateurs ne seraient plus autorisés à s’accorder des primes. Les collèges électoraux des professeurs et des maîtres de conférences seraient fusionnés.
Ces trois trains de mesures supposent une loi votée rapidement et remplaçant les lois Pécresse, Fioraso et Sauvadet.
M. Mélenchon souhaite réformer la formation des enseignants du secondaire en plaçant le concours de recrutement, ouvrant le droit à un statut d’élève-fonctionnaire stagiaire, en fin de Licence. Les masters d’enseignement auraient pour objectif de solidifier les bases disciplinaires et de faire acquérir les méthodes d’enseignement au cours de stages. L’alimentation du concours serait garantie par un système de pré-recrutement.

VII.4 En résumé

M.Mélenchon fait une campagne électorale dont la stratégie s’inspire directement des théories politiques de Laclau et Mouffe, ainsi que du mouvement Podemos. Cette théorie repose sur le constat d’une fragmentation du bloc hégémonique néolibéral et donc d’une période de crise (au sens gramsciste du terme). Partant de la défiance généralisée vis-à-vis des corps intermédiaires (partis, syndicats) et du “système”, vis-à-vis de ”l’establishment” et de l’”oligarchie”, cette théorie suppose que la création d’un nouveau bloc hégémonique passe par un dialogue direct, sans intermédiaire entre un homme et un peuple, celui-ci étant le vecteur d’unification d’une multitude de luttes disparates. M. Macron applique très exactement cette théorie à son populisme d’extrême-centre. On ne peut s’épargner la réflexion sur cette relation verticale.
D’autre part, par contraste, la construction du programme de M. Mélenchon a été, elle, horizontale et ouverte. Le programme est, comme celui de M. Fillon, celui de M. Peillon et celui de M. Montebourg, très clair dans sa vision et dans les politiques publiques qu’il propose. Ce programme combine des moyens, liés à une sortie des politiques d’austérité, un changement profond de la structure de l’ESR qui rompt avec l’ère néolibérale et s’apparente à une renationalisation, un changement profond du mode de financement de la recherche, un engagement vis-à-vis des buts de l’Université et des libertés académiques.

VIII Conclusion

L’intérêt des principaux candidats pour l’Enseignement Supérieur et la Recherche est très variable. Quatre candidats proposent une vision articulée et des perspectives claires, déclinées en propositions de politiques publiques qu’il est raisonnablement possible de mettre en œuvre : M. Mélenchon, M. Montebourg, M. Peillon et M. Fillon. Ils proposent une gradation entre un programme de rupture et un programme de prolongation par continuité de la politique suivie depuis 10 ans.
Il y a sans doute encore des marges de manœuvre pour réorienter ces propositions. Quand tous les candidats seront connus, nous publierons, pour notre part, nos analyses et nos propositions à l’usage de qui voudra s’en saisir.

[1] La période récente fourmille de critiques partielles du système. Chacun garde en mémoire ces tribunes signées de mandarins notoires, qui pour la plupart n’ont jamais mis les pieds à l’Université, souvent à la tête d’une armée de précaires, appelant à augmenter les dotations des appels à projet de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et à achever de faire de l’Université un acteur périphérique paupérisé. Au mieux, ces tribunes parviennent à oublier l’existence même de l’Université :
http://www.pourlascience.fr/ewb_pages/a/article-recherche-la-france-n-investit-plus-assez-pour-garder-son-rang-37970.php
Au pire, on convoque des “grands noms” de la recherche autour de M. Aghion pour appeler, depuis le CNRS, les grandes écoles ou le Collège de France, à achever le programme de destruction de l’Université. Y échappera-t-on cette fois ? Autre exemple récent de critique partielle, ce rapport d’évaluation du CNRS, où figurent en bonne place les demandes de moyens, mais qui articule néomanagement et auto-évaluation par la méthode SWOT :
http://www.cnrs.fr/fr/organisme/docs/espacedoc/comite-consultatif-oct-2016.pdf
[2] Pour construire leur rapport, Mme Doucet et M. Apparu ont auditionné presque exclusivement la composante gestionnaire de l’Université:
http://www.assemblee-nationale.fr/14/rap-info/i4062.asp
[3] http://sciences.blogs.liberation.fr/2012/03/05/francois-hollande-et-les-universitaires-une-incomprehension-/
[4] http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2012/04/16/education-vincent-peillon-veut-en-finir-avec-les-chefs-d-etablissements-patrons_1686306_1471069.html
[5] http://sciences.blogs.liberation.fr/2012/03/15/universite-et-recherche-les-propositions-de-francois-hollande/
[6] Lire par exemple la lettre adressée en février 2012 par Mme Fraïsse, présidente de Montpellier 3, à M.Hollande, dénonçant le noyautage du groupe Marc Bloch :
http://m0.libe.com/blogs/sciences.blogs.liberation.fr/2012/02/09/courrier-frai%25CC%2588sse-hollande-07-02-12.pdf
[7] M. Peillon a par exemple tenté de parler de la mainmise du Commissariat Général à l’Investissement sur la politique de regroupement universitaire pendant l’entrevue qu’il a accordée à Mediapart (Mediapartlive).
[8] Citation tirée du blog de M.Piketty :
http://piketty.blog.lemonde.fr/2017/01/05/de-la-productivite-en-france-en-allemagne-et-ailleurs/
[9] La vision pour l’enseignement supérieur et la recherche figure dans cette tribune du Monde :
http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/01/09/arnaud-montebourg-il-faut-redynamiser-l-enseignement-superieur_5059649_3232.html
[10] http://piketty.blog.lemonde.fr/2016/07/12/le-scandale-apb/
[11] On lira avec intérêt les propositions très justes de ce groupe d’universitaires et de formateurs : http://grfde.eklablog.com/
[12] Lire par exemple :
http://www.slate.fr/story/98821/gauche-radicale-laclau
http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/12/26/chantal-mouffe-la-philosophe-qui-inspire-melenchon_5054023_823448.html

 

Programmes électoraux pour le l’Enseignement Supérieur et la Recherche (2/3)

 

Ce second volet est consacré aux programmes électoraux qui s’inscrivent dans la continuité de la politique menée depuis 10 ans. M.Valls a déclaré lors du deuxième débat de la primaire de la gauche, le 15 janvier 2017: “Sur l’Université, nous nous retrouvons tous.”. Nous verrons dans le troisième volet qu’il n’en est rien, et que les divergences sont substantielles.

I M. Macron

I.1 Conseillers

M. Macron est conseillé par M. Berger [1]. Une large partie du groupe Marc Bloch – recteurs, hauts fonctionnaires (énarques, X-mines, X-ponts), présidents d’universités – s’est ralliée à sa candidature, par une proximité de réseau évidente. M. Macron est également proche de M. Aghion.

I.2 Le passé

M. Macron a été secrétaire général adjoint de l'Elysée, principal conseiller économique de François Hollande, puis ministre de l'Économie, de l'Industrie et du Numérique de 2014 à 2016. Alors que la France retombait en récession en 2012-2013 avec l'ensemble de la zone euro, M. Macron a conduit une politique contre-productive de réduction (trop rapide) des déficits. Il a promu des niches fiscales (20 Milliards € de Crédit Impôt pour la Compétitivité et l’Emploi, CICE, et 5 Milliards € de Crédit Impôt Recherche, CIR, par an, soit 1,2% du PIB) qui ont plus profité aux dividendes qu’à l’emploi et à l’innovation. Il a concentré son action sur les problèmes d'horaires d'ouverture de magasins et de lignes de bus. On lui doit, avec M. Valls, les annulations de crédits de fin d’exercice, crédits dûment votés par la représentation nationale.

I.3 Le programme

M. Macron n’a pas à proprement parler de programme électoral pour l’Université et la Recherche. Il s’exprime principalement au travers de shows populistes d’extrême-centre pendant lesquels il se travestit en figure messianique. Ses communicants en publient les phrases-clefs sur les réseaux sociaux. Concernant l’Enseignement Supérieur et la Recherche (ESR), on en dénombre très peu : « Toutes les pensées ne se valent pas. L'excellence n'est pas autoproclamée » ; « L'université va devoir faire des clusters d'intelligence dans un monde diffracté par le numérique. » Sa seule proposition claire [2] consiste à ouvrir les bibliothèques universitaires en soirée et en fin de semaine.
A la lecture de son livre-programme [2] et dans les entrevues qu’il a accordées, on comprend qu’il s’inscrit dans la continuité parfaite de la politique suivie depuis 10 ans, de manière assumée. Son programme consiste à achever le processus décrit dans le premier billet : augmentation des frais d’inscription, sélection et séparation entre universités de recherche et universités de proximité. On comprend à demi-mot – rien n’est clair tant il use du post-truth et même parfois du post-meaning – qu’il est favorable à un changement de statut des universitaires en fonction dans les universités de proximité pour accroître leur charge d’enseignement. Concernant les moyens, il affirme que l’investissement dans l’école, dans l’enseignement supérieur et la recherche, mais aussi dans la formation continue, est décisif. Cependant, aucun chiffrage n’est proposé, et cette affirmation est contredite par son rôle primordial dans le quinquennat d’orthodoxie budgétaire qui vient de s’achever, et dans les coupes budgétaires pour l’ESR qu’il a décidées.

I.4 En résumé

Le programme de M. Macron est celui qui, avec celui de M. Fillon, pousse le plus loin la logique néolibérale. Il se revendique « disruptif », comparant sa politique à celle de la foudre traversant un matériau au-dessus de la tension de claquage, en provoquant la désorganisation structurelle. S’il y a bien processus destructif, il s’inscrit cependant dans la durée puisqu’il s’agit de poursuivre le programme suivi depuis 10 ans. Si le programme de M. Macron est le même que celui de M. Fillon, la perspective de subir à nouveau la mainmise du groupe Marc Bloch sur le supérieur, et l’usage permanent d’une novlangue managériale parviennent à le rendre moins sympathique encore que celui-là.

II M. Fillon

II.1 Conseillers

M. Fillon est secondé par M. Hetzel, qui fut conseiller Éducation de M. Fillon, puis directeur général de la DGESIP (Direction Générale de l'Enseignement Supérieur et de l'Insertion Professionnelle) de Mme Pécresse, d'août 2008 à mars 2012 [3]. Le programme reprend des idées et des éléments de langage de M. Blanquer, proche de M. Juppé, qui fut directeur de la Direction Générale de l’Enseignement Scolaire (DGESCO) de décembre 2009 à novembre 2012, et est directeur général du groupe Essec. C’est d’ailleurs le dirigeant de grande école le mieux payé de France et de Navarre (250 k€ annuels). Plus généralement, si l’entourage de M. Macron comporte des hauts fonctionnaires, ce sont plutôt des dirigeants de Grandes Ecoles qui font du lobbying auprès de M. Fillon. Le pôle ESR comprend en outre M. Goulard, qui fut ministre de l’ESR de 2005 à 2007, et M. Grosperrin, sénateur éponyme d’un rapport dont l’indigence et l’autoritarisme cocardier restent dans toutes les mémoires.

II.2 Le passé

La loi LRU dite loi Pécresse a été votée sous le gouvernement Fillon 2. Elle a installé les premiers volets de l’”autonomie”, transférant aux universités des dépenses non compensées budgétairement, créant une inflation de la technostructure bureaucratique sans précédent, et accordant des pouvoirs démesurés aux présidents d’universités. Le projet de décret sur le statut des enseignants-chercheurs instaurant la modulation de service a provoqué en 2009 le plus grand mouvement de grève universitaire de l’après 68. On doit également à M. Fillon la mise en concurrence des universités pour les Idex (les mal nommées “initiatives d’excellence”). L’ensemble de la période a été marquée par des régressions majeures des libertés académiques.

II.3 Le programme

Le programme de M.Fillon pour l’enseignement supérieur et la recherche est très clair et très détaillé dans son objectif comme dans ses moyens. Il s’agit de parachever l’autonomie. Le programme propose d’instaurer la sélection à l’entrée de l’Université et au sein des différentes filières, et de désengager l’Etat en remplaçant les financements publics par l’augmentation des frais d’inscription et par des financements privés. Il souhaite cependant renforcer le budget des Investissements d’Avenir. Il propose de supprimer le statut national des enseignant-chercheurs en laissant les universités (leurs équipes présidentielles) décider des recrutements et des statuts offerts aux enseignants (contractuels ou fonctionnaires). Il propose de confier l’enseignement professionnel aux régions et d’adapter l’université à l’insertion professionnelle des étudiants. Il souhaite interdire la promotion des maîtres de conférences comme professeurs dans leur université. Enfin, il souhaite faire cesser les oukazes et les circulaires émanant du ministère et transférer les hauts fonctionnaires et les cadres du ministère dans les établissements. Le programme prévoit un contrôle budgétaire et une évaluation accrue des établissements. Un apport de campagne de M. Blanquer consiste à promouvoir l’idée que le succès des étudiants est affaire exclusive de pédagogie, de talent des enseignants, et pas de moyens. On note l’usage récurrent des “pédagogies innovantes” comme cheval de Troie pour promouvoir le l’enseignement supérieur privé, le désengagement de l’Etat de l’enseignement supérieur public et la mise en concurrence des enseignants et des établissements.

II.4 En résumé

Le projet néolibéral de M.Fillon est strictement identique à celui de M. Macron, mais il est significativement plus honnête puisqu’il n’avance pas masqué. Sa grande qualité est la clarté et la cohérence : achever l’“autonomie” restée au milieu du gué malgré la décennie de réformes successives. Si la sélection, l’augmentation des frais d’inscription et la mise en concurrence des universités s’en prennent frontalement aux étudiants, la liquidation simultanée des libertés académiques et des statuts s’en prend aux universitaires.

III M. Hamon

III.1 Conseillers

M.Hamon n’a pas rendu public son organigramme de campagne, campagne dirigée par M. Hanotin. Ancien membre de l’UNEF-ID, M. Hamon est naturellement entouré d’anciens cadres de ce syndicat étudiant. Son programme de continuité avec le train de réformes néolibérales de la décennie reprend des propositions du groupe Marc Bloch, et tranche avec l’image qu’il se construit.

III.2 Le passé

M.Hamon a été ministre de l'Éducation Nationale, de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche d’avril à août 2014. Il est resté sourd aux demandes venues de la communauté universitaire – en particulier la tribune du 4 avril appuyée par 12000 signatures – exigeant que les promesses d’un changement de cap dans la politique universitaire soient tenues [4]. Malgré les demandes venues de son propre courant du parti socialiste, il protégea la mainmise du Groupe Marc Bloch sur les leviers du supérieur, avec les conséquences que l’on sait.

III.3 Le programme

Le programme écrit de M. Hamon pour l’Université et la recherche est, comme celui de M. Valls, indigent [5] et anecdotique. Il faut avoir suivi sa conférence de presse du 10 janvier 2017 pour en connaître la teneur. M. Hamon a une attention louable pour l’aide sociale étudiante, en particulier au travers d’un programme de construction de logements. Il souhaite aussi que le salaire d’entrée de carrière des enseignant-chercheurs soit rétabli à deux Smic — c’était le montant au début des années 1980. Il souhaite créer une section au Conseil National des Université (CNU) pour les économistes hétérodoxes. Là s’arrête la partie progressiste de son programme. Pour le reste, M. Hamon souhaite renforcer les crédits de recherche sur appel à projets, en particulier en direction des SHS. Il se prononce pour une “évaluation de l’impact du Crédit d’Impôt Recherche”, alors même que ce travail a été fait en 2014 par une commission d’enquête sénatoriale, travail qui a d’ailleurs été censuré [6]. Le rapport, factuel, se contentait pourtant de questionner l’éligibilité des dépenses, la faiblesse des contrôles et la rémunération des cabinets de conseil en défiscalisation. M. Hamon croit beaucoup à “la nécessité de poursuivre dans le sens des Comue qui ont permis de construire des synergies” (sic). Il semble être le dernier à ignorer l’échec de ces nouvelles couches ruineuses, bureaucratiques et antidémocratiques, conçues délibérément au plus loin des besoins de la recherche et de l’enseignement. Ces machines de guerre ont été conçues par le groupe Marc Bloch (M. Merindol en assure la paternité) comme des structures instables destinées à pomper le meilleur des établissements fédérés pour créer un établissement “de recherche visible internationalement” entouré d’une gangue de collèges universitaires paupérisés. M. Hamon ignore manifestement leurs dysfonctionnements chroniques et le fait qu’elles n’ont jamais été pensées que comme des structures transitoires destinées à imposer des réformes structurelles impopulaires.

Lors de sa conférence de presse, M. Hamon a, pour sa part, longuement salué l’action de Mme Fioraso, action qu’il souhaite prolonger en “aménageant le territoire en matière d’universités de proximité”. On reconnaît là un premier motif du programme néolibéral au long court. Le programme de M. Hamon n’a pas fait l’objet d’un chiffrage précis. Pour faire face aux programmes plus ambitieux de ses compétiteurs, il a récemment mentionné sur son blog la création de 1000 emplois par an dans les universités — avant tout des emplois d’enseignants à temps plein (PRAG, professeurs agrégés) pour le premier cycle — et de 300 emplois dans les organismes de recherche. On sait d’expérience que ces annonces de création d’emplois peuvent être contournées par mille entourloupes — relèvement des plafonds d’emplois sans dotation, par exemple, ou création de nouvelles charges (Glissement Vieillesse Technicité, GVT, ou revalorisation des salaires, PPCR) sans augmentation de budget, conduisant à des “gels”, c’est à dire des suppressions de postes. Concernant la licence, M.Hamon attribue l’échec aux enseignants et à leurs méthodes pédagogiques. Il souhaite du reste investir dans  “l’ingénierie pédagogique”, en particulier au travers de nouvelles offres de formations “tout au long de la vie” et d’un appel d’offre sur l’engagement de l’Université dans la “transition numérique” dans le cadre du Programme d’Investissements d’Avenir (PIA). Il plaide également pour “un grand plan de formation continue des enseignants” consacré “à la personnalisation des apprentissages, à la différenciation pédagogique, et à l’usage pédagogique du numérique”. M. Hamon prône une réforme de secondarisation de la Licence, en procédant à un recrutement massif de PRAG. Autre motif néolibéral récurrent : la “synergie entre lycée et filières post-bac”, baptisée -3/+3, se traduit dans le programme de M. Hamon par une réforme de la Licence vers un tronc commun multidisciplinaire. Pour achever le programme, M. Hamon souhaite que le bénévolat et le service civique permettent de valider le premier semestre de Licence.

III.4 En résumé

Le programme de M.Hamon pour l’Université et la recherche tranche avec l’image qu’il a construite pendant la campagne à partir de quelques propositions très discutées comme le revenu universel d’existence ou le monopole d’Etat sur la commercialisation du cannabis. La secondarisation de la licence, le remplacement des enseignants-chercheurs par des PRAG, la poursuite de la baisse des exigences, l’invocation de gadgets pédagogiques, tous ces lieux communs du moment concourent à une accélération de la dégradation de l’Université. La poursuite de la politique de regroupements à marche forcée achève de faire de ce programme l’un des moins réfléchis et des plus décevants.

IV M.Valls

IV.1 Conseillers

M. Valls est conseillé par M. Collet, porte-parole avec M. Kahn du groupe Marc Bloch. M. Collet a été président de la Conférence des Présidents d’Université (CPU) de 2008 à 2010, et a collaboré activement à la mise en place des réformes de Mme Pécresse. Il a été directeur de cabinet de Mme Fioraso de 2012 à 2013, période pendant laquelle il a contribué à verrouiller la loi ESR, dite loi Fioraso, œuvrant pour empêcher les regroupements confédéraux, pour promouvoir les scrutins indirects dans les Communautés d’Universités et d’Etablissements (ComUE) et plus généralement pour limiter au maximum la démocratie universitaire [7]. M. Valls est également conseillé par M. Leroy, ancien président du syndicat étudiant Fage qui a accompagné avec zèle le train de réformes néolibérales. M. Leroy est étudiant et a, dans le temps même où il intégrait l’équipe de campagne de M. Valls comme n°3, été recruté à un poste à l’intitulé fantaisiste créé sur mesure dans la technostructure de la ComUE Sorbonne Paris Cité. Mme Fioraso soutient M. Valls.

IV.2 Le passé

M. Valls a été premier ministre de 2014 à 2016, période d’austérité budgétaire marquée par la baisse de 2,4 milliards € au contrat de plan Etat-région (CPER) pour les programmes universitaires, par les annulations des crédits de réserve, pourtant votés par la représentation nationale, et par les coups de rabot budgétaires de dernière minute. Cette période sombre a été celle des regroupements à marche forcée, des pressions et des oukazes du Commissariat Général à l'Investissement (CGI) et de la Direction Générale de l'Enseignement Supérieur et de l'Insertion Professionnelle (DGESIP). M. Valls a laissé également dans toutes les mémoires des tirades contre les Sciences Humaines (“Expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser”, “J’en ai assez de ceux qui cherchent en permanence des explications (...) sociologiques à ce qui s’est passé.”) qui ne sont pas sans rappeler celles de M. Sarkozy contre les chercheurs.

IV.3 Le programme

Le programme de M. Valls, improvisé suite à la défection de M. Hollande, est succinct [8]. Le plus long paragraphe invoquant l’université concerne la formation des imams et la laïcité. M. Valls souhaite lutter contre la désertification commerciale des villes moyennes en y implantant des antennes universitaires. Il souhaite également renforcer les Investissements d’Avenir (PIA), la “visibilité” (quoi que cela veuille dire) et les relations entre recherche publique et privée. Il souhaite promouvoir l’accès des carrières administratives aux diplômés de l’université et la formation tout au long de la vie. Du point de vue budgétaire, M. Valls, voyant ses concurrents de gauche mettre en avant la question des moyens, a lui aussi promis de “consacrer 1 milliard € par an à l’enseignement supérieur et la recherche”. On comprend, malgré la maladresse de la phrase, qu’il s’agit de consacrer 1 milliard € en plus des 23 milliards du budget actuel. Soulignons que le programme de M. Valls n’est pas chiffré et que la somme avancée correspond sensiblement... aux coupes budgétaires qu’il vient d’opérer comme premier ministre, épaulé à Bercy par M. Macron.

IV.4 En résumé

Le programme de M. Valls est très vague et ne dit mot sur la continuation du plan de libéralisation de l’Université et de la recherche. L’appui à la recherche privée, au Programme d’Investissements d’Avenir (PIA) et aux antennes universitaires de proximité, le passif de ses conseillers ainsi que le bilan médiocre du mandat qui s’achève, laissent cependant peu de doute sur la question. M. Valls a centré sa campagne sur la promotion de sa personne, portraiturée en homme d’état autoritaire. L’interdiction du voile à l’université [9] et la formation des imams y jouent plus de rôle que les problèmes réels.

V. M. Jadot

Le programme de M.Jadot devrait paraître en février. Pour autant, on peut constater dans la présentation des 76 mesures qui lui tiennent à cœur [10] que l’Université n’est pas sa priorité puisqu’elle n’y figure pas. La seule mesure concernant la recherche consiste à mieux cibler les soutiens à l’innovation en simplifiant et plafonnant le crédit impôt recherche, et à privilégier les innovations qui participent à la transition énergétique.

[1] Ancien président de l’université Paris 7, alors proche de l’UMP et de M. Descoings, M. Berger est connu pour un désastreux Partenariat Public Privé (PPP) souscrit pour son université, et destiné à lui attirer les bonnes grâces de Mme Pécresse. Devenu strauss-khanien en 2009, il intègre le Groupe Marc Bloch, puis devient aubryste à la chute de M. Strauss-Khan avant de devenir conseiller élyséen pour l’éducation de M. Hollande. Depuis l’Elysée, il fait créer un poste de direction au CEA à son intention, poste qu’il occupe aujourd’hui.
[2] Révolution, Emmanuel Macron, XO Éditions, 270 pages, novembre 2016, 17,90 euros. Ouvrage recensé ici :
http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/revolution-les-propositions-d-emmanuel-macron-pour-l-enseignement-superieur.html
Voir aussi ce compte-rendu de sa visite à la Conférences des Présidents d’Universités (CPU), organisée par M. Berger et M. Salzmann
http://www.lemonde.fr/campus/article/2016/09/01/emmanuel-macron-prone-plus-de-liberte-pour-l-universite_4991234_4401467.html
et ayant eu droit à deux minutes de reportage sur TF1:
https://twitter.com/Gjpvernant/status/771386861776404481
[3] M. Hetzel est gestionnaire de formation (sa thèse portait sur "design management et constitution de l'offre"). Il a cessé après cinq ans de carrière l’enseignement et la recherche pour devenir manager à temps plein, puis politicien (directeur de laboratoire, recteur, conseiller, directeur de la DGESIP, député du Bas-Rhin) mais demeure fin connaisseur de la partie institutionnelle du supérieur.
[4] La tribune est reproduite ici :
https://groupedu4avril.wordpress.com/la-tribune/
La pétition est maintenant fermée à la signature :
https://www.change.org/p/tribune-le-changement-%C3%A0-l-universit%C3%A9-et-dans-la-recherche-c-est-maintenant
[5] Les propositions de M. Hamon figurent ici :
https://www.benoithamon2017.fr/thematique/pour-une-republique-bienveillante-et-humaniste/#enseignementsup
[6] Enquête sénatoriale sur le Crédit Impôt Recherche (CIR) :
https://www.senat.fr/commission/enquete/detournement_du_credit_dimpot_recherche.html
Voir aussi la synthèse sur le CIR en donnant le montant:
http://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/Rapports/85/7/1._Synthese_CIR_Publication_334857.pdf
Voir enfin le rapport de Sciences en Marche sur le dispositif :
http://sciencesenmarche.org/fr/wp-content/uploads/2015/04/RapportSenat_SeM.pdf
[7] M. Collet est médecin de formation comme les autres figures fondatrices du groupe Marc Bloch, M. Kahn et M. Salzmann. Après la promulgation de la loi Fioraso, M. Collet s’est fait nommer à un poste de pantouflage (conseil d’Etat).
[8] http://manuelvalls.fr/Manuel-Valls-presente-son-projet-pour-la-France
[9] Ce fut l’une des obsessions de M.Valls pendant le quinquennat.
http://www.lemonde.fr/campus/article/2016/04/13/interdiction-du-voile-a-l-universite-valls-relance-le-debat_4901346_4401467.html
[10] http://avecjadot.fr/lafrancevive/#liste-mesures

 

Programmes électoraux pour le l’Enseignement Supérieur et la Recherche (1/3)

 

Avant la primaire de la gauche, il apparaît important de comparer les programmes des principaux candidats à l’élection présidentielle en matière de politique de l’enseignement supérieur et de la recherche. Nous proposons une analyse de ces programmes critériée en trois parties, sur la base de notre analyse de la politique suivie depuis dix ans [1].

Une décennie de réformes gestionnaires

Nul ne contestera la dégradation brutale du système d’enseignement supérieur et de recherche depuis dix ans : bureaucratisation, accroissement sans limite  du mille-feuille administratif, chronophagie, pilotage managérial, perte de sens, dépossession de nos pratiques, de nos outils de travail et de nos métiers, suppression graduelle des libertés académiques et de la collégialité, désengagement de l’Etat, inflation de la technostructure, pratiques autocratiques de la DGESIP [2], suppression des possibilités de mobilité des universitaires, mainmise du CGI sur la politique universitaire [3], atomisation du milieu universitaire, dérapage rapide de l’âge de recrutement, pratiques clientélistes et mandarinales, conflits d’intérêt, etc. La fulgurance de la mutation est telle que les collègues les plus jeunes refusent de croire les descriptions que l’on peut leur faire des conditions de travail qui avaient cours au milieu des années 1980, à l’achèvement du processus de démocratisation de l’Université.

Cette séquence néolibérale est issue de réformes structurelles incessantes, relayées avec zèle par un middle management constitué d’universitaires reconvertis dans la gestion et qui ont trouvé leur compte dans ces réformes (promotions, primes, pouvoir symbolique). Il est nécessaire de lire le rapport Aghion-Cohen de 2004 [4] et le rapport Attali de 2008 [5] pour comprendre qu’il y a eu un déploiement continu d’une stratégie théorisée, mise en place – par delà les alternances – par les hauts fonctionnaires du ministère [6]. De sorte à mettre en perspective les programmes électoraux, il nous faut résumer ici les composantes essentielles de cette politique. Usant du procédé classique de l’anti-phrase, la dépossession des universitaires a été baptisée « autonomie ».  La théorie néolibérale prévoit quatre volets dans ce programme :
- l’« autonomie » administrative : il s’agit de remettre les décisions à des conseils d’administration mis hors de portée des universitaires, et sous le pilotage incitatif de la DGESIP et du CGI ;
- l’« autonomie » de gestion des ressources humaines : il s’agit de mettre fin aux libertés académiques qui fondent l’université en mettant les universitaires sous la tutelle d’instances de pilotage locales ;
- l’« autonomie » pédagogique : il s’agit encore une fois de mettre fin aux libertés académiques qui fondent l’université en pilotant l’enseignement au niveau des savoirs comme des méthodes ; il s’agit aussi d’introduire la sélection des étudiants de sorte à mettre en concurrence les établissements ;
- l’« autonomie » financière: il s’agit de transférer la charge financière du supérieur de l’Etat aux « clients », et pour ce faire, il est nécessaire d’augmenter les frais d’inscription et de les moduler pour mettre en concurrence les formations.

Les buts poursuivis sont explicites :
- abaisser le coût pour l’Etat de la formation des jeunes adultes issus des classes moyennes, les classes supérieures ayant, statistiquement, accès aux grandes écoles ;
- piloter la recherche et l’enseignement ;
- différencier les établissements supérieurs en faisant émerger sur l’ensemble du territoire dix universités pluridisciplinaires chargées de promouvoir la recherche française au niveau international et de lui assurer une visibilité considérée comme suffisante dans les classements internationaux, laissant hors des métropoles (banlieue et villes moyennes) des établissements de proximité paupérisés spécialisés dans l’enseignement professionnel.
Ce dernier but a, par antiphrase, été baptisé politique d’« excellence » pour désigner un devenir Uber-Mac-Donald de l’écrasante majorité de l’Université et de la recherche.

Les moyens de cette politique d’« autonomie » et d’« excellence », enfin, doivent être explicités. Car si l’exercice de notre métier se révèle de plus en plus sombre, nous poussant au repli, à l’isolement, au sein de niches écologiques de plus en plus étroites (sa recherche, son enseignement), il ne s’agit ni d’une fatalité ni d’un fait du hasard. A nouveau, on en trouvera la théorie dans le rapport Aghion-Cohen et dans tous les manuels de New Public Management :

  • faire coproduire les réformes de dépossession par ceux-là même qui en sont les victimes ; le processus de contrôle est désigné par antiphrase d’« incitation » et de « bottom-up ».
  • concevoir la gestion comme une mise en concurrence systématique des individus, des structures élémentaires (unités de recherche et d’enseignement), des établissements et des regroupements d’établissements ;
  • multiplier pour cela les micro-agences de moyen, quel que soit le surcoût ;
  • systématiser l’usage du « ranking » et de l’évaluation, de sorte que chacun soit sans arrêt placé en situation d’occuper la position d’évaluateur et d’évalué ;
  • externaliser les décisions politiques vers des « jurys internationaux » fantoches dont personne ne songera à critiquer les procédures de nomination et les évaluations, ce qui permet de détourner le coût symbolique vers des instances placées hors d’atteinte des acteurs. [7]

Ce programme de transformation de l’Université et de la recherche n’a pas, à ce jour été mené à bien complètement : nous sommes au milieu du gué. Cela offre, grossièrement, trois perspectives de programmes politiques : (i) achever le processus néolibéral ; (ii) en rester à la demi-mesure et proposer un statu-quo structurel ; ou (iii) prendre acte des dégâts occasionnés et proposer une nouvelle perspective pour l’Université et la recherche. Il est important également de suivre les mouvements au sein des appareils politiques de ceux qui, par delà l’alternance, ont disposé des leviers de commande ou ont accompagné la dégradation. Nous avons donc classé les programmes analysés selon cet axe, sans prendre en compte la classification ordinairement attribuée à tel ou tel candidat à la présidentielle.

[1] A ceux qui seraient tentés de trouver un infléchissement entre les quinquennats de M. Sarkozy et de M. Hollande, rappelons ces mots de M. Berger, conseiller pour l’éducation de M. Hollande : « Pour l’enseignement supérieur et la recherche, sur les vingt dernières années, il y a eu globalement un consensus entre les gouvernements successifs de droite et de gauche », mots prononcés en octobre 2016 lors du discours tenu à l’occasion du colloque d’octobre Institut Montaigne-Terra Nova. En mai 2011, M. Cambadélis, à qui on demandait quelle partie du bilan de M. Sarkozy il considérait comme positive, répondit : « L’autonomie des universités et le changement de pied sur l’investissement dans la recherche.».
http://www.lejdd.fr/Election-presidentielle-2012/Actualite/Jean-Christophe-Cambadelis-s-explique-sur-la-Porsche-de-DSK-interview-310179
[2] La DGESIP est la direction générale de l'enseignement supérieur et de l'insertion professionnelle. Elle est dirigée par Mme Bonnafous-Dizambourg et concentre l’essentiel du pouvoir ministériel.
[3] Le CGI est le Commissariat Général à l’Investissement. Il est dirigé par M. Schweitzer et placé sous la tutelle du premier ministre. Par le levier des Idex, le CGI a acquis un pouvoir de coercition sur les établissements pour les contraindre à procéder à des fusions. Le ministère a perdu tous les arbitrages contre le CGI pendant les gouvernements de M.Valls. Le CGI a donc décidé d’une partie importante de la politique universitaire.
[4] www.groupejeanpierrevernant.info/RapportCohenAghion.pdf
[5] http://www.groupejeanpierrevernant.info/RapportAttali.pdf
[6] Soulignons le rôle majeur joué par les hauts fonctionnaires anonymement réunis au sein du Groupe Marc Bloch, dont le site http://marcbloch2012.fr vient d’être fermé et n’est plus disponible qu’en cache. 

 

Après le désaveu des ComUE franciliennes

 

Les résultats de l’évaluation des Idex de la première vague ont récemment été rendus publics. Ils constituent des preuves irréfutables, visibles par tous, de l’échec de la partition du réseau universitaire francilien en ComUE, et de l’échec de la forme fédérale d’organisation universitaire. Nous rappelons ici l’urgence à ce que l’organisation territoriale francilienne soit enfin pensée en fonction des besoins de l’enseignement et de la recherche, au plus près du terrain, et la nécessité de mettre en place un réseau confédéral d’universités à taille humaine, adapté du modèle britannique aux spécificités françaises.

Le Premier ministre a décidé de ne confirmer aucun des Idex franciliens, en s’appuyant sur les conclusions d’un « jury d’experts » [1] dont le mode de constitution et la démission fracassante de ses deux membres les plus connus (M. Gillet et M. Aghion) [2], suffisent à montrer qu’il n’a rien d’indépendant [3]. Cette décision vient sanctionner le découpage aberrant du maillage universitaire francilien en plusieurs ComUE, destinées dans la grande couronne à assurer sans moyens l’enseignement de masse et sur son axe central, à constituer, selon la nov’lang en vigueur, des « universités de recherche intégrées, visibles au plan international et reconnues comme telles ». Rappelons que l’Île-de-France est la plus grande région universitaire de France et d’Europe. Sur 1,6 % du territoire national, elle concentre plus d’un quart des étudiants, un tiers des universitaires et deux cinquièmes des laboratoires de recherche.

Ce découpage a été, pour l’essentiel, imposé par un petit groupe clanique. Ainsi, le regroupement Sorbonne Paris Cité est-il né de la volonté d’Axel Kahn et Jean-Loup Salzmann de procéder à une fusion de Paris 5, Paris 7 et Paris 13 pour constituer la plus grosse faculté de santé de France, plus grosse en particulier que leurs concurrents de Paris 6 [4]. A ce propos, Axel Kahn confia candidement au Monde : « Quand les médecins s’organisent, ils sont imbattables. ». Le fait que ce regroupement favorable au secteur santé soit destructeur pour les sciences exactes et les sciences humaines, qui étaient attachées pour les unes aux relations avec Paris 6 et l’ENS et pour les autres, à Paris 1, Paris 4, l’ENS et l’EHESS, n’a jamais été pris en compte. Du reste, chaque tentative de procéder à un autre découpage a été balayée autocratiquement par la direction de la DGESIP (Mme Bonnafous-Dizambourg et M. Carrière). Ainsi, Paris 1 a été successivement empêchée de rejoindre Paris 7, Paris 3 et Paris 2. Ainsi encore, Paris 2, qui souhaitait former un regroupement autour d’elle, a reçu l’ordre de rejoindre le regroupement dont elle s’était séparée.

En lieu et place de l’organisation territoriale harmonieuse, fondée sur la coopération, organisation souhaitée par la communauté universitaire, on a vu émerger, par la contrainte, une spécialisation des sous-territoires et une concurrence exacerbée pour capter les ressources. Saclay a été destinée aux sciences de la matière et à l’ingénierie, Paris Centre au secteur santé et, de manière secondaire, aux SHS. La grande couronne a été organisée en universités de proximité paupérisées destinées à la formation professionnelle de masse, l’exemple le plus frappant étant celui de la ComUE Paris-Est sous la tutelle de M. Bonnafous-Dizambourg.

Dans ces conditions, on comprend que la communauté universitaire, systématiquement écartée des décisions par la technostructure, ne se soit jamais approprié des projets pour l’essentiel nuisibles à la coopération territoriale. Les ComUE de Paris Centre ont par exemple détruit le tissu coopératif de laboratoires et de formations co-accréditées en sciences exactes, obtenant l'exact contraire de l'effet prétendument recherché : une mise en concurrence destructrice, une multiplication des masters, une remise en cause sans précédent des libertés académiques.

A Paris Saclay, se sont mis en place les principes industriels du cannibalisme : constituer un ensemble plus grand dont on prélève l'étage doctoral et les joyaux en matière de recherche, puis, dans un coup d'accordéon, reconstituer un noyau autour des grandes écoles et du CEA, entouré d'une université paupérisée, en charge de l'enseignement de masse. On a vu à Paris-Saclay un déchaînement de tous les lobbies conservateurs, le CEA, qui a disposé de relais directs au ministère et un groupe de patrons du CAC 40 [5], pour détruire toute possibilité de constituer un ensemble universitaire selon la norme internationale.

Si le jury Idex dénonce avant tout l’absence de “gouvernance commune” (i.e. de fusion), il sanctionne aussi le déficit d’adhésion des « acteurs » (sans doute s’agit-il dans leur esprit de spectacle, plus que d’enseignement et de recherche...) aux regroupements contre nature qui leur ont été imposés. Cette absence d’adhésion et d’enthousiasme est on ne peut plus réel, tant les dégâts sont perceptibles, après quelques années seulement. Le jury pense-t-il obtenir l’adhésion par le bâton, quand la carotte n’a pas fonctionné ? Comment peut-il feindre d’ignorer que la carotte était factice et que le bâton est inopérant, tant les sommes en jeu sont faibles comparées à la masse salariale ? Il faut donc en conclure que c’est le découpage imposé, la forme ComUE, et l’accumulation de villages Potemkine, de projets de façade vides de toute science qui a, logiquement, amené la sanction francilienne. Ce choix du jury validé par le Premier Ministre est l’aveu d’échec d’une politique.

La loi Fioraso a prévu trois formes de regroupements universitaires pour permettre l’organisation universitaire à l’échelle du territoire — en l’occurrence, l’Île-de-France. Mme Fioraso avait du reste engagé la parole de l’Etat devant la représentation nationale que chacune de ces trois formes serait acceptable par le jury Idex. En ne validant que les Idex reposant sur la fusion (la première des trois formes de regroupement), le jury Idex a clairement pointé l’échec de la forme fédérale (la ComUE). De fait, le bilan des ComUE est intégralement désastreux. Ces usines à gaz bureaucratiques, opaques, clientélistes et nuisibles ont accaparé, comme on pouvait le redouter, une partie des ressources auparavant dévolues à la recherche et à l'enseignement. Que reste-t-il de la volonté affichée de “simplifier” et de “rendre lisible” ? Rien, sinon une accumulation de nouvelles couches de millefeuille bureaucratique. Que reste-t-il de la volonté de coopération territoriale? Rien, sinon une mise en concurrence par une succession d’appels d’offres d’’’excellence” plus ineptes les uns que les autres. A croire que les objectifs affichés n’ont jamais été que des prétextes pour des manœuvres d’un autre ordre. L’arrêt de l’Idex porté par la ComUE Sorbonne Paris Cité est un signe des plus clairs, puisqu’il était porté par M. Merindol, ancien conseiller du chef de l’Etat et principal idéologue des ComUE pendant la phase d’élaboration du projet de loi. Il est trop tôt encore pour juger des conséquences des fusions de Strasbourg, d’Aix-Marseille et de Bordeaux en matière de recherche et d’enseignement. On sait déjà que les restructurations ont été extrêmement coûteuses, destructrices pour nombre de personnels et ont conduit à une perte d’influence des lettres et sciences humaines. En Ile-de-France, les fusions en mastodontes éclatés entre sites distants supposent non seulement de fusionner les services centraux mais surtout de faire supprimer ce que le découpage arbitraire fait apparaître comme des “doublons” disciplinaires. Dans le cas de Sorbonne Paris Cité, ce serait à l’évidence un désastre.

Reste la troisième forme de regroupement : la confédération d’universités et d’établissements qui, dans un cadre institutionnel souple et efficace, garderaient une taille humaine. Formule encore inexploitée, et pour cause : la DGESIP a tout mis en œuvre (mensonges, pressions, chantage aux ressources) pour qu’elle ne puisse être ni choisie ni même discutée. Notre groupe s’est précisément constitué pour proposer cette solution sous forme d’amendements à la représentation nationale. Et de fait, la forme confédérale de regroupement figure bien dans la loi. La confédération est le modèle britannique par excellence, avec des exemples aussi célèbres qu’Oxford, Cambridge ou University of London. Elle présente deux avantages essentiels : l’étendue et la souplesse. Un réseau de coopération comme celui que nous envisageons permet à la fois d’étendre à l’échelle de l’Île-de-France le maillage collaboratif, sans superstructures coûteuses, et de laisser toute leur autonomie aux établissements. Il évite ainsi l’îlotage absurde qui émiette aujourd’hui les ComUE de la région-capitale et la lourdeur contre-productive de structures pyramidales inspirées de modèles d’organisation dépassés. Vue de l’extérieur (par exemple, du classement de Shangaï qui constitue le B-A-BA de la pensée manageriale [6]), seule la confédération (la Sorbonne) apparaîtrait, entraînant une “lisibilité” et une “visibilité” sans équivalent. Nous disposons aujourd’hui d’un créneau politique favorable pour procéder à une recomposition du paysage de l’enseignement et de la recherche de l’Île-de-France. Quand M. Mandon déclare qu’“une structure fédérale peut tout à fait permettre une intégration poussée” et que la Région semble enfin décidée à “élaborer une stratégie régionale universitaire et de recherche”, quand tous les Idex franciliens ont été sanctionnés par le jury, le moment est venu de repenser, sur de nouvelles bases, l’organisation d’un ensemble cohérent et efficace, coopératif et confédéral.

[1] Le jury est nommé en application de la convention du 23 novembre 2010, sur proposition d’un comité de pilotage présidé par le ministre chargé de l’ESR, du DGRI, de la DGESIP et du DAFACMENESR, proposition validée par le CGI. Il comprend pour l’essentiel des personnes impliquées dans la technostructure universitaire ou industrielle. Hormis une astrophysicienne de renom, les profils académiques des membres du jury sont ternes. On retrouve plusieurs de ces noms dans les archives de la CPU. Plusieurs des membres sont en situation de conflit d’intérêt notoire. Examinons les profils du président et des vice-présidents. M. Rapp (juriste, 37 articles sur le droit des contrats, h number 0 à 65 ans) et M. Tarrach (physicien, h number 31 à 68 ans) se sont succédé a la tête d’un lobby bruxellois, l’Association des Universités Européennes. L’un et l’autre ont dirigé des universités (Lausanne et Luxembourg) situées dans les tréfonds du classement de Shangaï. Mme Crawford Heitzmann (chimiste, h number 13 à 49 ans), passée par L’oréal et Air Liquide, complète le trio. Voir [6] sur le facteur h.
[2] Cette démission a suivi la présélection de Lille par le jury Idex, quelques semaines avant le Congrès de Poitiers du Parti Socialiste. Lille n’a au final pas été sélectionnée.
[3] Reconnaissons à ce jury une forme d’humour, puisqu’il souligne dans l’évaluation de l’Idex toulousain que déléguer une prise de décision à un comité externe est un signe de faiblesse de la gouvernance.
[4] Malgré le désaveu cinglant du jury Idex et l’absence d’adhésion de la communauté universitaire à leurs menées, les dirigeants de la ComUE SPC n’ont pas démissionné et tentent d’utiliser la stratégie du choc pour procéder à une fusion désastreuse dès la mi-juillet.
[5] Denis Ranque (Airbus Group), Pierre Pringuet (Pernod Ricard), Olivier Zarrouati (Zodiac Aerospace), Marwan Lahoud (Airbus Group), Jean-Christophe Mieszala (McKinsey), Caroline Laurent (Direction générale de l'armement), Patrick Pouyanné (Total), Xavier Huillard (Vinci), Antoine Frérot (Veolia Environnement), Philippe Varin (Areva), Philippe Knoche (Areva), Laurent Giovachini (Sopra Steria), Bernard Arnault (LVMH), Claude Bébéar (fondateur d'Axa), Jean-Louis Beffa (Saint-Gobain), presque tous issus de Polytechnique.
[6] Le Ranking est avec l’Appel à Projets et l’Evaluation, un instrument de contrôle du néo-management. On pourra réfléchir à partir de l’exemple ridicule et bénin suivant, fourni par les comptes Twitter les plus influents. On y constate que l’ensemble des universitaires actifs en ont été gommés, au profit de la technostructure. Une seule exception, au rang 5: M.Bouvet, qui a lancé récemment le mouvement de soutien au premier ministre M.Valls, le Printemps Républicain. Notons qu’avec une note de 77, notre compte @gjpvernant aurait été largement en tête de ce classement.

Triple fracture

 

Nous hébergeons cet appel à la grève du 31 mars émis par le Collectif des Jeunes Universitaires d'Ile-de-France, collectif auquel contribuent les plus jeunes d'entre nous.

Trois fractures qui travaillaient en profondeur la société française ont fait surface à l’occasion du mouvement soudain et massif contre la « loi Travail ».

La plus évidente est une fissuration du bloc historique néo-libéral.

On se rappelle la manière dont l’alliance entre le salariat du secteur public, la classe moyenne intellectuelle et les milieux populaires, alliance qui conduisit la gauche à la victoire électorale de 1981, s’est progressivement désagrégée au milieu des années 1980. On vit alors se constituer un nouveau bloc hégémonique rassemblant le système économique néo-libéral moderne et les représentations qui lui sont liées, représentations théorisées et instillées par le néo-management. L’emprise fut telle qu’au plus profond de la gauche, la mise en concurrence généralisée des individus, des structures et des territoires, la mise à bas de l’Etat providence, de l’Hôpital, de l’Ecole, de l’Université apparurent comme les terrains d’une “modernisation nécessaire”. Si le démontage social et démocratique a un temps été porté par le consentement et l’idéologie insidieuse de coproduction des “réformes”, la classe moyenne qui fournissait au néo-libéralisme son assise sociale est en passe, maintenant, de faire défection. Attaquée économiquement et socialement dans son essence, elle se détourne à présent des valeurs qu’elle a un moment glorifiées.

La seconde fracture est générationnelle.

Les babyboomers sont devenus adultes pendant les trente glorieuses, période marquée économiquement par une forte croissance, par une idéologie orientée vers la consommation et par une ascension sociale facilitée. Est-ce lié au fait que la génération précédente avait connu la honte de la guerre ? Les babyboomers ont accédé rapidement aux responsabilités et n’ont plus quitté le pouvoir depuis. Pour ce faire, ils n’ont eu de cesse d’auto-célébrer l’hédonisme conquis pendant leur jeunesse et de dénigrer les générations suivantes, la “Bof” génération et la génération “Bataclan”, supposées incapables d’élans vitaux, de pensée politique, de toute prise de responsabilité, et maintenues dans un état d’adolescence avancé. Ces générations – la “Bof” et la “Bataclan” – ont été et sont celles du « niveau qui baisse », du bac dévalué (qui ne saurait plus constituer le rite initiatique donnant accès à l’âge adulte), de la déresponsabilisation (à l’Université comme ailleurs), de la dépossession. Or, chaque génération a le droit et le devoir d’exercer le pouvoir pour modeler la vie qu’elle a, elle, devant soi, de prendre des risques, de construire de nouvelles valeurs, de nouvelles utopies, fussent-elles éloignées de celles de la génération précédente.

En un mot, le droit et le devoir d’accoucher d’elle-même.

Les babyboomers sont pleinement comptables du monde qu’ils ont contribué à construire pendant les trente années d’hégémonie néo-libérale, monde qui fait leur fierté. Comment les gérontes du moment pourraient-ils, dans ces conditions, prétendre à gouverner encore, prenant des décisions dont ils ne vivront pas les conséquences ?

La troisième caractéristique de la crise globale que nous traversons se manifeste par un décalage entre les camps politiques ou de manière plus large, les structures d’organisation, et les valeurs, l’idéologie qu’ils sont censés véhiculer. Ce décalage ne se fait jour que lorsque les représentations culturelles dominantes ne permettent plus l’adhésion aux politiques menées. Or, la “République des Communicants” et sa pratique de la triangulation n’abusent plus personne et la “raison économique” se fait mythologie. Le décalage est devenu une béance.

Et comment ne pas constater que l’absence d’adhésion à la ligne politique poursuivie continûment par-delà les alternances induit un danger supplémentaire : la tentation autoritaire, perceptible dans l’amoncellement de lois sécuritaires, dans l’utilisation quotidienne de la peur comme moyen de gouvernement, dans la promotion de l’homme providentiel, dans la nostalgie du leader charismatique et rédempteur — je suis le sage, le juste, le miséricordieux.

Cette crise générationnelle et systémique débouchera inéluctablement sur un monde nouveau. Il ne tient qu’à nous qu’il soit conforme à nos vœux et aux intérêts du plus grand nombre. Il nous appartient — à nous, et non à ceux qui l’ont conduit là où il est— de construire le monde. Ça nous regarde.

Aussi, le 31 mars, nous manifesterons, mais nous ne rentrerons pas chez nous.

Refonder l'Université dans le liberté, l'exigence et l'émancipation

Une note du pôle ESR du groupe
Jean-Pierre Vernant.

Télécharger la note au format PDF
Télécharger le schéma au format GIF
Télécharger le schéma au format EPS
Copier ce lien pour citer ce billet.

Préambule
C'est avec enthousiasme, mais sans la moindre illusion, que nous contribuons à la consultation supposée alimenter la loi de simplification de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche. Avec enthousiasme, puisque cette simplification est nécessaire. Sans la moindre illusion, puisque la complexification qu'elle sera amenée à corriger provient des réformes menées depuis 10 ans, dans une continuité parfaite par delà les alternances, réformes dont l'antiphrase est un trait dominant. Ainsi, la réforme supposée concéder une "autonomie" aux universités mais de facto pilotée par le haut a-t-elle conduit à une dépossession des universitaires et à une mise à mal des libertés académiques. Des libertés qui sont pourtant au fondement de l'Université, sans lesquelles aucun enseignement, aucune recherche authentiques ne sont réalisables. Ainsi, la "coopération territoriale" a-t-elle conduit à détruire nombre de réseaux de collaboration en matière de formation et de recherche, en Ile-de-France en particulier. Ainsi, la "simplification" du millefeuille administratif supposée guider les "Assises de l'ESR" a-t-elle conduit à un déluge de structures supplémentaires, fortement bureaucratisées, et toutes plus contestables, coûteuses et inefficaces les unes que les autres quant à leur apport estimé à la qualité de la recherche et de l’enseignement supérieur. Chaque nouvelle mise en concurrence des individus ou des structures, caractéristique de la vague de réformes néolibérales, a conduit à une inflation bureaucratique sans précédent, à un retour en force du népotisme et du mandarinat, à l'inoculation de new public management à dose létale, avec son cortège de gadgets infantilisants destinés à assujettir et contrôler ceux sur qui il s'abat : appels à projets, évaluations, comités stratégiques, approche par compétences, ad nauseam. Dès lors, la probabilité est grande de voir cette nouvelle loi faire empirer les choses, avec la bénédiction de la fraction, maintenant significative, de la communauté universitaire reconvertie dans une activité de nature purement bureaucratique, la Conférence des Présidents d'Université en tête.
L'Université et la Recherche ont été tellement maltraitées qu'il s'agirait maintenant de reconstruire intégralement le système en en inversant la logique bureaucratique suivie jusque là et peu conciliable avec les prérequis de l’activité de recherche. Aussi prenons-nous très au sérieux la proposition de simplifier l'enseignement supérieur et la recherche, ce qui suppose de ne pas se contenter d'un toilettage, mais de viser des changements en profondeur.


I Appel à projets

I.1) Interdiction des appels à projets dont le coût consolidé dépasse 2% des aides distribuées
Analyse — Les appels à projets constituent la technique primordiale de contrôle et de dépossession du new public management, qui utilise volontiers les mots de "pilotage" et de "stratégie". Ils constituent une gabegie financière et humaine fantastique et conduisent à un développement massif des pratiques clientélistes et bureaucratiques. En effet, chaque appel à projet suppose une mise en concurrence, une évaluation par un jury et un suivi de projet, toutes choses qui orientent les ressources vers la bureaucratie plutôt que vers la recherche et l'enseignement et qui s’inscrivent dans un cadre précis : celui de la diminution des dotations pérennes des laboratoires. Il ne s’agit pas de proposer des ressources supplémentaires, mais d’étrangler la recherche en obligeant les chercheurs et les équipes à se couler dans le moule de projets pilotés par le politique, en renonçant donc à la liberté foncière du métier, supposée pourtant être garantie par la loi sur l’Éducation : le libre choix des sujets de recherche. La multiplications des appels à projets a conduit, en à peine 10 ans, à l'émergence d'une frange de la communauté universitaire, qui consacre le plus clair de son temps à asseoir son contrôle de la machine bureaucratique, et à en développer l'emprise. Ce n’est un secret pour personne, parmi ceux qu’il affecte, que ce système, en dépit de sa quête d’ “excellence” ouvertement affichée, dans les faits ne favorise la qualité, ni de la recherche produite, ni des formations dispensées. Pour ne donner qu'un chiffre, le rapport entre les sommes distribuées par l'ANR et le budget administratif de cette même ANR a crû linéairement de presque rien en 2005 à 8% en 2014. Par ailleurs, l'émission d'appels à projets est devenu le moyen de donner une apparence d'existence aux innombrables structures bureaucratiques créées depuis 10 ans, multipliant à l'infini le nombre de micro-agences de moyens inutiles, inefficaces et chronophages.

Recommandation — Nous recommandons l'interdiction de tout appel à projets et tout appel d'offres dont le coût d'organisation et de suivi soit supérieur à 2% des sommes distribuées. Ces 2% sont entendus en coûts consolidés, incluant les salaires des universitaires siégeant dans les jurys, les salaires des personnels de soutien mobilisés pour l'occasion, et les frais d'environnement. On conçoit aisément l'économie de moyens, le gain de temps et d'énergie, que représenterait le fait de limiter ainsi drastiquement le nombre de ces appels à projets qui pourrissent la vie universitaire. Pour des raisons identiques, nous recommandons de supprimer les contrôles et démarches administratives dès lors que le coût consolidé de la vérification est supérieur à 2% des dépenses.

I.2) Suppression de l'ANR
Analyse— L'ANR est devenue au fil des années une machine bureaucratique terrifiante, grignotant les libertés académiques, le temps et les moyens consacrés à leurs activités premières par les universitaires. L'inflation de son coût, en proportion inverse des sommes distribuées, a conduit à céder une partie importante de l’élaboration de la politique scientifique à une bureaucratie spécialisée dans la production de documents, présentés comme des "pilotages stratégiques", mais dont le vide de la pensée et la langue de bois qui les caractérisent autorisent à penser qu'aucun chercheur en activité ne les a même relus.
Les conséquences d’une telle politique ainsi que le taux de réussite en termes de  financements auprès de l’ANR -inférieurs à 8% des dossiers déposés- découragent les chercheurs et  les incitent à détourner une partie significative des sommes octroyées en cas de succès rendant ainsi caduque la politique des sujets de recherche prioritaires en France.

Recommandation— En cohérence avec la recommandation I.1, il est nécessaire de supprimer l'ANR, devenue une machine folle mue par une logique autonome intégralement bureaucratique, et orthogonale à ce titre à la production de savoirs et à leur critique. Par conséquent, nous recommandons de reverser dans les dotations pérennes des laboratoires (UMR, équipes d’accueil, etc.) les budgets qui ont été prélevés pour les appels à projets de l’ANR, et qui proviennent pour une large part de la diminution des dotations des laboratoires. Il faut laisser les chercheurs et enseignants-chercheurs libres de disposer au sein de ces structures de l’argent public destiné à financer leurs travaux sur les thématiques qui sont les leurs ; travaux dont, au demeurant, ils rendent compte à intervalles réguliers dans le cadre d’une évaluation a posteriori. Il s’agit de la seule évaluation qui soit adaptée à la démarche découvrante de la recherche et effectuée sur la base de l’objet singulier produit par la recherche et non à partir de critères à priori et extérieurs à celle-ci.

I.3) Rétablissement d'une politique de crédits centrée sur l'échelle du laboratoire et de la composante
Analyse— L'échelle humaine — nous entendons par là des structures regroupant au maximum quelques centaines d'universitaires — est la seule échelle pertinente pour l'Université. C'est l'échelle naturelle des unités de recherche — des laboratoires — et des composantes, échelle qui est la seule à garantir un fonctionnement au plus près des besoins de la recherche et de la formation des étudiants. C'est la seule échelle qui permette une mobilité permanente des thèmes et des pratiques de recherche, et une expérimentation audacieuse en matière d'enseignement. Les restructurations incessantes depuis 10 ans ont conduit à priver ces briques de base du système de l'essentiel de leur liberté d'organisation et de décision, ainsi que de leurs moyens de fonctionner. C'est la face cachée de l'"autonomie" des universités, mot qui recouvre une dépossession des universitaires (de leur métier, de leurs libertés académiques, de leurs moyens garantissant leur autonomie de pensée) et une destruction délibérée de cette échelle "communale" d'organisation, propice à la collégialité et au travail d'équipe. Il s'est agi, par la concentration des pouvoirs dans les mains d'une technostructure dont l'exigence en matière de recherche et de formation est le cadet des soucis, d'achever l'atomisation de la communauté universitaire.

Recommandation— C'est naturellement au niveau des unités de recherche et des composantes, que les financements doivent parvenir, pour redonner des moyens d'action au plus près des besoins. Cela favoriserait des projets de laboratoires, en lieu et place de projets individuels produits par des "managers du savoir". Cela constituerait une économie de moyens et de temps considérable. Enfin, cela donnerait une souplesse sans-pareil aux chercheurs pour mener des recherches exploratoires et prendre des risques. Les appels à projets, par la myriade de micro-agences de moyens auxquels ils ont donné naissance, créent de la norme et du conformisme quand la recherche a besoin d'ambition intellectuelle et de liberté d’exploration. Notre proposition de projets portés par les unités de recherche ne suppose évidemment pas que les budgets soient distribués indépendamment de la qualité des travaux passés ni d'une justification globale des dépenses prévisionnelles.

I.4) Suppression du Commissariat Général à l'Investissement, des Labex et des Idex
Analyse— L'évaluation factuelle des progrès en matière de recherche et de formation liés aux structures financées par le programme d'investissement d'avenir conduit à une conclusion nette : le PIA a consisté à verser des budgets importants, auparavant dédiés aux universités, dans les sables du désert ou dans des pipelines budgétaires de nature clientéliste. Le Commissariat Général à l'Investissement s'est illustré par un conservatisme, un corporatisme et une indigence intellectuelle qui ne donnent pas une image positive de l'Université et de la Recherche. Non seulement aucun progrès tangible n'est issu de ce programme, mais il a consisté en une orientation massive de fonds publics vers des filières grassement arrosées déjà : la filière énergétique nucléaire, les communications, les transports, l'armement, l'agrobusiness et l'industrie pharmaceutique. Pour ce qui concerne les Idex, nous renvoyons le lecteur aux recommandations concernant les regroupements.

Recommandation— Pour inculquer enfin une culture de l'innovation, de l'exigence, de la prise de risques et mettre fin aux pratiques clientélistes, il est nécessaire de supprimer le CGI et ses programmes pour réaffecter ses moyens aux besoins de l'Université et de la Recherche. C’est en effet une mesure de simplification de l’activité de recherche et de respect de ses spécificités.

I.5) Réduction et contrôle du Crédit d’Impôt Recherche
 Analyse— Le Crédit d’Impôt Recherche est une niche fiscale totalement inefficace. La modeste croissance des dépenses de recherche des entreprises est inférieure à celle du crédit d’impôt recherche. C’est donc l’Etat qui l’a entièrement financée, sans qu’il conduise au moindre effet de levier. Qui plus est, l’ensemble des pays qui n’ont pas de dispositif de ce type font mieux que les entreprises françaises. L’Allemagne, sans CIR, a un volume de recherche des entreprises qui est exactement le double de celui de la France et fait mieux tant sur l’emploi de docteurs que sur l’innovation. Par ailleurs, encore faudrait-il que cette croissance des dépenses de recherche des entreprises soit réelle, ce qui suppose que les déclarations fiscales le soient. Or, si les entreprises ont déclaré une augmentation fantastique du nombre de leurs chercheurs, les dépenses de recherche n’ont, elles, pas bougé. L’explication est connue : les entreprises ont, avec l’aide de cabinets de consultance spécialisés dans ces maquillages frauduleux (mais non tenus pour responsables en cas de redressement fiscal), fait passer des emplois de cadres pour des emplois de chercheurs afin d’accroître l’assiette des déclarations pour le CIR. Les grandes entreprises détournent ainsi de façon persistante une part importante du CIR de son objectif d’accroissement des dépenses de R&D. On peut ainsi estimer que 6Md€ sur les 15Md€ perçus n’ont pas été utilisés dans l’objectif affiché d’accroître les dépenses de recherche des entreprises de plus de 500 salariés. C’est en partie pour cette raison que le rapport du Sénat sur ce sujet a été censuré.
82 % (~25000) des emplois créés par les entreprises en R&D sur cette période l’ont été par des entreprises de moins de 500 salariés alors que ces entreprises n’ont bénéficié que de 37% de la créance (~ 9Md€). 80% des emplois créés par les PME l’ont été dans deux branches de services dont les activités de R&D sont en partie sujettes à caution. 18% des emplois (~5500) en R&D ont été créés par des entreprises de plus de 500 salariés qui ont bénéficié de 67% de la créance (~ 15Md€). Seules 8% des entreprises bénéficiaires du CIR ont eu recours au dispositif favorisant l’emploi des docteurs : le lobbying des ingénieurs issus de Grandes Ecoles, qui ne sont formés ni à la recherche ni à l’innovation, continue de peser lourdement sur l’économie du pays. Par ailleurs, le CIR accroît le chômage des docteurs et la désaffection pour les études et la recherche scientifiques.
Le Crédit d’Impôt Recherche est le symptôme du mal français: clientélisme, opacité, fraude fiscale, séparation entre le systèmes des grandes écoles chères et médiocres, et l’Université qui porte la recherche de qualité.

Recommandation— Le Crédit d’Impôt Recherche doit être supprimé et remplacé par des aides de l’Etat à la recherche industrielle transparentes, évaluées, et ayant un effet d’entraînement sur le financement des entreprises dans leurs propres recherches. Ces aides doivent être réservées aux PME, les grandes entreprises ayant prouvé avec le CIR qu’elles s’en servent presque exclusivement à des fins de défiscalisation. Elles peuvent prendre la forme de programmes thématiques, d’aides à l’investissement (prise en charge des intérêts), d’aides remboursables en cas de succès, ou même d’aides fiscales ciblées vers les PME et les pôles de compétitivité. Elles devront intégrer des chercheurs, ce qui suppose de disposer d’un doctorat.
Description: Perrin_rec2.jpg
Schéma d’organisation de la Recherche Pure proposé par Jean Perrin

II Ressources humaines

Préambule— La dénomination "ressources humaines" fait partie de la novlangue néo-managériale, pour désigner la gestion. Nous étendons ici nos recommandations aux structures décisionnaires (en novlangue, "gouvernance"), absentes du questionnaire. Une partie de nos recommandations vise à dégager l'Université de l'emprise de la technostructure qui en a pris le contrôle, pour le pire.

II.1) Réaffirmation des libertés académiques
Analyse— Le programme d'"autonomie" des Universités se compose d'un triple volet: autonomie de gestion, autonomie administrative et autonomie financière. Il s'agit d'une "autonomie" structurelle qui supprime la seule autonomie fondatrice de l'Université : celle des universitaires. L'"autonomie" des universités est une dépossession des universitaires. Le développement anarchique de la technostructure qui a accompagné cette "autonomie" et qui se targue de "piloter stratégiquement" enseignement et recherche — remplaçant la pensée et le savoir par le vide communicationnel — a mis à mal les libertés académiques. Un autre aspect préoccupant de cette dépossession des universitaires de leurs conditions et modalités d’exercice de leur profession, avec ses deux volets conjoints : enseignement et recherche, est le déséquilibre dans ces deux termes engendré par le manque d’enseignants-chercheurs dans les universités pour assurer l’encadrement des étudiants. La semestrialisation avait été vendue comme le moyen pour les universitaires de partager leur activité en un semestre d’enseignement et un autre de recherche. Dans la pratique, l’enseignement et les tâches administratives, faute d’un personnel Biatss en nombre suffisant et statutaire, ont dévoré le temps en principe dévolu à la recherche pure. Celle-ci se réalise désormais souvent lors des périodes de vacances, principalement en été. Les CRCT (congés pour recherches ou conversions thématiques) qui pourraient corriger imparfaitement cette situation, ne représentent en réalité que 253 semestres pour près de 50 000 enseignants-chercheurs, soit en moyenne 1 semestre accordé tous les 196 ans ! Et ce chiffre pour 2016-17 est en baisse par rapport à la période précédente. Peut-on vraiment continuer à traiter les universitaires et les personnels non enseignants de l’université comme de simples “moyens” d’une politique de l’ESR sans moyens ?

Recommandation— Il est devenu nécessaire de réaffirmer les libertés académiques, comme fondatrices de l'Université, et de les garantir par le droit. Nous détaillons ci-après des dispositifs pratiques susceptibles de redonner aux universitaires une prise sur leur métier, seule à même de garantir la qualité de formation et de recherche nécessaire. Il convient de permettre aux universitaires de pouvoir accomplir leur activité de recherche dans les meilleurs conditions possibles, conformément à l’obligation théorique que l’université a à leur égard, et pour ce faire de rétablir le semestre de recherche voire développer les CRTC en nombre suffisant. Cela passe également par une augmentation significative du nombre de personnel de soutien à l’enseignement et à la recherche qui a tendance à se réduire comme peau de chagrin.

 

II.2) Limiter la durée cumulée des fonctions à responsabilités
Analyse— La confusion entre autonomie structurelle et autonomie des universitaires est entretenue par le fait qu'une grande partie de la bureaucratie est issue de la communauté universitaire. Nous avons ainsi vu nombre de collègues en difficulté professionnelle, ayant décroché de la recherche et disposant donc de temps, trouver naturellement leur place dans la technostructure parasitaire comme conseillers, préfigurateurs de pôles, membres de commissions inutiles, chargés de mission, etc. Ces activités sans rapport autre que nuisible à l'endroit de la recherche et de la formation ont fini par être celles ouvrant aux décharges, aux primes et aux promotions locales — dont les modalités sont évidemment décidées par ceux-là, "autonomie" oblige.

Recommandation—Il est nécessaire de procéder à un dégonflement important et rapide de la technostructure. Pour ce faire, nous disposons d'un levier simple et incitatif. Comme mécanisme d'incitation, nous recommandons d'établir une liste des fonctions à responsabilités (y compris celles de conseillers ministériels) et d’en limiter l'exercice à8 ans cumulés sur une carrière. De plus, nous souhaitons que le mandat de président d'université soit de 4 ans non renouvelable et qu'un mécanisme de destitution du conseil d'administration par un référendum d'initiative académique soit mis en place.

II.3) Suppression des membres extérieurs des conseils universitaires
Analyse— Le contrôle du système universitaire par des personnes ayant eu, dans leur grande majorité, une production savante négligeable s'appuie sur la présence de membres extérieurs dans les conseils universitaires. Dans l'écrasante majorité des cas, ceux-ci, choisis dans les réseaux relationnels des équipes présidentielles, ne participent pas aux délibérations, ne siègent pas, mais prennent part aux votes en donnant procuration. Leur vote est systématiquement légitimiste, les pratiques népotistes faisant le reste. Dans nombre d'universités, les regroupements ont par exemple été mis en forte minorité par les communautés universitaires, mais l'ont emporté à cause des procurations de membres extérieurs. Citons l’exemple récent du président directeur général du CNRS, M.Fuchs, outrepassant toutes ses prérogatives en envoyant un mail aux personnels CNRS de l’UPMC, prétendant que le CNRS avait choisi de soutenir la liste présentée par l’un de ses amis, M. Chambaz. Précisons que le CA du CNRS n’a pas été saisi de cette initiative toute personnelle.

Recommandation— Il est nécessaire de réaffirmer que l'Université n'est pas l'employeur des universitaires mais que l'Université, ce sont les universitaires, il est nécessaire de mettre fin aux réseaux clientélistes en supprimant les membres extérieurs des conseils universitaires. On pourra s'appuyer sur l'exemple de nombreuses universités de par le monde, comme Berkeley ou Cambridge.

II.4) Suppression de l'agrément de la CPU
Analyse— Le train de réformes d'essence bureaucratique que subit l'Université depuis 10 ans a été accompagné par une structure nuisible: la Conférence des Présidents d'Université (CPU). Cette association n'a eu de cesse de démanteler le service public universitaire en captant le pouvoir de décision à son profit. Cette association ne représente pas l'Université, c'est-à-dire les universitaires, lesquels n’ont pas d’instance équivalente pour faire part de leurs idées et recommandations touchant à la politique de la recherche et de l’enseignement supérieur auprès des pouvoirs publics. La CPU est l'émanation clientéliste de la bureaucratie qui en a pris le contrôle. Pour redonner toute sa place à notre Université, il convient de se défaire de cette désastreuse structure de lobbying.

Recommandation— Nous recommandons le retrait de l'agrément d'utilité publique accordé à cette association parasitique. Une alternative à cette proposition serait d’accorder la même reconnaissance et les mêmes moyens matériels que ceux dont bénéficie cette structure quasi patronale, paradoxale dans un milieu où la relation de subordination n’existe pas, à des structures équivalentes issues de la communauté universitaire constituées en associations en-dehors des structures représentatives existantes et ayant vocation à traiter des questions de l’ESR du point de vue de ceux qui font exister concrètement ce secteur d’activités et ont un savoir sur celui-ci que ni la CPU ni les tutelles ne possèdent.

II.5) Prévenir effectivement les conflits d’intérêts et abroger l’article L952-14-1 du Code de l’éducation
Analyse— Les conflits d’intérêts entre public et privé ou au sein de l’enseignement supérieur et de la recherche se sont multipliés. Les (auto)-nominations de membres de cabinets ministériels à des postes de pouvoir, les renvois d'ascenseur et l'établissement de lignes budgétaires scandaleuses sont devenus la norme. Il convient d'y mettre fin, pour des raisons morales, pour des raisons budgétaires et pour la qualité et l'intérêt du service. Les conflits d'intérêts sont favorisés par l’article L952-14-1 du code de l’éducation qui autorise les enseignants-chercheurs à exercer dans le privé en sus de leurs obligations de service.

Recommandation—Nous recommandons l'abrogation de l’article L952-14-1 du code de l’éducation. Nous recommandons l'instauration d’un contrôle des situations de conflits d’intérêts avec des fonctions passées ou actuelles avant toute nomination ou promotion, d'autant plus strict que les positions occupées sont élevées dans la hiérarchie décisionnelle.

II.6) Réforme des règles électorales pour le secteur de la santé
Analyse— Alors même qu'ils sont rarement au sein des campus universitaires et ignorent tout des autres disciplines, les professeurs de médecine sont à la tête d'un très grand nombre d'universités. Il y a là une anomalie qui nuit au bon fonctionnement de l'institution universitaire. Elle a une double origine. Les pratiques corporatistes du milieu médical conduisent en général à des votes staliniens (au dessus de 95%) pour la liste soutenue par le doyen et son entourage. D'autre part, les listes électorales conduisent à ce que votent des personnes sans le moindre lien avec l'Université.

Recommandation— Nous recommandons de libérer l'Université française de cette tutelle de la médecine en changeant les règles électorales de sorte à garantir la possibilité d'une expression démocratique dans les décisions. En contrepartie, il s'agirait d'accorder une plus grande autonomie budgétaire et gestionnaire au secteur santé des universités.

II.7) Supprimer les comités de sélection et revenir à des commissions élues
Analyse— Les anciennes commissions de spécialistes avaient des lourdeurs, étaient relativement opaques et soumises à un mandarinat qui taisait son nom. Elles étaient surtout critiquées pour leur tendance au localisme. La procédure des comités de sélection est encore plus lourde, encore plus opaque, beaucoup plus coûteuse en temps et en argent et a encore accru le localisme. Par ailleurs, une commission fonctionne bien lorsque la prise de parole est libre, ce qui suppose que ses membres se connaissent.

Recommandation— Nous recommandons d'en revenir à des commissions de spécialistes dont les membres soient élus par leurs pairs, pour leurs compétences disciplinaires. Par ailleurs, l'"autonomie" a bloqué le peu de mobilité géographique dont bénéficiaient les universitaires. Il convient de renforcer fortement ces possibilités de mobilité, et d'inscrire des modalités de fonctionnement des nouvelles commissions de spécialistes qui préviennent les recrutements endogames, au détriment des compétences, et les autres problèmes récurrents: profils de poste officieux éloignés des profils officiels, profils à moustaches étroitement fléchés, manque de considération pour les candidats (convocations tardives, auditions éclair, frais de déplacement élevés). Une modalité possible serait de confier le recrutement à une commission restreinte, dont le choix devrait être justifié dans le détail auprès de l'ensemble des électeurs de la commission.

II.8) Mettre fin aux politiques de primes
Analyse— Les primes constituent, avec les appels à projets, l'un des leviers de dépossession et d'atomisation de la communauté universitaire. Leur attribution est chronophage (donc coûteuse), inefficace et d'une opacité totale. Rappelons également que les primes ne contribuent pas au salaire socialisé. Enfin, de nombreuses primes sont décidées par la technostructure à son propre profit: ainsi, la prime vient en plus d'une décharge d'enseignement, et indépendamment de tout critère de qualité dans la mise en œuvre de la fonction. Les primes sont donc tantôt des instruments de coercition envers autrui et tantôt des auto-gratifications au sein de la frange bureaucratique qui, pourtant, nuit à la bonne marche de l'Université. Si les primes favorisent très fortement les activités bureaucratiques, elles conduisent aussi les personnels qui ne les perçoivent pas à se désinvestir de l’université, à se mettre en retrait de l’activité de gestion des enseignements et de la recherche, voire de l’enseignement et de la recherche, du fait du jugement de valeur que celles-ci suscitent inévitablement.
La politique des primes a donc pour conséquence d’engendrer une technostructure endogame totalement déconnectée de ce qu’est l’université dans ses pratiques quotidiennes et ses finalités, de favoriser uniquement les activités à haute valeur symbolique en négligeant “les petites choses” indispensables qui font que l’université fonctionne encore, de favoriser une hypertrophie dans la présentation des activités des acteurs de l’université, de démotiver une partie du personnel, exclue du processus d’attribution. Enfin une politique de quota dans la gestion des primes (par exemple pour la PES) est d’une absurdité intolérable. N’oublions pas non plus que les commissions chargées d'instruire les dossiers de demande de primes et de fournir un classement n’ont pas la main sur la décision qui sera finalement prise par les instances de direction et ignorent par conséquent ce qui a pu motiver les choix de ces dernières.

Recommandation— Il convient de mettre fin aux politiques de primes et d'augmenter les salaires en retour.

II.9) Unifier les grilles indiciaires
Analyse— Du point de vue salarial, les postes d'universitaires ne sont plus attractifs. Si cela fût compensé, un temps, par des libertés académiques sans pareil, la situation s'est tellement dégradée sous l'effet des réformes successives que sur ce plan là, aussi, la France décroche de son rang international.

Recommandation  — Pour prévenir l'expatriation des universitaires, tout en évitant le favoritisme devenu roi avec les nouvelles couches de millefeuille bureaucratique (ComUE, Idex, PIA, etc), il convient de supprimer les possibilités de rémunérations dérogatoires comme celles que certains présidents de ComUE s'octroient ou comme le salaire complémentaire récemment accordé à l’épouse du directeur du CNRS. Il convient de revoir les grilles indiciaires de sorte à les faire coïncider avec les standards internationaux des pays de niveau de production par habitant comparable. De même il convient de revoir la grille indiciaire des PUPH dont les salaires frisent l’indécence comparés aux autres universitaires.

II.10) Abandon du suivi de carrière
Analyse— Le suivi de carrière est la dernière attaque en vigueur contre les libertés académiques. les enseignants-chercheurs sont déjà régulièrement évalués, que ce soit au niveau de leur carrière (demande de qualification, de promotion, de congés, de prime, de recrutement, de mutation) et de leur production scientifique (réponses à appels à projets, soumission d'articles, d’ouvrages, etc.). Au mieux, ce « suivi de carrière » ne servira à rien et représentera une perte de temps considérable pour tous. Au pire, dans le contexte actuel de pénurie budgétaire et de gel des postes, ce « suivi de carrière » constituera un outil de gestion que les présidents d'université seront incités à utiliser pour combler les déficits en alourdissant les services obligatoires d'enseignement. Cette mesure réduira le temps consacré à la recherche scientifique. Dans ce cadre, le suivi de carrière ne peut être interprété que comme un outil de contrôle supplémentaire auquel les universitaires sont tenus de se soumettre et qui n’a qu’une fonction coercitive pour parvenir à un objectif purement gestionnaire.

Recommandation  — Nous recommandons d'abandonner toute mesure d'évaluation récurrente et obligatoire des enseignants-chercheurs, comme figurant dans le décret n° 2014-997 du 2 septembre 2014. Nous recommandons en revanche l'évaluation sérieuse des politiques publiques, jamais menée sérieusement avec correction en cas d'échec.

II.11) Revaloriser la fonction de recteur
Analyse— Dans un contexte où il est question de revaloriser le doctorat en en faisant un diplôme permettant d’accéder à des postes de direction au sein de la haute fonction publique notamment, l'assouplissement des conditions requises pour les fonctions de recteur et de chancelier des universités est un camouflet à l'endroit des universitaires, et une imposture. La dispense élargie de doctorat ne garantit plus la compétence des candidats pour assumer de telles fonctions.

Recommandation  — Nous recommandons l'obligation de doctorat pour les fonctions de recteur, de chancelier des universités, de ministre ou de secrétaire d'Etat à l'ESR, de conseiller ministériel ESR.

II.12) Créer des revues savantes européennes adossées à une Académie Européenne
Analyse— Les revues scientifiques sont devenues, avec une large complicité, majoritairement privées et à but lucratif. Le contrat léonin avec Elsevier en est l'exemple le plus saillant.

Recommandation  — Nous recommandons la création et le soutien financier de sociétés savantes européennes en charge de revues publiques non-lucratives de haut niveau. Un exemple sur lequel se fonder serait la revue Proceedings of National Academy of Science, adossée à l'Académie étatsunienne des Sciences.

II.13) Suppression de l’Habilitation à Diriger des Recherches (HDR)
Analyse— La HDR devait non seulement compenser la suppression de la thèse d’état mais encore garantir la qualité de l’encadrement des doctorants. On constate aujourd’hui qu’elle ne sert que de filtre pour interdire l’accès à certaines ressources (PES, contrat doctoraux …) aux “jeunes” universitaires qui entrent de plus en plus tardivement dans la fonction. La HDR repose sur une absurdité puisqu’elle nécessite obligatoirement d’avoir encadré un doctorant pour pouvoir encadrer un doctorant. De fait elle permet de développer un clientélisme auprès de mandarins qui prêtent leur nom afin que le prétendant à la HDR puisse encadrer un doctorant. Elle permet ainsi à ces mandarins d’accumuler une “masse” impressionnante d’encadrement de thèses en plus de leurs activités administratives importantes, ce qui leur garantit une position symbolique conséquente -et les jouissances qui en résultent- au sein de l’université et du monde scientifique.

Recommandation  — Nous recommandons de supprimer la HDR et de créer une habilitation sur avis local (commission de spécialistes) ou national (CNU).

III Comue et regroupements

III.1) Suppression des ComUE
Analyse— Le bilan des ComUE est intégralement désastreux. Ces usines à gaz bureaucratiques, opaques, clientélistes et nuisibles ont accaparé, comme on pouvait le redouter, une partie des ressources auparavant dévolues à la recherche et à l'enseignement. Il est du reste symptomatique que le père des ComUE ait publié 6 articles scientifiques en 40 ans de recherche, ce qui, aujourd'hui, ne lui permettrait même pas d'être auditionné pour un poste de maître de conférences. Que reste-t-il de la volonté affichée de "simplifier" et de "rendre lisible" ? Rien, sinon une accumulation de nouvelles couches de millefeuille bureaucratique. Le retour d'expérience est pourtant divers, comme le montrent ces exemples symptomatiques. La ComUE UBL a été fondée sur un double pari, la fusion des deux régions et l'obtention de l'Idex. Ce double échec patent procède d'une stratégie sourde aux aspirations des personnels et soumise aux injonctions des pouvoirs locaux et aux oukazes de la DGESIP (l'ampleur du dommage doit beaucoup aux personnalités de Mme Bonnafous-Dizambourg et de M. Carrière). Les ComUE de Paris Centre ont détruit le tissu coopératif de laboratoires et de formations co-habilitées en sciences exactes, obtenant l'exact contraire de l'effet prétendument recherché : une mise en concurrence destructrice, une multiplication des masters, une destruction sans précédent des libertés académiques et une mise sous tutelle d'un petit groupe clientéliste connu publiquement sous le nom de "groupe Marc Bloch". La ComUE Sorbonne Paris Cité a ajouté trois nouvelles couches de millefeuille, toute conçues sur le double principe de l'opacité et  du caporalisme : des facultés chapeautant les UFR, dégonflées de leurs prérogatives, des pôles chapeautant les facultés, et enfin la ComUE soumise au bon vouloir d'un Président et d'un Bureau omnipotents. Paris Saclay doit retenir notre attention. Il s'y est mis en place les principes industriels du cannibalisme : constituer un ensemble plus grand dont on prélève l'étage doctoral et les joyaux en matière de recherche, puis, dans un coup d'accordéon, reconstituer un noyau autour des grandes écoles et du CEA entouré d'une université paupérisée, en charge de l'enseignement de masse. On a vu à Paris Saclay un déchaînement de tous les lobbies conservateurs: le CEA, à l'évidence, qui a disposé de relais directs au ministère, et un groupe de patrons du CAC 40 (Denis Ranque (Airbus Group), Pierre Pringuet (Pernod Ricard), Olivier Zarrouati (Zodiac Aerospace), Marwan Lahoud (Airbus Group), Jean-Christophe Mieszala (McKinsey), Caroline Laurent (Direction générale de l'armement), Patrick Pouyanné (Total), Xavier Huillard (Vinci), Antoine Frérot (Veolia Environnement), Philippe Varin (Areva), Philippe Knoche (Areva), Laurent Giovachini (Sopra Steria), Bernard Arnault (LVMH), Claude Bébéar (fondateur d'Axa), Jean-Louis Beffa (Saint-Gobain)) pour détruire toute possibilité de constituer un ensemble universitaire. Que dire de la ComUE Léonard de Vinci, intégralement virtuelle ? Que c'est une réponse désastreuse à une question qui ne se posait pas. Que dire d'Hesam, qui a explosé en vol ? Que dire du gâchis en Ile-de-France dont le découpage arbitraire à la hache ne fut pensé que dans l'intérêt des seuls médecins ? Que le projet que nous avons porté d'une Université confédérale francilienne, sur le principe de Cambridge ou d'University of London, reste le seul valide et qu'il est encore temps de le mettre en oeuvre.
Notons aussi le coût exorbitant de ces structures ; à titre d’exemple la CoMUE SPC distribue 13 millions d’euro à ses huit membres et consomme trois millions d’euro pour son fonctionnement.

Recommandation  — Les ComUE doivent être supprimées dans les plus brefs délais. Ne doivent subsister que des Universités à taille humaine, mises en réseau de manière confédérale, sans la moindre couche décisionnelle qui supplante celle des universités. De sorte à pouvoir recomposer le paysage francilien de manière cohérente, la proposition pourra être faite de réassembler des fractions des universités existantes pour former des universités complètes dont les mutualisations à la carte constituent une université confédérale francilienne naturellement baptisée : la Sorbonne.

Description: Napoléon.jpg
Loi de simplification.

III.2) Signature unique sur les articles: "Recherche Publique Française"
Analyse— On comprend aisément que le "ranking" compte parmi les outils favoris du néo-management, puisqu'il s'est donné pour tâche d'assujettir les individus en détruisant toute auto-organisation, toute solidarité, toute autonomie par la mise en concurrence des individus et des structures. C'est ainsi que les "décideurs" de l'ESR ont brandi à tout va des classements internationaux et en particulier l'inénarrable classement de Shangaï. Il s'agit de se débarrasser définitivement de cet outil d’assujettissement. Il s'agit surtout de réaffirmer le but de l’Université : produire, transmettre, critiquer et conserver des savoirs, à l’aide de pratiques et de méthodes de travail et de relations interpersonnelles et institutionnelles favorisant la liberté et l'émancipation par rapport aux pratiques établies et à la pensée héritée.

Recommandation  — L’intégralité des publications des chercheurs et universitaires français sera signée d'une unique affiliation: "Recherche Publique Française" ou, bien sûr, tout équivalent. Chaque chercheur disposera d'un numéro de  publiant, selon une norme internationale comme researcherID, lui permettant de voir ses publications répertoriées automatiquement, de contrôler, compléter et valider la liste en fin d'année. Sur cette base, les publications issues de chaque laboratoire et de chaque université seront instantanément accessibles, facilitant le système de dotation. Les tutelles multiples, nécessaires à des réseaux de recherche féconds, seront instantanément prises en compte dans les calculs, engendrant une simplicité remarquable vu de l'extérieur du système, comme de l'intérieur. Ni les laboratoires, ni les universités n'apparaîtront sur les publications, de sorte que "Recherche Publique Française" sera dès la première année devant Harvard au classement de Shangaï. Avant que “Recherche Publique Étasunienne” et “Recherche Publique Chinoise” viennent supplanter la première et se supplanter l’une l’autre, avant que... Misère de la course aux classements internationaux.

III.3) Mettre fin à la dualité entre Grandes Ecoles et Université
Analyse— L'un des buts affichés des regroupements était de rapprocher les Grandes Ecoles de l'Université. Nous partageons évidemment ce but. La France a cette particularité de former des ingénieurs qui, hormis dans quelques écoles publiques exceptionnelles, ignorent tout de la recherche. La France est dotée d'un nombre considérable de petites écoles privées, à but lucratif, proposant à leurs étudiants sélectionnés une formation médiocre, déconnectée de toute recherche. Contrairement aux grands pays développés, les ingénieurs qui font une thèse (de PhD) en France sont minoritaires. Il y a là un facteur d'accélération de la désindustrialisation du pays. Que l'on note, encore, l'esprit de corps et l’entre-soi qui règnent parmi les anciens élèves de Grandes Ecoles, et l'on comprendra le conservatisme qui domine en la matière. En Allemagne, l'Université est entièrement gratuite et forme des docteurs ingénieurs, le PhD étant la norme. En conclusion, il est impératif de mettre fin à la dualité entre Grandes Ecoles et Université. A fortiori il convient d'éviter de modeler l'Université sur ces Grandes Ecoles.  Il faut enfin que les étudiants qui réussissent le mieux leur parcours scolaire reçoivent enfin une formation universitaire exigeante et émancipatrice, qui s'appuie sur la recherche la plus en pointe, et non sur un bachotage hors sol et stérile. Là encore, la loi sur les regroupements a magistralement échoué. Il suffit de regarder la situation de la ComUE d'Aquitaine ou celle de Paris Saclay pour s'en convaincre : une catastrophe.

Recommandation  —Il convient de mettre en œuvre des solutions fermes, rapides et efficaces pour faire fermer cette myriade de mauvaises écoles privées, et pour en réintégrer les étudiants dans une Université exigeante dont les formations soient revalorisées. A terme, il faudrait parvenir à un statut unique d'Université, fondée sur le couplage entre recherche et enseignement, sans permettre de statut dérogatoire. Il n'y a d'autre Université qu'humboldtienne, la dualité entre "université de recherche" et "université d'enseignement" introduite ces trois dernières années par le groupe clientéliste Marc Bloch n'étant qu'une façade médiocre au désengagement de l'Etat dans certains territoires et à leur mise en concurrence. L'exécutif pourra combiner la fermeture de Grandes Ecoles, leur nationalisation, ou, dans une phase transitoire, leur association à une université.


 

IV Formation

Préambule— La formation universitaire est prise dans un double mouvement. D'une part, la séparation entre Grandes Ecoles et Université a conduit à un système où les premières ont les meilleurs étudiants (sélectionnés à l’entrée) et la seconde les meilleurs enseignants-chercheurs, mais paradoxalement aussi à ce que les uns et les autres ne se rencontrent jamais. D'autre part, la démocratisation des études a été un succès pendant les trente glorieuses jusqu'au tournant du milieu des années 1980. Tiré par le plein emploi et les mesures sociales issues du Conseil National de la Résistance, on est alors parvenus à l'élévation du niveau de connaissances de toutes les fractions de la population. On connaît ce paradoxe, brillamment mis en avant par Baudelot et Establet, d'un niveau qui baisse légèrement lorsqu'on regarde une classe donnée (le Bac par exemple) alors même que les 1%, 10%, 99% de la population la plus instruite voit leur niveau de formation s'élever. Les mêmes mesures montrent que le chômage de masse et le néo-libéralisme triomphant ont conduit à une seconde massification qui a dégradé le niveau de formation de l'ensemble de la population. On a vu ces dernières années fleurir les bonimenteurs de l'"innovation pédagogique", agitant des amulettes magiques supposées remédier aux dégâts de l'Ecole. La plupart de ces charlatans qui peuplent les "commissions stratégiques" n'enseignent pas, se contentant de communication découplée de l’expérience de terrain, souvent afin de détourner de l'argent public vers la vente de marchandises par le secteur privé. Prenons un exemple. Les expérimentations de MOOC aux Etats-Unis et en France ont démontré que cette tentative de mécanisation de l'enseignement est un échec magistral. Qu'on juge sur pièces: 5% de taux de réussite, contre 50% dans un enseignement classique; parmi ces 5%, l'écrasante majorité des étudiants ont déjà un diplôme de même niveau que celui préparé, ou sont eux-mêmes enseignants dans la discipline; 70% d'abandon, contre 20% pour un enseignement classique; un coût exorbitant en moyens financiers et humains. Cette évaluation factuelle existait avant même la promotion des MOOC au sommet de l'Etat par des charlatans. Cela n'a pas empêché le détournement de moyens significatifs des formations qui fonctionnent, vers ces machines à échouer. Aujourd'hui, il devient indispensable de reconstruire l'Ecole et l'Université en commençant par se débarrasser des comités Théodule et de redonner pouvoir de décision et libertés académiques aux seuls enseignants. Il s'agit surtout d'affirmer la nécessité d'une formation universitaire adossée à la recherche de haut niveau, et fondée sur l'émancipation des étudiants comme des universitaires. Le Baccalauréat doit devenir, enfin, l'étape initiatique qui, dans le domaine du savoir, fait passer les adolescents dans le monde adulte de l'Université. La lycéisation en cours de l'Université, en dépossédant universitaires et étudiants, en infantilisant, est déjà une régression.
 
IV.1) Obligation d'avoir la même offre de formation aux deux semestres
Analyse—L'échec en Licence est une notion trop souvent rapportée à un indicateur quantitatif: le taux de réussite. Ainsi, lorsque les solutions pseudo-innovantes et souvent hors sol échouent, en vient-on à brader la délivrance des UE, puis des semestres, puis des diplômes. S'il y a un échec, c'est celui de la maîtrise des concepts, des outils, des grammaires enseignés, qui peut se redoubler d'un échec à développer une pensée autonome. C'est évidemment dans cette deuxième acception que nous prendrons l'échec en Licence. En conséquence, les solutions doivent s'inscrire dans le contexte de ce qu'est l'Université : un lieu de responsabilité, d'exigence et de liberté.

Recommandation  —Une solution à même d'améliorer de manière significative la réussite en Licence consiste à supprimer l'une des causes d'échec : le fait qu'un semestre raté soit suivi d'un autre semestre qui s'appuie sur le premier. Cela engendre non seulement un échec à ce second semestre mais en général un découragement qui conduit à ce que le redoublement, après six mois de décrochage, soit lui même difficile. Il s'agirait donc d'obliger les universités à proposer strictement la même offre de formation aux deux semestres. L'essentiel de la charge d'encadrement provenant des Travaux Dirigés et des Travaux Pratiques, le surcoût proviendra essentiellement du duplicata du cours magistral aux deux semestres. Ce surcoût bien réel, à traduire en embauches, vient en contrepartie d'un effet significatif, selon nos simulations. Ce principe s'articulerait également avec des réorientations à l'issue du premier semestre ou avec le principe d'un semestre 0, destiné à remettre à niveau les étudiants n'ayant manifestement pas le niveau requis pour suivre la filière choisie, et à leur donner les bases d'une méthode de travail créant les conditions d'une autonomie intellectuelle.
Puisqu’il s’agit dans les discours officiels de mettre l’étudiant au coeur du dispositif universitaire, puisqu’il s’agit toujours dans les discours officiels de favoriser une pédagogie différenciée, de tenir compte des différentes sensibilités, expériences acquises au cours de la scolarité par les uns et les autres, la promotion de  cette recommandation relève du bon sens, de la logique et de l’efficacité.

IV.2) Garantir le financement des formations
Analyse— L'Université ne représente qu'une partie du budget dévolu à l'ESR —essentiellement le programme 150 — et cette partie a connu un désengagement de l'Etat.

Recommandation— Nous recommandons que l'habilitation de formation par l'Etat comporte une annexe financière qui conduise, de manière contractuelle, à ce que l'Etat en assure le financement.

IV.3) Réaffirmer les libertés universitaires
Analyse— Le déferlement du néo-management sur l'Université a conduit à une dépossession des universitaires (au profit de la médiocrité managériale) comme des étudiants. Quand le Baccalauréat devrait constituer une étape initiatique qui garantisse que l'on soit traité en adulte au-delà, les réformes des dernières décennies n'ont eu de cesse de déresponsabiliser les étudiants, de pousser à former au panurgisme en troupeaux. Avec une justesse effarante, la mutation de la société disciplinaire vers la société de contrôle prédite par Foucault est advenue, poussée par la vague de crétinisation néo-libérale. Il est temps d'en revenir au rôle de l'éducation selon Condorcet : rendre les "citoyens indociles et difficiles à gouverner". Cette remarque touche aux deux aspects de la démocratie, à la fois mode de gouvernement d’un collectif humain par un appareil d’Etat dont les responsables sont élus et doivent des comptes à la nation, c’est à dire au peuple dont ils détiennent leurs mandats ; mais également forme d’auto-organisation collective notamment autour d’un domaine d’activités, d’un commun, etc. L’activité de recherche et d’enseignement répond naturellement à la seconde, à la fois dans son organisation interne et dans la formation de citoyens aptes à prendre part à la chose publique et faire preuve d’autonomie dans leurs choix de vie et d’inventivité dans la conduite de leurs activités, professionnelles notamment, et d’un sens critique à l’égard des pratiques et des discours relatifs à l’action publique et aux justifications que les professionnels de la chose relayés par les médias, sont susceptibles de lui donner. D’où en effet le portrait idéal du citoyen en démocratie qui est d’être et de demeurer indocile et difficile à gouverner, au sens où il est apte à se gouverner lui-même selon les principes de la démocratie pour peu que les moyens lui en soient donnés et parmi eux l’éducation. En tout état de cause une société n’est pas démocratique si ces citoyens n’ont pas la possibilité de se vivre pleinement sur ce mode. Il en va des citoyens comme des chercheurs, universitaires et apparentés.

Recommandation— Seule la reconstruction d'une Université fondée sur la confiance en la compétence des universitaires, mettant en avant les principes d’autorégulation propres à l’activité de recherche, préservation et transmission des connaissances, et libérée de sa technostructure envahissante, est susceptible de répondre aux enjeux de formation du pays. Cela suppose de garantir par la loi les libertés académiques et de donner aux équipes enseignantes au travers des Unités de Formation et de Recherche des libertés accrues, seules à même de favoriser des enseignants-chercheurs s’efforçant de penser par eux-mêmes et de s'organiser collectivement et démocratiquement afin de mieux former des étudiants en pleine autonomie de pensée, à même de prendre des risques, de penser hors des sentiers battus.

IV.3) Création d'un grand service public propédeutique
Analyse— L'Université a perdu sa place de référence dans l'enseignement supérieur en France, concurrencée qu'elle est, dès la première année, par les IUT, les classes de BTS et les classes préparatoires aux Grandes Ecoles.

Recommandation— Nous recommandons de rapprocher ces cursus, sans toutefois les normaliser dans un dispositif autonome, dans un grand service public propédeutique au sein des Universités.

IV.4) Suppression de la commission des titres d'ingénieurs
Analyse—La singularité française provient, on le sait, de la séparation néfaste entre Grandes Ecoles et Université. Une myriade d'écoles privées (et chères), de piètre qualité, sans la moindre recherche, est en charge de la formation des étudiants sortis du lycée avec les meilleurs résultats. Souvent, ces écoles n'assurent même plus de formation technique, se contentant d'une formation managériale, de gestion de projet. Le redressement économique du pays nécessite une action forte pour mettre un terme à cette situation et insuffler, enfin, un esprit de recherche aux cadres supérieurs et aux ingénieurs.

Recommandation— La commission des titres d'ingénieurs a trente ans de retard sur les besoins de l'industrie et est au cœur de l'édu-business des grandes écoles privées. Nous recommandons sa suppression.

IV.5) Réforme de la première année de médecine (PACES)
Analyse— La première année de médecine est une formation contraire à tout l'esprit de l'Université, favorisant le bachotage indigent plutôt que le développement d’une pensée libre et curieuse. Elle n'est en aucun cas à la hauteur de l'enjeu que constitue la formation propédeutique de médecins. Par ailleurs, cette formation est destructrice pour une fraction importante des étudiants recalés.

Recommandation— Nous recommandons de réformer la première année de médecine pour cesser de détruire la vie de tant de jeunes adultes mis en échec, et pour assurer une authentique formation universitaire.

IV.6) Supprimer le RNCP et sortir du processus de Bologne
Analyse— Le fichierRNCP est un moyen contestable de promotion de formations commerciales non-diplomantes destiné aux collectivités locales, aux chambres de commerce et au patronat. En réalité, la commission nationale de la certification professionnelle qui tient le fichier RNCP n'opère aucun contrôle de qualité et entretient savamment la confusion entre formations douteuses et formations soumises à l'habilitation ou à l'accréditation. Le clientélisme et la marchandisation étant promus au rang de politique publique, l'édu-business s'est emparé de  ce fichier pour tromper les étudiants et leur famille sur la nature des formations qu'il propose et qui s’apparente à de l’escroquerie pure et simple.

Recommandation— Le fichierRNCP doit être supprimé.

Archive des billets 2014-2015